Elle fut l'une des créatrices les plus prolifiques au monde dans son domaine. Cette femme attachée à la tradition fonda une immense industrie du maillot de bain, devenue la marque internationale Gottex.
Le voyage qui mena à Gottex
Elle savait que si elle était arrêtée, elle risquait de subir le sort des autres Juifs capturés : les nazis les fusillaient et les jetaient dans le Danube. Elle savait qu'un simple coup d'œil à son visage suffisait pour comprendre qu'elle était juive - « J'étais brune », expliquait-elle. Ce jour-là, elle se tenait sur le quai de la gare, en partance pour Budapest, la capitale. D'une main, elle tenait sa fille Judith ; de l'autre, son bébé Miriam et un immense bouquet de chrysanthèmes qui lui cachait le visage. Elle survécut seule au voyage. Les nazis avaient emmené son mari Armin pour le travail forcé. Deux semaines plus tôt, elle avait confié Judith à une famille chrétienne pour la sauver, mais elle n'avait pas tenu et l'avait reprise. Maintenant, elles étaient dans le train...
À partir de ce voyage en train, le parfum des chrysanthèmes fut associé au salut. Des années plus tard, le mannequin vedette allemand Claudia Schiffer porta un maillot de bain à motifs de chrysanthèmes. En quelques jours, tous les modèles furent épuisés dans la chaîne américaine Bloomingdale's. Cette fois, tout le monde connaissait son nom et son visage, et savait qu'elle était juive et venait d'Israël. Ses créations devinrent la marque internationale Gottex, indissociable de son nom, celui de Lea Gottlieb.
Lea Gottlieb n'avait étudié ni le design, ni le textile, ni aucun domaine lié à la mode, mais elle avait du talent, de la créativité et un sens de la mode et de l'élégance. Elle dégageait une grande autorité et un immense charisme ; tout le monde l'appelait « Madame Gottlieb », ou, pour faire plus court, « Madame G ». Ce qui semblait à l'époque un choix singulier aux yeux des autres se révéla être une réussite. Lea ne fut pas une pionnière seulement dans le domaine du maillot de bain. Le mannequin Tammy Ben Ami, aujourd'hui disparue, ne correspondait pas non plus à l'idéal de beauté de l'époque : elle avait la peau foncée, était grande et avait les épaules larges. Lea fut enthousiasmée par Tammy et en fit le visage de Gottex.
Son mari Armin et leurs deux filles travaillaient à ses côtés dans l'œuvre de sa vie. Judith était créatrice, Armin s'occupait des finances et Miriam, la cadette, dirigeait la succursale de New York. Les Américains tombèrent amoureux des collections colorées, et toutes les maisons de couture du monde connaissaient la marque. Toutes les grandes enseignes qui se respectaient vendaient aussi des modèles Gottex. La maison réussit à jouer dans la cour des grands, en France et en Italie. Gottex créa une nouvelle mode et un nouveau style de vie. Pour la première fois, les femmes pouvaient acheter un ensemble assorti comprenant un maillot de bain, un caftan et même des accessoires.
À ses détracteurs, qui affirmaient que la création de maillots de bain était en totale contradiction avec ses valeurs de femme traditionnelle, elle avait coutume de répondre : « Je n'aime pas les femmes trop dénudées. À mon avis, les maillots de bain que je crée ne sont pas trop sexy. J'aime envelopper une femme d'une robe, d'un caftan ou d'une veste. »
Dès qu'on franchissait les portes de l'usine, il était évident que c'était elle qui décidait. Lea, une femme de petite taille, avançait avec une assurance tranquille, s'installait dans un fauteuil et mangeait des fruits exotiques accompagnés de jus de papaye. Autour d'elle, comme dans une ruche bourdonnante, les mannequins allaient et venaient, les couturières faisaient des retouches et son assistante personnelle la tenait au courant de son emploi du temps. De temps à autre, elle lâchait une remarque en hongrois, la seule langue qu'elle maîtrisait, et les échanges avec elle se faisaient dans un mélange de quelques mots d'hébreu hésitant, d'anglais, de français, d'italien et de hongrois. Au quatrième étage se trouvait une salle d'exposition destinée aux grands acheteurs, qui venaient et témoignaient leur respect à Madame Gottlieb. En entrant dans cette salle, on se serait cru à Paris ou à Milan, les capitales de la mode de l'époque. Dans les années 1980, le chiffre d'affaires de la société avoisinait les 40 millions de dollars. Les collections étaient vendues dans 63 pays, et les acheteurs de Saks Fifth Avenue, de Bloomingdale's et de Harrods avaient l'habitude de se rendre chaque année en Israël pour commander les maillots de bain de la saison suivante.
La fondation de Gottex et la percée
Lea Gottlieb naquit à Sajószentpéter, en Hongrie. Fille unique d'une famille juive religieuse, elle grandit chez sa grand-mère, puis s'installa chez sa tante. Malgré des conditions difficiles, elle était une élève assidue et apprenait vite. Dès son jeune âge, elle commença à subvenir à ses besoins en donnant des cours particuliers. Plus tard, elle travailla comme comptable dans une usine de fabrication d'imperméables, où elle rencontra Armin, le fils des propriétaires. Ils se marièrent et leur amour dura toute leur vie. « C'est mon meilleur ami. C'est grâce à ses encouragements constants et à l'harmonie de notre vie conjugale que je suis arrivée là où je suis », raconta-t-elle au sommet de sa réussite.
Quand éclata la Seconde Guerre mondiale, Armin fut envoyé aux travaux forcés. Restée seule avec leurs filles, Lea se mit à fuir d'un endroit à l'autre et rendait de temps à autre visite à Armin dans son camp de travail. Après la libération d'Armin, le couple commença à errer de cachette en cachette à travers l'Europe. À la fin de la guerre, ils hésitaient sur l'endroit où reconstruire leur vie. En 1949, avec seulement 8 dollars en poche, ils arrivèrent en Israël et furent accueillis dans un camp de transit à Beer Yaakov. « Nous nous en sommes bien sortis et nous étions très heureux », raconta Lea. De Beer Yaakov, ils déménagèrent dans un appartement abandonné à Jaffa, qui se remplit de survivants de la Shoah comme eux. Armin, qui avait un sens aigu des affaires, commença à démarcher des clients et à prendre des commandes d'imperméables. En parallèle, il rassembla des couturières qui apportèrent leurs machines à coudre. Lea dessinait les manteaux et lui s'occupait de leur confection. L'entreprise commença ainsi à prospérer et, au bout d'un an, la famille s'installa dans le nord de Tel-Aviv, où l'on construisait des logements ouvriers. Après cinq années d'économies, Lea et Armin décidèrent de prendre un risque et de créer une collection de maillots de bain. Elle raconta plus tard, avec un fort accent hongrois, qu'elle avait remarqué qu'en Israël, « l'hiver ne dure que quatre mois, et l'été en dure huit ». Le succès fut rapide. Les femmes étaient enthousiastes devant ces maillots de bain aux couleurs éclatantes, qui se vendaient comme des petits pains. L'entreprise quitta leur petite maison du nord de Tel-Aviv pour s'installer rue HaGdud HaIvri. En 1956, ils fondèrent une usine de maillots de bain prospère. Au début, l'usine portait le nom du mari, A. Gottlieb, mais ils adoptèrent ensuite une nouvelle identité de marque, Gottex, formé à partir de « Go » (Gottlieb) et de « tex » (textile).
Dès le début, Lea Gottlieb vit grand, visant surtout les marchés étrangers. Après avoir créé ses cinq premiers modèles, elle participa déjà à des défilés aux côtés des grandes maisons de couture. Devant le magasin Matlon, rue Herzl à Tel-Aviv, une longue file de femmes s'était formée, et les articles furent vendus en quelques jours. Lea fut la première à fabriquer des maillots de bain en Lycra, dans une variété de couleurs fluorescentes et avec un effet mouillé qui attirait les regards : c'était précisément ce qui plaisait aux clientes. Les tissus étaient achetés en Italie, auprès des mêmes fournisseurs que ceux des grands couturiers comme Yves Saint Laurent et Dior.
Chaque collection comptait environ 500 pièces et sa confection durait environ 9 mois. La production des luxueux catalogues de Gottex coûtait une fortune. Quand on demanda à Lea Gottlieb si la tendance au « topless » (sans la partie supérieure du maillot de bain), qui faisait alors son apparition, risquait de nuire à ses affaires, elle répondit : « Ce ne sont pas nos clientes. Nos clientes sont plus élégantes. » Elle faisait toujours appel aux meilleurs éléments du secteur : les meilleurs tissus, les meilleurs créateurs et les mannequins les plus en vue du monde, parmi lesquels Brooke Shields, Claudia Schiffer, Tyra Banks, Stephanie Seymour, Naomi Campbell, Elle Macpherson, Tammy Ben Ami (aujourd'hui disparue), Galit Gutman et Sapir Kaufman (aujourd'hui disparue).
Gottex pouvait se targuer de compter parmi ses clientes des personnalités de l'élite locale et internationale, notamment Sophia Loren, Barbara Walters, Kim Novak, la princesse Noor, Elizabeth Taylor, Nadine de Rothschild, Jehan Sadate, la reine Elizabeth II, Hillary Clinton et Nancy Kissinger. Quelques semaines avant sa mort, la princesse Diana rencontra Lea dans le grand magasin de luxe Harrods et acheta dix pièces d'une collection. Une célèbre photo la montre dans le maillot de bain léopard de Gottex. Pour Nancy Kissinger, Lea organisa un défilé privé à l'hôtel King David de Jérusalem et lui confectionna même un maillot de bain spécial. Elle refusa d'encaisser le chèque que lui avait remis Henry Kissinger et préféra l'encadrer.
Les collections étaient généralement conçues autour d'un thème, comme une collection tropicale, et certaines étaient créées à l'occasion d'événements historiques, comme l'accord de paix avec l'Égypte. Lea créa alors des maillots de bain inspirés des peintures murales des temples de l'Égypte ancienne, dans des tons turquoise et ornés d'imprimés de chaînes dorées imitant celles que portaient les femmes de l'Égypte ancienne représentées sur ces peintures.
Lea Gottlieb créa également les maillots de bain portés dans la série à succès La Croisière s'amuse. Dans une interview accordée au magazine People, elle raconta comment, en regardant la série par hasard, elle prit la mesure de son succès : « C'est là que j'ai compris que tout le monde à bord portait des modèles que j'avais créés. »
Ses créations remportèrent de nombreux prix. En 1972, elle obtint le premier prix à la foire internationale du maillot de bain et des vêtements de plage de Cannes, où elle affronta 186 maisons de couture du monde entier. Lorsqu'on lui demanda quel avait été le sommet de sa carrière, elle répondit sans hésiter : « 1992, c'était Jérusalem. » Cette année-là, Gottex lança sa collection la plus colorée de tous les temps. Présentée pour la première fois lors d'un défilé à Düsseldorf, en Allemagne, elle se termina par l'arrivée sur le podium de vingt mannequins en maillots blancs ornés de motifs dorés, tandis que retentissait Jérusalem d'or. Le public se leva et applaudit avec enthousiasme. À cet instant, Lea se mit à pleurer : cette survivante de la Shoah, devenue israélienne, venait de présenter ses créations aux motifs juifs sur le sol allemand et d'être ovationnée par le public allemand.
L'âge d'or et la chute
C'était l'âge d'or de Gottex, mais le sol se mit alors à trembler...
Lea Gottlieb menait une vie luxueuse. Elle possédait deux appartements-terrasses réunis en un seul grand logement, rue Uri, non loin de la place Rabin (alors place des Rois d'Israël), ainsi qu'un appartement à Milan. Elle voyageait à bord de Concorde et séjournait dans les meilleurs hôtels du monde. Toujours élégante, elle portait un collier de perles et une veste Chanel. Un mélange de dépenses sans frein, de stocks coûteux, de frais excessifs, de la fin des subventions et, surtout, du passage des maillots de bain coûteux aux modèles bon marché dont la Chine commençait à inonder le marché amena Gottex au bord de la faillite. L'entreprise qu'elle avait bâtie risquait d'être placée sous administration judiciaire et la société devait près de trente millions de dollars aux banques. Lea entreprit un plan de réduction des coûts. Les bureaux de Milan fermèrent, les collections furent réduites et des employés furent licenciés. Les licenciements furent la décision la plus douloureuse qu'elle eut à prendre. Elle dut se séparer de ceux qui l'avaient accompagnée depuis le début. En 1995, son mari Armin mourut et, à l'été de la même année, Tammy Ben Ami, qui était le « visage » de Gottex, disparut elle aussi. La seule petite consolation de cette période fut d'avoir été choisie pour allumer un flambeau lors de la cérémonie d'ouverture des célébrations de la fête de l'Indépendance en 1996.
En 1997, Gottex fut vendue à Africa Israel, la société de Lev Leviev. « Il m'est difficile de quitter le lieu de travail que j'ai fondé et auquel j'ai consacré mes compétences et le fruit de mon travail pendant plus d'une génération », écrivit-elle dans sa lettre de démission adressée à Africa Israel en 2001.
Deux ans plus tard, sa fille aînée, Judith Gottfried, alors âgée de 59 ans, mourut d'un cancer. Judith travaillait comme créatrice de maillots de bain et avait également créé Smash, une ligne de maillots de bain pour jeunes femmes, qui remporta un grand succès en Israël et à l'étranger. C'était une marque indépendante, même si certains la considéraient comme une concurrente de Gottex.
Le retour au design
Il fallut quatre ans à Lea pour se remettre de la perte de l'œuvre de sa vie. Alors qu'on aurait pu croire qu'elle allait sombrer dans les oubliettes de l'histoire, elle fêta ses 87 ans et retroussa de nouveau ses manches. Chez elle, elle se remit à dessiner et à couper de nouveaux modèles. Cette fois, ils furent lancés sous une marque portant son nom : Lea.
« Quelques jours avant sa mort, Judith m'a dit que je devais reprendre le travail. Pour moi, c'était comme un testament », expliqua-t-elle pour justifier son retour dans la course. Elle entra en compétition avec la société qu'elle avait fondée et prouva qu'elle avait le talent et la force de recommencer. Une fois encore, elle participa à des salons internationaux et, dès ses premiers défilés en Espagne, reçut d'importantes commandes.
Lea Gottlieb mourut en 2012, à l'âge de 94 ans. Environ un an après sa mort, le musée du Design de Holon lui consacra une exposition intitulée La Dame aux chrysanthèmes - Hommage à Lea Gottlieb. Au cœur de l'exposition se trouvait le sommet de son œuvre, la collection qui lui tenait le plus à cœur et qu'elle avait conservée dans son armoire personnelle, dans sa chambre : Jérusalem d'or (1992).





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