C’était un fonctionnaire suisse terne, méticuleux et rigoureux. Une succession d’événements historiques l’amena à sauver des Allemands des mains des Britanniques en Palestine et des Juifs des mains des nazis en Hongrie.
De la Suisse en terre d'Israël
Contrairement à son apparence terne, Carl Lutz était un homme cultivé, ouvert sur le monde et surtout doté d’une grande sensibilité et d’un amour profond pour les êtres humains, quels qu’ils soient. Il aimait Israël et les Juifs et, à cette époque, était particulièrement bien placé pour occuper un poste diplomatique. Il concevait sa fonction dans son sens humaniste : créer des liens, favoriser la compréhension entre les peuples et, surtout, soutenir les faibles, les opprimés et les persécutés.
Carl Lutz naquit en 1895 en Suisse, huitième d’une fratrie de dix enfants. À l’âge de 18 ans, il partit aux États-Unis, où il vécut pendant cinq ans dans l’Illinois et étudia dans un collège du Missouri. En 1920, il s’installa à Washington et commença à travailler à l’ambassade de Suisse. Quatre ans plus tard, il acheva ses études d’histoire et de droit à l’université George Washington. Pendant deux ans, il occupa différents postes dans les consulats suisses de Philadelphie et de Saint-Louis.
Aux États-Unis, Lutz se fit de nombreux amis juifs. Il étudia la Bible et aimait les récits liés à la Terre d’Israël. Lorsqu’il rentra en Suisse, il ne pouvait être plus heureux d’apprendre qu’il avait obtenu un poste diplomatique en Terre d’Israël : vice-consul à Jaffa, chargé de représenter les intérêts de l’Allemagne à Tel-Aviv. En 1935, il épousa sa bien-aimée Trudi et arriva avec elle dans le pays. Carl Lutz raconta qu’au moment de son départ pour la Palestine, sa mère lui avait dit : « Sois le gardien de ma maison, Israël. » Dans son journal, il écrivit : « Après notre mariage, le 21 janvier 1935, nous avons quitté Berne pour la Terre sainte. Huit jours plus tard, nous étions portés par les flots bleus de la Méditerranée, sur la ligne Trieste-Jaffa, et nos pieds ont foulé le sol de la Terre d’Israël... La première impression que le pays et ses habitants nous ont laissée est inoubliable. Pour nous, c’était un monde nouveau et fascinant. C’était la terre de la Bible, qui serait désormais notre seconde patrie pour les six années à venir. » Au début, ils logèrent à l’hôtel, puis, environ un mois plus tard, emménagèrent dans leur appartement à Jaffa. « C’était un appartement très spacieux, de quatre pièces, avec un grand balcon d’où nous pouvions contempler tranquillement les scènes pittoresques de la vie orientale... Nous avions très envie de découvrir le pays, en particulier Jérusalem et les autres lieux mentionnés dans la Bible. Nous avons visité Jérusalem, Bethléem, le mont des Oliviers, Jéricho, la mer Morte, Nazareth, le lac de Tibériade, Tibériade et Haïfa », écrivit-il avec beaucoup d’émotion à propos de cette période. Il documenta tout avec son appareil photo. Ses clichés serviraient plus tard de base à une exposition consacrée à la Terre d’Israël de cette époque.
Les événements de 1936 et le sauvetage des Juifs
Un an après son arrivée dans le pays, Carl Lutz fut confronté pour la première fois à la cruauté exercée contre les Juifs. Il écrivit : « En mai 1936 éclatèrent les troubles sanglants qui se déroulèrent juste devant notre maison. Les émeutes se propagèrent dans tout le pays et durèrent jusqu’au début de la Seconde Guerre mondiale. Pendant trois semaines, nous avons vécu comme des prisonniers derrière des volets fermés et avons été témoins de meurtres brutaux de Juifs. La situation imposa de transférer les bureaux du consulat, ainsi que notre appartement, plus près de Tel-Aviv. »
À Tel-Aviv, Lutz se rapprocha de la communauté des Templiers de Terre d’Israël, des chrétiens protestants qui étaient arrivés dans le pays dès 1868 et croyaient pouvoir apporter la rédemption et le Messie à la seule condition de s’installer en Terre d’Israël et d’y travailler. Les Templiers fondèrent plusieurs colonies, dont les plus connues étaient celles de Haïfa, Sarona, Bethléem de Galilée et Wilhelma (près de Bnei Atarot).
Au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, les autorités du mandat britannique en Terre d’Israël considérèrent les Templiers comme des ressortissants ennemis. Ils furent regroupés dans des camps d’internement dans les colonies de Sarona, Waldheim, Wilhelma et Bethléem de Galilée, puis déportés en Australie. Carl Lutz intervint en leur faveur. Il écrivit : « Notre fonction dans un pays arabe, avec une importante population juive hostile aux Allemands et sous domination britannique, était difficile et très éprouvante... Il fallait en outre nous occuper des affaires suisses, ce qui impliquait de superviser trois consulats allemands et environ 3 000 ressortissants allemands placés en détention. Ma femme Trudi rentra immédiatement de ses vacances en Suisse et prit en charge la supervision des trois camps. »
Les Britanniques considéraient également comme des ressortissants ennemis les Juifs venus d’Allemagne et exigèrent leur expulsion. Mais une nouvelle fois, Carl Lutz intervint en leur faveur et sauva environ deux mille Juifs. C’est ainsi qu’à cette époque, en Terre d’Israël, Carl Lutz se retrouva à sauver à la fois des Juifs et des Allemands du pouvoir britannique. Les Allemands n’oublièrent pas l’aide considérable qu’il leur avait apportée et lui témoignèrent une sympathie particulière.
La mission à Budapest
De 1942 à la fin de l’année 1944, Lutz dirigea le département spécial du consulat suisse à Budapest, qui représentait les intérêts de 15 pays ayant rompu leurs relations diplomatiques avec la Hongrie en raison de sa politique pro-nazie, notamment les États-Unis, la Grande-Bretagne et la Belgique.

Au début de la guerre, la situation des Juifs de Hongrie était meilleure que celle des Juifs vivant dans les territoires occupés par les Allemands en Europe. En mars 1944, les Allemands envahirent la Hongrie. Sous la direction directe d’Adolf Eichmann, les Juifs furent contraints de porter l’étoile jaune, leurs biens furent confisqués et ils furent transférés dans des ghettos.
Les dirigeants sionistes comprirent l’ampleur de la catastrophe imminente qui menaçait les Juifs de Hongrie. Leur sauvetage s’organisa de deux manières différentes. La première fut menée par le Dr Israël Kasztner (grand-père de la députée Merav Michaeli, présidente du Parti travailliste), qui dirigeait à Budapest le Comité d’aide et de sauvetage au nom des dirigeants du Yichouv en Terre d’Israël et coopéra avec les Allemands pour sauver des Juifs. La seconde fut menée par Moshe Krausz, directeur de l’Agence juive et du Bureau de la Palestine à Budapest, qui rejeta l’idée de coopérer avec les Allemands parce qu’il ne croyait pas à la sincérité de leurs intentions.
Après l’entrée des Allemands en Hongrie, le Bureau de la Palestine fut fermé et Moshe Krausz emménagea dans le bâtiment de la légation suisse, où il noua des liens chaleureux et étroits avec Carl Lutz. Avant même l’invasion allemande, Lutz avait obtenu 5 000 certificats (visas d’immigration) pour la Terre d’Israël, en faisant valoir qu’il s’agissait d’un territoire sous mandat britannique qu’il représentait. L’autorisation, qui aurait dû être individuelle, fut interprétée par lui comme une autorisation familiale, ce qui sauva de mort certaine plus de 60 000 Juifs. Deux mois après l’invasion, les déportations d’environ 450 000 Juifs hongrois vers Auschwitz commencèrent et, en trois semaines, il ne resta plus de Juifs en dehors de Budapest.
L’une des familles juives les plus riches de Hongrie était la famille Weiss, qui possédait notamment une verrerie surnommée la « Maison de verre ». En juillet 1944, environ trois mois après l’invasion allemande de la Hongrie, Carl Lutz transféra à la « Maison de verre » la représentation des intérêts étrangers et le service d’émigration du consulat suisse. Lutz déclara que le bâtiment était un bien suisse, en faisant ainsi un refuge protégé par le statut diplomatique pour des milliers de Juifs, qui y vivaient dans des conditions très difficiles. Le bâtiment abritait également un atelier où l’on falsifiait des milliers de lettres de protection sur du papier volé dans les bureaux de la SS. Quand Eichmann et les hommes de la SS exigèrent que les Juifs soient regroupés dans le ghetto afin d’être envoyés dans les camps d’extermination, Carl Lutz acheta 70 autres immeubles d’habitation, pour la plupart situés dans le ghetto, et les déclara territoire placé sous protection suisse : ils furent considérés comme des territoires extraterritoriaux. Lutz y transféra des milliers de Juifs munis de « lettres de protection » et leur fournit également de la nourriture et des vêtements.
En octobre 1944, les nazis nommèrent le fasciste antisémite Ferenc Szálasi, chef du Parti des Croix fléchées, à la tête du gouvernement hongrois. C’était le feu vert qu’attendaient les bandes pro-nazies des Croix fléchées pour semer le chaos dans les rues de Budapest. Des milliers de Juifs furent assassinés dans les rues et jetés dans le Danube, dont les eaux rougirent de sang. Des dizaines de milliers d’autres furent contraints à des marches de la mort et aux travaux forcés.
Jusqu'à la libération et la reconnaissance
À ce moment particulièrement difficile, les diplomates Raoul Wallenberg, le Suédois, et Carl Lutz, le Suisse, s’employèrent à ralentir la machine de mort. Tous deux procédèrent de la même manière : ils délivrèrent des documents permettant aux Juifs de quitter la Hongrie, théâtre de ces atrocités, ou leur assurant sur place une protection en tant que ressortissants étrangers.
Lorsque les hommes des Croix fléchées commencèrent à assassiner des Juifs, Carl Lutz s’adressa au gouvernement hongrois pour lui demander de lui fournir plusieurs immeubles à Budapest afin d’y regrouper les Juifs placés sous sa protection. En contrepartie, il promit d’œuvrer pour accélérer la reconnaissance du gouvernement hongrois de Szálasi par le gouvernement suisse, ce qui était très important pour les Hongrois. Ceux-ci lui réservèrent 25 immeubles et affectèrent une centaine de gendarmes hongrois à leur garde. Les bâtiments protégés furent signalés par des panneaux et des drapeaux suisses et devinrent, eux aussi, une sorte de territoire suisse à Budapest.
En novembre 1944, les Allemands commencèrent à faire marcher à pied les Juifs des ghettos de Budapest vers l’Autriche, où ils étaient remis à Dieter Wisliceny, l’assistant d’Eichmann. Chaque jour, environ deux mille Juifs partaient pour une marche d’une semaine, sur plus de deux cents kilomètres, dans le froid et sous la pluie, sans nourriture ni équipement adéquat. Entre trente et quarante mille Juifs prirent part à ces marches. Beaucoup s’effondrèrent en chemin et les plus lents furent abattus. Les autres furent assassinés de sang-froid par leurs gardes.
Environ deux semaines après le début des marches, un officier de police hongrois nommé le Dr Nándor Bátispalvi partit suivre les marcheurs pendant deux jours. À son retour, il rédigea un rapport dans lequel il indiquait notamment que 25 000 Juifs avaient déjà été déportés. Il décrivit leur situation épouvantable et la cruauté de leurs gardes. Il parvint également à faire revenir en Hongrie plusieurs déportés qui possédaient des lettres de protection. À son retour, une réunion fut organisée dans le bureau de Raoul Wallenberg, à laquelle participèrent Carl Lutz et d’autres diplomates. Le lendemain, une délégation de représentants neutres, dont Raoul Wallenberg et Carl Lutz, partit avec de la nourriture, des médicaments et des vêtements pour les déportés. La délégation suisse libéra environ 700 Juifs à l’aide de passeports suisses. Des voitures diplomatiques suivirent les marches de la mort afin d’en arracher les détenteurs de documents authentiques ou falsifiés.
Vers la mi-novembre, la pression augmenta à la Maison de verre et Carl Lutz loua deux bâtiments adjacents supplémentaires, où il hébergea environ 4 000 autres Juifs. Le cauchemar prit fin le 18 janvier 1945, lorsque l’armée soviétique entra en Hongrie. D’ici là, environ 564 000 des quelque 725 000 Juifs qui vivaient en Hongrie avaient été assassinés.
À la fin de la guerre, Lutz avait sauvé la vie de plus de 62 000 Juifs. Carl Lutz fut largement salué dans le monde entier pour son action, qui avait mis sa vie en danger. Dans son propre pays, en revanche, les services des affaires étrangères estimèrent qu’il avait outrepassé ses pouvoirs. Il ne fut certes pas démis de ses fonctions, mais ne reçut pas non plus de promotion.
Carl Lutz se rendit en Israël, où il fut accueilli avec beaucoup d’honneur. Des rues de Haïfa et de Jérusalem portent son nom, et un belvédère porte également son nom dans la forêt de Suisse, près de Tibériade. En 1964, il fut parmi les premiers à recevoir le titre de « Juste parmi les nations », et en 2003, la Société israélienne des médailles et des monnaies émit une médaille officielle en son honneur. En 2014, le Suisse Daniel von Aarburg réalisa le film « Carl Lutz - Le héros oublié ».
Carl Lutz s’éteignit en 1975, à l’âge de 80 ans. En 1977, son épouse Trudi, qui l’avait soutenu tout au long de son parcours, reçut elle aussi le titre de « Juste parmi les nations ».





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