Deux en un : l'histoire du sauvetage de l'une des plus importantes Haggadot de Pessa'h et celle du sauvetage d'une jeune Juive. Deux histoires de sauvetage et le titre de Justes parmi les nations.

Le périple de la Haggadah de Sarajevo

En avril 1941, lorsque Johann Hans Fortner, commandant de la 718e division de l'armée nazie, un officier brutal qui avait mené des massacres de Juifs et de Tsiganes, frappa à la porte du Musée national, il savait exactement ce qu'il cherchait. Fortner, qui avait été étudiant à Sarajevo, connaissait la Haggadah de Pessa'h et savait quelle immense valeur elle avait. Jozo Petrovic, le directeur du musée, ouvrit la porte et, sous la menace d'un pistolet, fut sommé de remettre à Fortner la « Haggadah de Sarajevo ». Celui-ci était venu sur ordre d'Hitler, qui avait l'intention de créer à Prague un « musée de la race disparue », où la Haggadah devait figurer en bonne place. Petrovic mentit à l'officier allemand, lui affirmant qu'il avait déjà remis la Haggadah à un autre officier. Johann le crut et s'en alla. Jozo Petrovic craignait que son mensonge ne soit découvert et s'empressa de la confier au directeur de la bibliothèque du musée, un musulman nommé Dervish Korkut. Celui-ci la remit à un dignitaire religieux musulman vivant hors de Sarajevo, qui la cacha parmi des exemplaires du Coran. Par ce geste, Dervish sauva un trésor national bosniaque, ce qui fit de lui un héros national.

Photos de cette histoire: דרוויש קורקוט
המוזיאון הלאומי בסרייבו, שבו שמורה הגדת סרייבוצילום: Mazbln, CC BY-SA 3.0, ויקישיתוף

Malgré son nom, la « Haggadah de Sarajevo » fut réalisée à Barcelone en 1350. Par miracle, elle surmonta de nombreuses épreuves, des combats et des tentatives de vol, et survécut jusqu'à aujourd'hui. Le blason de Barcelone, figurant dans l'une des illustrations, indique le lieu où elle fut créée, et les taches de vin sur ses pages montrent qu'elle n'était pas seulement une œuvre d'art, mais qu'elle servait bien à la lecture pendant Pessa'h. Pour les Juifs, cette Haggadah est comme un message de nos ancêtres qui, il y a des siècles, célébraient Pessa'h comme nous et lisaient la Haggadah comme nous. Aujourd'hui, la « Haggadah de Sarajevo » se place au même rang que les vestiges d'autres œuvres célèbres et est considérée comme un trésor culturel mondial.

Le véritable trésor de la « Haggadah de Sarajevo » réside dans les illustrations qui l'ornent. Nous les connaissons, car on en trouve des reproductions dans nombre de Haggadot contemporaines. La première partie de la Haggadah, qui compte 34 feuillets, est ornée d'illustrations de récits de la Torah, depuis la Création du monde, notamment la descente de Jacob et de ses fils en Égypte et la sortie d'Égypte. Les dernières illustrations de cette partie sont liées à la fête de Pessa'h elle-même, comme le partage du harosset avant le Seder et les fidèles quittant la synagogue. La deuxième partie contient le texte de la Haggadah proprement dit, accompagné de diverses illustrations liées au texte, et la troisième et dernière partie rassemble un cycle de poèmes liturgiques et de prières pour Pessa'h. Les illustrations, aux magnifiques tons d'or, de bleu, de bleu ciel et de vert profond, mêlent des éléments chrétiens et musulmans. Tout cela témoigne du multiculturalisme qui régnait à l'âge d'or des Juifs d'Espagne, avant le décret d'expulsion de 1492.

Le premier miracle de la Haggadah est d'avoir survécu à l'expulsion des Juifs d'Espagne en 1492. Si elle était restée sur place, elle serait tombée aux mains de l'Inquisition et aurait disparu. D'Espagne, elle passa en Italie et, comme l'atteste un acte de vente en hébreu inscrit sur l'une de ses pages vierges, elle fut vendue en 1510. La signature d'un censeur italien mandaté par l'Église, Giovanni Restorini, datée de 1609, indique qu'elle se trouvait encore en Italie cette année-là, probablement à Venise. La date de son départ du pays n'est pas tout à fait claire. Si le censeur avait trouvé dans la Haggadah des passages antichrétiens, elle aurait fini brûlée, mais, par miracle, elle lui survécut également. De Venise, la Haggadah arriva à Sarajevo, probablement avec la communauté des Juifs expulsés d'Espagne, qui était passée par Thessalonique. Son propriétaire, un Juif séfarade nommé Joseph Cohen, tenta de la vendre aux institutions de la communauté juive, mais celles-ci ne pouvaient en payer le prix élevé. En 1894, elle fut vendue au Musée national de Sarajevo, où elle devint la pièce la plus importante.

La Haggadah sous le siège et au musée

Pendant un instant, on aurait pu croire que ses épreuves avaient pris fin au musée, mais il n'en fut rien. Comme nous l'avons indiqué, en 1941, la Haggadah fut remise à Dervish Korkut, le directeur de la bibliothèque du musée, qui la confia à un dignitaire religieux musulman vivant hors de Sarajevo. Celui-ci la cacha parmi des exemplaires du Coran.

En 1992, pendant la guerre de Bosnie, des voleurs s'introduisirent dans le musée. Ils n'accordèrent aucune valeur à la Haggadah, qui fut donc retrouvée le lendemain, abandonnée sur le sol. Le directeur du musée, Enver Imamovic, la dissimula dans le coffre-fort de la Banque centrale de Bosnie, loin de la ligne de front. Elle y survécut à la guerre et aux quatre années de siège de Sarajevo. En avril 1995, des rumeurs commencèrent à circuler selon lesquelles la Haggadah avait été vendue pour financer la guerre. Pour les démentir, le Premier ministre de Bosnie exposa la Haggadah lors du Seder. Elle fut restaurée grâce à un financement des Nations unies, puis présentée dans une salle spéciale sécurisée du Musée national.

Bien que 50 % des habitants soient musulmans, les Bosniaques considèrent la « Haggadah de Sarajevo » comme un trésor national et la protègent avec le plus grand soin. La salle où elle est exposée a été financée par James Wolfensohn, un riche Juif qui a présidé la Banque mondiale. Il fit imprimer 613 exemplaires fidèles de la Haggadah, en référence aux 613 commandements. Chacun fut vendu plusieurs milliers de dollars afin de financer l'entretien et la sécurité de la salle. En 1991, sa valeur était estimée à 7 millions de dollars. L'histoire de la « Haggadah de Sarajevo » a inspiré un roman à suspense, traduit en hébreu sous le titre « Les Gens du Livre », écrit par Geraldine Brooks, lauréate du prix Pulitzer.

Le sauvetage de Mira Papo

Dervish Korkut ne sauva pas seulement la « Haggadah de Sarajevo », mais aussi une jeune Juive, Mira Papo. L'invasion de la Yougoslavie commença le 6 avril 1941, et le pays fut occupé en 12 jours, en raison non seulement de la supériorité militaire des puissances de l'Axe, mais aussi des conflits ethniques internes qui existaient avant l'invasion. Les Serbes orthodoxes étaient en conflit avec les Croates catholiques, et tous deux détestaient les Bosniaques musulmans. Ces tensions, qui duraient depuis des années, se manifestèrent par des mutineries au sein des unités de l'armée yougoslave. Elles furent l'un des facteurs importants de l'effondrement rapide de l'armée et de la conquête éclair du pays par l'Allemagne nazie, avec l'aide de l'Italie et de la Hongrie.

Lorsque les nazis occupèrent la Yougoslavie, Mira Papo était membre du mouvement de jeunesse Hashomer Hatzaïr à Sarajevo. Dès la prise de la ville, les nazis commencèrent à mettre en œuvre leur plan d'extermination des Juifs, avec le concours des fascistes locaux, membres du parti croate des Oustachis, catholiques. L'allié d'Hitler, Ante Pavelic, chef du gouvernement fantoche croate, déclara : « Le nouvel État croate doit être débarrassé des Juifs et des Serbes. Nous ne laisserons pas pierre sur pierre de ce qui leur appartenait autrefois. » Après l'assassinat de ses parents, Mira s'enfuit dans les bois et rejoignit les partisans de Tito, qui allait devenir le dirigeant de la Yougoslavie et était le fils d'un père croate et d'une mère slovène. Environ un an plus tard, les partisans demandèrent à Mira de retourner à Sarajevo, car ils ne pouvaient pas la protéger dans les combats acharnés. Elle rentra à Sarajevo et chercha refuge au Musée national, où elle rencontra le même Dervish Korkut, un musulman. Dans le témoignage qu'elle a livré à Yad Vashem, elle a décrit leur rencontre : « Il m'a offert un gâteau. Après tant de souffrances, j'ai mangé un gâteau, alors que je ne croyais plus que cela m'arriverait un jour. Et il m'a dit : “Je veux te dire quelque chose. Si tu es d'accord, je suis prêt à te sauver. Je t'emmène chez moi. Je vais t'habiller et tu seras l'une des nôtres. Je suis prêt à ce que tu restes avec moi jusqu'à la fin de la guerre, je te protégerai.” Je devais me faire passer pour une musulmane et travailler chez lui comme femme de ménage. Quel homme honnête ! Je devais donner mon accord. Bien sûr, j'ai accepté sans hésiter. »

Korkut l'emmena chez lui. Avec son épouse Servet, ils lui firent porter des vêtements traditionnels de jeune fille musulmane et lui donnèrent le nom d'« Amira ». Ils dirent aux voisins qu'ils l'avaient engagée pour s'occuper de leur bébé. Ils savaient que leurs actes les mettaient en danger, car un haut gradé allemand habitait à l'étage au-dessus du leur.

Mira vécut environ cinq mois avec Dervish et Servet et s'occupa de leur fils Munib. À la fin de la guerre, 85 % des Juifs de Sarajevo avaient été assassinés, principalement au camp d'extermination de Jasenovac. La tante de Mira réussit à lui obtenir de faux papiers et un billet de train. Mira retourna alors auprès des partisans, où elle servit comme infirmière dans une unité combattante jusqu'à la fin de la guerre.

Dervish Korkut et son héritage

Dervish Korkut naquit à Sarajevo en 1888, dans une famille connue, cultivée et libérale. Il étudia la théologie à Istanbul et les langues sémitiques à la Sorbonne, à Paris. C'était un homme impressionnant : grand, moustachu, vêtu d'un élégant costume européen et coiffé d'un fez. Il parlait dix langues, était un interlocuteur passionnant et faisait preuve de courage. En tant que conservateur de la bibliothèque, il était responsable de plus de 200 000 livres. Dervish Korkut était un ami des Juifs. Dès le début de la guerre, il publia un article intitulé « L'antisémitisme est étranger aux musulmans de Bosnie-Herzégovine ». Son frère s'adonnait lui aussi à l'écriture et traduisit le Coran de l'arabe en serbo-croate. Korkut prit des risques face au régime nazi en refusant de rejoindre l'organisation des « Jeunes musulmans », qui constituait la branche musulmane de la SS. Il refusa également d'autres postes dans l'appareil gouvernemental des collaborateurs. Il ne ménagea pas non plus ses critiques à l'égard du régime communiste de Tito et fut arrêté. Il fut jugé sous l'accusation fallacieuse d'avoir collaboré avec le régime fasciste pendant la guerre. Servet, l'épouse de Dervish, s'adressa à Mira Papo, qui s'était entre-temps mariée, et lui demanda de dire la vérité au tribunal : Dervish l'avait sauvée ! Mira accepta, mais son mari, qui craignait que le procès ne soit joué d'avance et que les communistes ne se vengent aussi sur Mira, lui interdit de témoigner. Dervish Korkut fut condamné à mort. Pendant des années, Mira vécut avec un profond sentiment de culpabilité. Après son immigration en Israël, elle tomba sur une annonce dans un journal yougoslave commémorant l'anniversaire de la mort du héros national Dervish Korkut. Elle apprit que Dervish avait échappé à la peine de mort, mais avait passé six ans en prison. En 1994, Mira Papo livra son témoignage à Yad Vashem, mais elle mourut à la fin de cette même année et ne vécut pas assez longtemps pour voir Dervish et Servet Korkut reconnus comme Justes parmi les nations.

Munib, le fils de Dervish et Servet, devint un homme d'affaires fortuné à Paris. Il fut surpris de recevoir par la poste un avis l'informant que son père avait été reconnu comme Juste parmi les nations, et transmit le document à sa sœur Lamia, qui vivait à Pristina, au Kosovo. En 1999, Lamia et sa famille fuirent Pristina, lourdement bombardée par les Serbes pendant la guerre civile en Yougoslavie. Après un long voyage, ils arrivèrent dans un camp de réfugiés bosniaques à la frontière entre la Macédoine et la Bulgarie. Lamia montra le document aux représentants israéliens du camp, sans en comprendre le contenu, hormis le fait qu'il avait un rapport quelconque avec Israël. Elle ne comprit donc pas non plus l'émotion des représentants israéliens après la lecture de la lettre.

En mai 1999, une centaine de réfugiés bosniaques arrivèrent en Israël, dont Lamia Korkut, la fille de Dervish, et sa famille. À l'aéroport, ils furent accueillis par Benjamin Netanyahu et par Davor Bakovic, le fils de feu Mira Papo, que le père de Lamia avait sauvée.

Lamia et sa famille s'installèrent près de Davor et de sa famille. Ils devinrent des amis très proches et le restèrent même après le retour de Lamia et de sa famille à Sarajevo. Ils gardèrent la citoyenneté israélienne qu'ils avaient obtenue.

Le 14 décembre 1994, Yad Vashem reconnut Dervish Korkut, déjà considéré comme un héros national en Bosnie, et son épouse Servet Korkut comme Justes parmi les nations. Dervish Korkut mourut en Bosnie en 1969, à l'âge de 81 ans.

Après la guerre, l'officier allemand Johann Hans Fortner, commandant de la 718e division de l'armée, fut extradé vers la Yougoslavie de Tito et exécuté par pendaison.