Dès que des bruits se firent entendre à la clôture, les chiens se mirent à aboyer furieusement. Soudain, les projecteurs s’allumèrent et les Britanniques se précipitèrent vers eux. Le radar explosa et la plaie resta béante...
Les racines familiales à Mazkeret Batya
La rencontre entre le rabbin Mohilever et le baron Edmond de Rothschild, pendant la fête de Souccot en 1882, fut décisive. Le baron voulait savoir s’il ne perdait pas son temps avec une bande de Juifs rêveurs, incapables de bâtir une colonie prospère lorsqu’ils seraient confrontés à la dure réalité du pays. Il subordonna donc son soutien à leur formation à l’école agricole de Mikvé-Israël. Le rabbin Mohilever, qui rêvait de fonder une colonie florissante, ne se fia pas uniquement à la formation dispensée par l’école agricole et chercha des hommes ayant déjà une expérience de l’agriculture. Il en choisit onze dans un petit village agricole appelé Pavlovo (aujourd’hui en Ukraine, non loin de la frontière polonaise). Ces hommes travaillaient la terre depuis leur adolescence. Chaque famille envoya un représentant, à l’exception de la famille Arkin, qui en envoya deux: Tsvi et Yaakov. Le groupe suivit une formation de huit mois et, en novembre 1883, bâtit une magnifique colonie sur les terres d’Aqir. La colonie s’appela d’abord Ekron, mais comme elle était la première fondée par le baron Edmond James de Rothschild, son nom fut changé à sa demande en Mazkeret Batya, en hommage à sa mère.
Dans la maison construite par Tsvi Arkin naquit, en 1890, son fils, puis son petit-fils Zalman, qui épousa sa cousine Miriam, arrivée dans le pays en 1925 depuis la ville de Rozhnoï. Zalman et Miriam continuèrent à faire prospérer l’exploitation fondée par Tsvi, le grand-père, et c’est là que naquirent leurs enfants: l’aîné, Eliezer Moshe, en 1929, Israël Haïm (qui devint par la suite responsable du budget au ministère des Finances et directeur général d’Agresco), Amihoud et Ahiézer. Zalman et ses fils étaient agriculteurs et travaillaient comme au temps de la Bible: ils battaient le blé avec un traîneau à battre, labouraient avec un chameau et, en été, cultivaient des tomates et des concombres pour leur consommation personnelle, puis, en hiver, des betteraves, des oignons, des choux-fleurs et des choux.
Une enfance entre l'école et la ferme
Eliezer partageait son enfance entre l’école et l’aide aux travaux de la ferme familiale. « Je peux témoigner que, pendant les six années où je lui ai enseigné, j’ai appris de lui davantage qu’il n’a appris de moi... Tout ce qu’il faisait était empreint de perfection et de dévouement; son âme était tout entière à son œuvre », racontait Yosef Okoun, l’un de ses instituteurs.
En 1934, à la fin de ses études à l’école primaire, Eliezer commença à étudier à l’école agricole de Mikvé-Israël, où avaient étudié son père, son grand-père et son arrière-grand-père. Là aussi, il se distingua parmi les élèves. « Eliezer est né dans un sillon », disait de lui Eliyahou Krauze, le directeur de l’école agricole de Mikvé-Israël.
À la fin de ses études à Mikvé-Israël, Eliezer s’engagea dans le Palmach et rejoignit la formation mobilisée « Yiftah », au kibboutz Gvat. En faisant son sac à dos, il promit à sa mère: « Je reviendrai à Ekron et, avec mes amis, nous bâtirons une ferme collective et une vie familiale indépendante. » Il n’était pas seulement fils d’agriculteur et agriculteur lui-même, mais aussi un homme de lettres. Il rassembla des livres pour la bibliothèque et en fut même le bibliothécaire. Il écrivit ainsi dans leur bulletin, Alouma: « Nous avons décidé de créer une bibliothèque. Une étape de plus dans notre patrimoine culturel. Les études sont derrière nous et nous entrons dans la vie active. L’autoformation prend désormais une grande importance - et la bibliothèque est une flamme, une lumière de culture. » Peu après son engagement, Eliezer fut choisi pour suivre une formation de chefs de groupe.
L'Exodus et la résistance juive
Le navire, qui s’appelait à l’origine President Warfield, avait été construit comme bateau de plaisance et devait transporter environ mille personnes sur les fleuves entre le Maryland et la Virginie. Mais les événements historiques firent qu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, après avoir servi de navire-hôpital aux Britanniques, il était sur le point de terminer sa carrière et d’être vendu comme ferraille. C’est alors que le destin lui réserva une place dans les livres d’histoire, parmi les navires les plus célèbres. Les Juifs qui avaient survécu aux camps d’extermination furent regroupés dans des camps de personnes déplacées. Le Mossad pour l’immigration clandestine rassembla environ 4 500 Juifs de ces camps et les transféra à Marseille, en France. Le 11 juillet 1947, tôt le matin, les personnes déplacées retrouvèrent l’équipage et les accompagnateurs venus du pays, puis montèrent à bord, avec pour destination la terre d’Israël, où ils voulaient bâtir un État dans lequel vivre en sécurité. Les Britanniques connaissaient tous les renseignements concernant l’identité des passagers, des accompagnateurs et des membres de l’équipage, et savaient également où le navire se dirigeait. Dès sa sortie du port de Marseille, le navire fut escorté par un bombardier britannique et des vedettes de patrouille britanniques.
Après une semaine en mer, à 20 milles des côtes d’Israël et non loin du port de Gaza, des destroyers britanniques éperonnèrent le navire et cinquante soldats y montèrent. Un violent affrontement s’ensuivit. Deux survivants de la Shoah et William (Bill) Bernstein, volontaire venu de l’étranger qui était en réalité un officier britannique à bord du navire - des Britanniques combattaient des Britanniques -, furent tués. Les destroyers et le navire poursuivirent leur route jusqu’à Haïfa. Les passagers en furent débarqués de force et transférés sur trois navires de déportation qui les ramenèrent en Allemagne. Les photos des navires de déportation, où des survivants de la Shoah juifs s’entassaient derrière des barbelés, eurent un immense retentissement en Israël et dans le monde. L’histoire du navire Exodus, ou, en hébreu, Yetsiat Europa 5707, devint pendant longtemps le principal sujet de conversation. De nombreux livres furent écrits sur le navire de déportation, et des films furent également réalisés, notamment Exodus, le plus célèbre, tourné en 1960 avec l’acteur Paul Newman.
À la fin de 1945, les dirigeants comprirent que les Britanniques poursuivaient leur politique du « Livre blanc », qui limitait l’immigration en terre d’Israël, l’achat de terres et la colonisation du pays, alors que les survivants de la communauté juive d’Europe se trouvaient dans des camps de personnes déplacées. Ils en conclurent qu’il ne pouvait y avoir de coopération avec les Britanniques et qu’il fallait lutter contre eux. C’est ainsi que fut créé le mouvement de la « Résistance hébraïque », qui rassembla toutes les organisations clandestines de l’époque: la Haganah, l’Irgoun et le Lehi. Après l’affaire de l’Exodus, le commandement de la Haganah décida de lancer une opération contre les Britanniques. La cible choisie fut les stations radar du Carmel, qui servaient notamment à repérer les navires d’immigrants clandestins. Le premier bataillon du Palmach fut chargé de la mission et ne disposa que de deux jours pour la préparer.
L'opération du Carmel et la commémoration
Le radar de Stella Maris était étroitement gardé par les soldats de la 6e division aéroportée, surnommés les « anémones ». Deux tentatives avaient déjà été faites pour frapper la station radar. La troisième eut lieu le 1er juillet 1947. Après les deux premières tentatives, les Britanniques s’attendaient à une nouvelle attaque et se tenaient déjà en position d’alerte. Le Palmach prévoyait d’attaquer simultanément deux stations radar: l’une dans le Carmel occidental, en face de la rue Tchernikhovski, et l’autre dans le Carmel oriental. Les combattants se rassemblèrent au kibboutz Shaar HaAmakim, puis chacun se rendit séparément à l’école Reali, dans le quartier d’Ahouza. Le groupe comptait douze combattants, dont Eliezer Arkin, de Mazkeret Batya. Il était commandé par Rafi Ginzburg, surnommé « le Coq », et Rafi Hentman, connu par la suite sous le nom de Rafi Eitan, haut responsable du Mossad et l’un des hommes qui capturèrent Adolf Eichmann en Argentine. Au cours de la matinée, des renseignements furent recueillis: des boîtes de conserve étaient suspendues à la clôture et devaient faire du bruit au moindre contact, et des chiens de garde longeaient celle-ci. On raconte que, lors d’une reconnaissance avant l’explosion du radar, Rafi Eitan rampa dans un égout, ce qui lui valut dès lors le surnom de « Rafi le puant ».
Le groupe commandé par Rafi Ginzburg remonta le ravin par le sud, rampant longuement et en silence, puis se posta entre les deux bâtiments où logeaient les officiers britanniques. Là, il se divisa. L’équipe d’Eliezer Arkin, sous les ordres de Rafi Ginzburg, pénétra dans l’enceinte pour faire sauter le radar occidental, tandis que le groupe commandé par Rafi Eitan se dirigeait vers le radar oriental. Quand Rafi Ginzburg coupa la clôture, les chiens se mirent à aboyer, tout le secteur fut soudain illuminé et les gardes ouvrirent un feu nourri. Au même moment, une voiture particulière passa par hasard; des officiers britanniques en sortirent et tirèrent sur l’équipe. C’est dans ces tirs qu’Eliezer Arkin fut blessé. Rafi Ginzburg ordonna de faire sauter la cible et de s’éloigner au plus vite; la retraite commença.
Rafi Eitan a décrit l’infiltration vers le radar oriental: « L’infiltration silencieuse dura longtemps, environ une heure et demie. Au bout de dix minutes, les deux charges explosives, de vingt kilos chacune, étaient déjà sous le wagon du radar. Alors, tout à coup, un coup de feu retentit, tiré par l’une des sentinelles. J’ai donné l’ordre d’ouvrir le feu... Yinon Ezroni, chef de l’équipe de sabotage [qui devint par la suite chef du matériel de l’armée israélienne], annonça qu’il allumait les mèches. Il restait environ cinquante secondes avant l’explosion. Nous nous sommes repliés sous le feu jusqu’à un abri, puis il y eut cette énorme explosion que j’entends encore aujourd’hui. Nous avons évacué le secteur et fait l’appel... Nous sommes descendus rapidement, avons marché quelques centaines de mètres sur la route pour brouiller nos traces, puis avons poursuivi jusqu’au kibboutz Yagour. Nous sommes arrivés à cinq heures du matin. Ce n’est qu’alors que nous avons appris ce qui s’était passé dans le Carmel occidental. Le cœur lourd après ce qui était arrivé à Bodankin [dans l’original], nous sommes rentrés à notre base de Shaar HaAmakim. »
Les camarades d’Eliezer Arkin qui suivaient avec lui la formation de chefs de groupe essayèrent de le porter. Eliezer ne voulait pas les retarder ni les mettre en danger. Son ami Itamar Golani raconta: « Il souffrait atrocement de ses blessures, mais ne prononça pas un mot; il se contentait de serrer les lèvres. Quand nous avons essayé de l’éloigner de l’endroit où il avait été blessé, il a dit: “Je sens que ce sont mes derniers instants, alors ne vous attardez pas à cause de moi. Continuez à battre en retraite. Saluez tout le monde de ma part. Dites à ma mère de ne pas trop pleurer et d’être fière de moi.” » Les Britanniques le trouvèrent et le transférèrent à l’hôpital, où il fut interrogé. Mais, d’après le témoignage de l’infirmière, il ne prononça pas un mot et mourut de ses blessures le lendemain.
Le 22 juillet 1947, Eliezer Arkin fut enterré à Mazkeret Batya. « Mon cher Eliezerké, mon fils bien-aimé! Rien n’est plus cruel que cette amère réalité, que ce jour cruel et amer où tu nous as été arraché, où tu t’es tu et où tu n’es plus. À midi, mon soleil s’est couché, et je ne peux toujours pas comprendre comment une mère peut continuer à vivre après avoir perdu son fils chéri. Nous sommes condamnés à vivre dans notre maison sans toi, à nous asseoir à table alors que ta place est vide - la maison et tous ceux qui l’habitent sont en deuil, chaque recoin est devenu orphelin. Un désir dévorant ronge mon âme », lui rendit hommage sa mère.

Son père lui rendit également hommage: « Eliezer, mon fils aîné, mon rêve de vie, tu savais, et moi aussi je savais où tu allais. Puisses-tu être la dernière victime de notre peuple meurtri et déchiré. Que la terre de ta tombe te soit douce, face à la terre que tu as travaillée avec joie jour après jour... »
Un an plus tard, Haïm Hefer écrivit sa célèbre chanson Tchizbat, qui commence par ces mots:
Le feu fait craquer les brindilles dans le silence Le café noircit dans la petite cafetière On raconte une histoire et l’on en entend une autre Une nouvelle, et bien sûr une ancienne aussi.
Nous nous souviendrons de cette reptation vers le radar Nous nous souviendrons de celui qui n’est pas revenu...
Le commandant de l’opération, le major Rafi Ginzburg, « le Coq », fut tué pendant la guerre d’indépendance, lors de l’opération visant à ouvrir la route du Néguev. Il fut enterré au kibboutz Beit Keshet.
Aujourd’hui, au 17 rue Tchernikhovski, à Haïfa, près du lieu de l’opération, une plaque commémore Eliezer Arkin. Ses parents ont créé en sa mémoire un fonds d’entraide, la bibliothèque du kibboutz Yiftah, où vivent ses camarades de formation, ainsi que le club des soldats de l’« Egged 168 », le camp où se trouvait le radar britannique. À Mazkeret Batya, là où il rêvait de bâtir son foyer, une rue porte son nom.





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