Près de la tombe de Rachel la poétesse repose une femme non juive dont Rachel disait : « Il n'y en a qu'une qui m'égale dans la poésie hébraïque. » Au début des années 1920, Élisheva était considérée comme la plus remarquable des poétesses fondatrices de la poésie féminine hébraïque moderne.
Près de la tombe de Rachel la poétesse repose une femme non juive dont Rachel disait : « Il n'y en a qu'une qui m'égale dans la poésie hébraïque. » Au début des années 1920, Élisheva était considérée comme la plus remarquable des poétesses fondatrices de la poésie féminine hébraïque moderne.
Entre deux langues
Élisheva naquit en 1888 à Riazan, à quelque 200 kilomètres de la capitale, Moscou. Elle naquit sous le nom d'Elizaveta Jirkova. Son père, Ivan Jirkov, était de confession orthodoxe, et sa mère venait d'une famille catholique irlandaise. Son père travaillait comme instituteur et devint au fil des ans éditeur de manuels scolaires. Orpheline de mère à l'âge de trois ans, Élisheva partit vivre chez sa tante à Moscou, où elle fut élevée dans la langue et la culture anglaises.
L'année 1907 fut décisive pour elle. Alors qu'elle était lycéenne, deux événements orientèrent son avenir : elle se mit à écrire de la poésie et, la même année, se lia d'amitié avec une camarade de classe juive, qui éveilla son intérêt pour la culture juive et la langue hébraïque. Élisheva commença ainsi à apprendre le yiddish, qui lui semblait facile parce qu'elle connaissait l'allemand.
Élisheva écrivit environ deux cents poèmes en russe. En 1919, une sélection parut en deux recueils : « Moments » et « Chants enfouis ». Ces poèmes parlaient de ses liens avec la culture juive. Après avoir découvert la langue hébraïque et la culture juive, Élisheva consacra environ treize ans à l'étude de l'hébreu. En 1920, elle écrivit pour la première fois un poème en hébreu, après quoi elle ne continua plus à écrire en russe.

Elle signait ses poèmes russes de son nom russe, « Elizaveta », et, dès lors, signa ses poèmes hébreux « Élisheva ».
Son premier professeur d'hébreu, qui allait devenir son mari, Shimon Biïkhovski, l'influença et l'aida à maîtriser cette langue étrangère et ancienne. Elle adopta l'hébreu comme unique langue de création.
Durant ses études, Shimon fut impressionné par l'assiduité d'Élisheva et la délicatesse de son âme. De son côté, elle fut touchée par sa patience et son dévouement à sa tâche. L'amour s'enflamma et la relation entre le professeur et son élève les conduisit au mariage, en 1920.
Shimon Biïkhovski était un militant sioniste et le secrétaire du Dr Yeḥiel Tchelnov, enseignant, critique littéraire et éditeur. Il était un ami proche de Y.H. Brenner et d'Uri Nissan Gnessin, et les aida eux aussi à publier leurs écrits.
Un nouveau foyer à Tel-Aviv
À l'hiver 1925, les Biïkhovski réalisèrent leur rêve. Ils quittèrent l'Union soviétique et firent leur alya avec Miriam, leur fille âgée d'un an, puis s'installèrent dans la petite Tel-Aviv, non loin du lycée Herzliya. Leur rêve était devenu réalité, mais, avec le temps, il apparut que ce n'était pas tout à fait le rêve auquel ils avaient aspiré.
Les Biïkhovski fondèrent à Tel-Aviv une maison d'édition privée, « Tomer », destinée exclusivement à la publication des œuvres d'Élisheva. En 1926 parut son premier recueil de poèmes, « Une petite coupe ». Comme l'écrivit un critique : « Un petit livre de poésie, grand comme la paume d'une main et fin comme un cheveu. » Autrement dit, le livre parut dans un format minuscule, sous la forme d'un tout petit volume, une nouveauté dans l'histoire de la poésie hébraïque, alors que les livres paraissaient en grand format. Il ne contenait que 27 poèmes. Malgré sa taille minuscule, ou peut-être grâce à elle, le livre connut un succès qui, compte tenu de l'époque et des limites de la littérature hébraïque d'alors, pouvait être qualifié de fulgurant. En deux ans, trois éditions parurent et furent toutes vendues. Une petite édition de luxe, tirée à 200 exemplaires numérotés et imprimés sur du papier de qualité, fut elle aussi épuisée. Aucun recueil de poésie d'un autre poète de sa génération ne connut une diffusion aussi large.
L'arrivée d'Élisheva, poétesse non juive qui avait quitté son peuple et sa langue pour rejoindre le peuple juif dans sa patrie renaissante, enthousiasma et émut la communauté juive du pays, qui voyait en elle une sorte de nouvelle Ruth, bien qu'elle ne se fût pas convertie.
Élisheva savait comment le public la percevait. Elle plaça la figure de Ruth au centre de tous les poèmes de son deuxième recueil, qui s'intitulait lui aussi « Ruth » (1916). À travers cette figure déracinée de sa terre natale, elle y développa le sentiment d'étrangeté et de solitude. Dans ses poèmes russes, Élisheva citait le Livre de Ruth et se servait de cette figure biblique pour décrire l'état d'esprit dans lequel elle-même se trouvait : elle s'était éloignée de ses proches, mais restait étrangère parmi ceux qui étaient loin d'elle, et dont elle cherchait à se rapprocher.
Le milieu littéraire l'accueillit lui aussi très chaleureusement, organisa des soirées de lecture en son honneur et publia ses œuvres dans toutes les tribunes possibles. Cette popularité suscita à tel point la colère des jeunes poètes - le groupe « Ketouvim », mené par Avraham Shlonsky - qu'ils firent d'elle une cible de leurs attaques dans leur lutte contre les poètes plus âgés - le groupe « Moznaïm », dirigé par H.N. Bialik, dont Élisheva faisait partie. Cette période dura sept ans (1925-1932), et c'est précisément pendant ces années-là qu'Élisheva écrivit la majeure partie de son œuvre hébraïque.
Durant ces années, Élisheva laissa derrière elle un héritage littéraire impressionnant et varié : des recueils de poésie en hébreu, « Une petite coupe » (1926), « Rimes » (1928) et « Anthologie de poèmes » (1970) ; des récits, « La roue tourne » (1923), « Des lumières dans la nuit » (1925) et « Un incident mineur » (1929) ; cinq nouvelles réunies dans le recueil « Récits » (1928) ; des traductions et des essais. Elle marqua tout particulièrement les esprits avec le roman « Les ruelles » (1929), premier roman hébraïque écrit par une femme en Terre d'Israël.

La situation financière du couple n'était toutefois pas facile et, à son grand regret, Élisheva dut souvent quitter son mari et sa fille pour entreprendre des tournées dans les communautés juives d'Europe orientale et occidentale, où elle se produisait lors de soirées de lecture de ses poèmes et de ses récits.
L'héritage et les dernières années
À l'été 1932, alors qu'elle était en tournée à Kichinev, son mari mourut subitement. Ce fut le premier domino à tomber. Élisheva rentra à Tel-Aviv et son monde s'écroula. Outre la mort de son mari, tous commencèrent à lui tourner le dos. Ses efforts pour trouver un travail, notamment comme bibliothécaire à la bibliothèque Sha'ar Tsion, furent vains. Elle s'installa dans une baraque délabrée à la périphérie de Tel-Aviv et éleva sa fille dans une très grande pauvreté. Seule l'intervention de Bialik la sauva de la faim : grâce à lui, elle obtint une maigre aide. Amère et blessée, Élisheva se coupa du milieu littéraire du pays.
Au début de 1949, Élisheva devait se rendre en Angleterre pour rendre visite à sa fille Miriam et à ses trois petites-filles. Mais, comme elle se sentait mal, ses amies de « Davar HaPo'elet » l'aidèrent à partir entre-temps pour les sources chaudes de Tibériade, où elle mourut des suites d'un cancer en mars de la même année.
Élisheva ne se convertit jamais et veillait toujours à le préciser. Des difficultés se posèrent donc pour l'inhumer dans un cimetière juif. On finit par convenir de l'enterrer dans le cimetière du kibboutz Kinneret, près de la tombe de la poétesse Rachel.
Là, dans le cimetière au bord de la mer de Galilée, les paroles de ses poèmes se réalisèrent :
« Ici, je m'assiérai entre la mer et le ciel et la terre, car l'heure de la fin est venue. Car mon âme a trouvé sa patrie. »






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