Une femme audacieuse, pionnière et courageuse, qui fit partie d’un groupe de parachutistes ayant aidé les Britanniques à combattre les nazis et sauvé des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale.
La dernière lettre
Peu avant sa mort, Rafi Reiss réussit à faire sortir clandestinement de la prison la lettre qu’il avait écrite à sa femme : « J’ai été profondément accablé par la nouvelle que j’assisterais à l’extermination des dernières centaines de personnes parmi les nôtres. J’ai déjà dû voir les meilleurs tomber à mes côtés. C’est un immense flot de gens qui vont mourir. Je les rejoindrai demain, ou plutôt : nous les rejoindrons. Car Haviva, de Ma’anit, à Karkour, prend elle aussi cette voie avec moi... Je m’oppose à ce qu’on fasse de moi un héros national... Il ne s’agissait nullement d’héroïsme... Ne me pleurez pas, car j’ai suivi mon chemin les yeux ouverts. J’ai confiance en moi et je ne regrette aucun des pas que j’ai faits. »
Le 20 novembre 1944, 320 Juifs furent sortis de prison, parmi lesquels Rafi Reiss et Haviva Reik. Ils furent entassés dans des camions militaires et conduits jusqu’au village voisin de Kremnička. Des femmes, des hommes et 58 enfants et nourrissons furent alignés au bord d’une fosse et abattus d’une balle dans la nuque. Un monument se dresse aujourd’hui sur la fosse, orné de trois grandes croix. Plus tard, le symbole de la menorah et le mot « Souviens-toi » en hébreu furent gravés sous les croix.
Après une longue série d’entraînements, il était clair que Haviva Reik allait être parachutée en Europe pendant la Seconde Guerre mondiale. Ses camarades tentèrent de l’en dissuader, disant : « C’est une mission suicide. » Haviva les regarda et répondit : « Nous devons sauter dans cette Europe comme une mère qui se précipite dans une maison en flammes pour sauver ses enfants. »
Yitzhak Sadeh raconta qu’un jour, alors qu’ils marchaient ensemble dans les rues de Tel-Aviv, Haviva lui dit : « Je n’ai pas l’habitude de parler, mais je veux dire ceci avant de partir : je suis certaine d’atteindre mon but. Je suis certaine de faire tout ce qu’on me demandera, et je suis certaine de revenir. » Mais elle ne revint pas.
Sa jeunesse en Slovaquie
Haviva naquit en 1914 sous le nom de Martha Reikova, dans l’Empire austro-hongrois, sur le territoire de l’actuelle Slovaquie. Son père était hongrois et sa mère autrichienne. Haviva parlait allemand, hongrois, slovaque, tchèque et un peu russe. Avant d’émigrer en Palestine, elle apprit aussi l’hébreu et l’anglais. Avant de s’installer en Slovaquie, sa famille avait vécu à Budapest. Son père possédait une petite usine, mais fit faillite, et la famille sombra dans une grande pauvreté avant de s’installer dans un village slovaque isolé. Après la Première Guerre mondiale, leur situation se dégrada, et son frère aîné et sa sœur, âgés de 9 et 12 ans, partirent travailler dans les champs pour aider à faire vivre la famille. Lorsque les Allemands avancèrent vers le village où vivait la famille Reik, ses membres emballèrent leurs maigres affaires et partirent pour un autre petit village, où les enfants de la famille fréquentèrent une école chrétienne. À la fin de la guerre, la famille déménagea à Radvaň, un village près de Banská Bystrica, dans le centre de la Slovaquie. Haviva y fréquenta l’école juive, où elle découvrit pour la première fois la culture et la religion juives et entendit l’hébreu pour la première fois.
Elle rejoignit le mouvement Hashomer Hatzair à Banská Bystrica et adopta le prénom hébreu « Haviva », qui lui allait si bien. Elle fut conquise par l’idéal sioniste, le projet du kibboutz et l’égalité entre les sexes, et devint une figure importante du mouvement. Elle organisa des cours d’hébreu, des rencontres et des conférences, et contribua également à la création d’autres sections de Hashomer Hatzair dans la région.
À la fin de l’année 1935, Haviva fit la connaissance, au sein du mouvement, d’Aharon Martinovich, qui avait un an de moins qu’elle. Ils tombèrent amoureux dès leur première rencontre et se marièrent trois ans plus tard.
En septembre 1938, les accords de Munich furent signés, permettant à Hitler d’annexer de vastes régions de la Tchécoslovaquie. En novembre 1938, la Slovaquie fut contrainte de céder ses régions méridionales à la Hongrie, qui soutenait Hitler depuis le premier jour. Les Slovaques, furieux, décrétèrent l’expulsion de tous ceux qui étaient arrivés dans le pays depuis la Hongrie, parmi lesquels se trouvait la famille de Haviva. Les Slovaques expulsèrent les Juifs vers la frontière hongroise, mais les Hongrois refusèrent de les laisser entrer. Des milliers de Juifs se retrouvèrent ainsi bloqués au poste-frontière, en plein hiver européen. Les membres des mouvements de jeunesse affluèrent rapidement dans la région, dressèrent des tentes, installèrent des poêles et vinrent en aide aux expulsés autant qu’ils le pouvaient. En même temps, ils faisaient parvenir en Palestine des nouvelles de leur situation. Haviva retourna à Banská Bystrica et se rendit aussitôt au ministère de l’Intérieur, munie d’une lettre de recommandation obtenue pour sa famille. Le ministre de l’Intérieur était alors en congé pour les fêtes de Noël, mais Haviva découvrit où il séjournait, se présenta devant lui et obtint son accord pour que sa famille reste en Slovaquie jusqu’à son émigration en Palestine.
L’émigration vers la Palestine s’accéléra et nombre des camarades de Haviva commencèrent à se préparer à l’aliyah. En septembre 1939, sur l’insistance de Haviva, Aharon arriva au kibboutz Ma’anit, puis elle le rejoignit. Les mois passés sans se voir lui avaient fait comprendre qu’elle n’était pas amoureuse de lui et que leur relation était vouée à s’éteindre. Aharon, communiste convaincu, admirait l’Union soviétique, ce qui provoquait de vives disputes au sein du couple. À l’été 1940, Haviva et d’autres jeunes femmes furent envoyées travailler dans les vignobles de Zikhron Yaakov. Elle y fit la connaissance de Zvi Arison, le fils du propriétaire du vignoble (Zvi était l’oncle de Ted Arison, le père de Shari Arison). À l’époque déjà, la famille Arison possédait de nombreux biens et une entreprise de transport maritime à l’échelle mondiale. La personnalité de Haviva conquit le cœur de Zvi. Ils tombèrent amoureux et Zvi lui demanda de l’épouser, mais elle lui expliqua sans ambiguïté qu’elle ne quitterait pas le kibboutz, tandis que lui ne quitterait ni sa maison ni ses affaires : leur relation n’avait donc pas d’avenir. De retour au kibboutz, elle raconta à Aharon ce qui s’était passé. Leur relation prit fin et Haviva emménagea dans la baraque des célibataires. De sa propre initiative, elle continua à correspondre avec Zvi, et leur relation se poursuivit encore plusieurs années.
En route vers le Palmach
À mesure que l’armée allemande avançait vers l’Égypte, la crainte grandit en Palestine de la voir également atteindre le pays. L’une des solutions envisagées fut le projet de la Haganah de créer une unité spéciale de combattants et de combattantes, les « compagnies de choc » (Palmach). En mai 1942, 350 hommes et femmes de différents kibboutzim s’engagèrent dans le Palmach. Haviva, qui avait auparavant assisté à l’une des conférences de Yitzhak Sadeh, commandant du Palmach, se porta elle aussi volontaire. Après son engagement, elle fut envoyée au kibboutz Yagur pour y suivre une formation au sabotage, aux transmissions radio, au combat au corps à corps, au maniement des armes, à l’entraînement physique, à l’orientation sur le terrain, à la lecture de cartes et à bien d’autres disciplines. Haviva raconta que les entraînements éprouvants avaient failli les tuer. Ils travaillaient dans l’agriculture la moitié de la journée, puis suivaient huit heures d’entraînement. Au Palmach, Haviva eut une liaison avec Yitzhak Bergstein (Bergel), qui commandait une escouade.
Avec le temps, des nouvelles des atrocités commises en Europe commencèrent à parvenir, et l’on apprit que les nazis avaient entrepris l’extermination des Juifs. Une fois que les Allemands ne représentèrent plus une menace pour les habitants de Palestine, les membres du Palmach furent formés à faire venir des immigrants dans le pays. Comme Haviva connaissait la langue et la région, et qu’elle connaissait aussi certains des Juifs sur place, on lui demanda si elle accepterait d’être parachutée en Slovaquie pour leur venir en aide. Après avoir accepté, elle fut envoyée suivre le cours des « émissaires » au kibboutz Hazorea. La section balkanique comptait 25 hommes et 3 femmes. Le cours s’acheva en mars 1944 et ses participants furent renvoyés chez eux. Deux semaines plus tard, Haviva fut convoquée à un entretien avec les Britanniques. L’officier britannique lui exposa sa mission : retrouver et rapatrier les aviateurs britanniques parachutés en territoire ennemi ou évadés de captivité, et sauver des Juifs. En avril 1944, Haviva commença son entraînement au parachutisme. Ce même mois, deux Juifs slovaques s’évadèrent d’Auschwitz et racontèrent les atrocités qui s’y déroulaient. Leur témoignage fit grand bruit en Europe et au sein de la communauté juive de Palestine. À la fin du mois d’avril, Haviva fut envoyée en Égypte pour suivre une formation d’opératrice radio. Elle écrivit : « Devant moi s’étend une ville illuminée de toutes sortes de couleurs. Des automobiles vont et viennent... Pendant les premières semaines, quand tout est nouveau et que je ne connais pas encore toutes les choses intéressantes, je trouve encore cela plutôt amusant ici. Mais maintenant, je commence à m’en lasser. Je ne le regrette pas, je suis heureuse d’avoir eu l’occasion de découvrir ce nouvel environnement. J’ai vu beaucoup de choses et beaucoup appris, des choses que je n’aurais jamais eu l’occasion de connaître. Mais toute chose a ses limites, peut-être que cette vie trop confortable m’est devenue étrangère [ou que je m’en suis lassée, Y. M.]... J’aspire déjà à une vie plus paisible, à une vie de famille et de mère. » Au Caire, où elle célébra son trentième anniversaire, elle apprit à devenir une bonne espionne, à se fondre dans la foule et à échapper à la surveillance.
L'opération Amsterdam
À l’été 1944, une révolte éclata en Slovaquie contre les forces gouvernementales qui collaboraient avec les nazis. Le quartier général des insurgés se trouvait à Banská Bystrica, dans la région où Haviva Reik avait grandi, mais on ne pouvait s’y rendre qu’en parachute ou par avion. En août 1944, on apprit que Zvi Ben-Yaakov et Haviva allaient être parachutés en Slovaquie, dans le cadre d’une opération appelée « opération Amsterdam ». Ils furent transportés par avion à Bari, en Italie, où ils devaient suivre plusieurs formations supplémentaires avant leur départ. Mais à la fin du mois, les Allemands envahirent la Slovaquie afin d’écraser la révolte et de prendre le contrôle de la ville. Des combats éclatèrent dans la zone prévue pour le parachutage et la mission fut reportée à plusieurs reprises. Finalement, on estima que la mission était trop dangereuse pour Haviva : seuls les trois hommes qui se trouvaient avec elle en Italie, Rafi Reiss, Zvi Ben-Yaakov et Haim Hermesh, y participeraient. Haviva fut convoquée d’urgence au quartier général, où on lui annonça qu’un grand avion américain (un 17-B, connu sous le nom de « forteresse volante ») allait partir pour la Slovaquie et qu’elle devait monter à bord. Ainsi, au matin du 17 septembre 1944, elle atterrit en Slovaquie, mais les parachutistes qui devaient la rejoindre étaient introuvables.
Dès son arrivée en Slovaquie, Haviva se mit à organiser un réseau destiné à venir en aide aux nombreux réfugiés juifs rassemblés dans l’enclave. Tous furent émus aux larmes de voir que des émissaires étaient venus de Palestine pour aider la communauté locale. Cela leur redonna espoir. Haviva partageait son temps entre des réunions au quartier général britannique, où elle cherchait à retrouver des aviateurs, et des rencontres avec les dirigeants de la communauté juive. Après neuf jours passés à chercher leur chemin, les autres parachutistes arrivèrent au quartier général britannique de Banská Bystrica et furent stupéfaits de découvrir qu’en quelques jours, Haviva avait mobilisé toute la communauté juive. Tous quatre poursuivirent leurs efforts pour retrouver les aviateurs et trouver un logement aux Juifs. Le 7 octobre 1944, les quatre parachutistes, avec James Holt Green et ses hommes de l’OSS (devenue plus tard la CIA), réussirent à évacuer de Slovaquie une trentaine de membres d’équipage aérien qui étaient tombés dans la région. Vingt-huit d’entre eux étaient des pilotes et des navigateurs britanniques et américains.
Les émissaires avaient besoin de nouveaux émetteurs après avoir perdu les leurs pendant le parachutage. Au début de 1944, le parachutiste Abba Berdichev atterrit en Yougoslavie et apporta les nouveaux émetteurs. Avec lui atterrirent également Yona Rosen, du kibboutz Ma’agan, Reuven Dafni, du kibboutz Ein Gev, et Hannah Szenes, du kibboutz Sdot Yam.
Les émissaires se préparaient au jour où les Allemands arriveraient à Banská Bystrica. Le 18 octobre, des avions allemands Stuka bombardèrent la ville en vue de la prise de l’enclave, et la révolte approchait de sa fin. Les émissaires se concentrèrent alors sur les moyens de sauver les Juifs de la région. Les parachutistes choisirent une trentaine de personnes qui les accompagneraient dans les montagnes au sein d’une unité combattante juive, parmi lesquelles des femmes et des hommes qui n’avaient pas été formés au combat. Après un bref briefing, le groupe se mit en route vers le nord, en direction des monts Tatras actuels. Ce n’est qu’avec beaucoup de difficulté qu’il atteignit le village montagnard de Bukovec. De là, il devait monter plus haut et trouver refuge dans les forêts glacées, mais les chemins étaient boueux, les sacs lourds et tous n’avaient pas la condition physique des membres du Palmach et des jeunes partisans.
À l’aube du 30 octobre, le camp s’éveilla sous un épais brouillard qui recouvrait toute la région. Au moment de la relève des gardes, lorsque certains descendirent se laver le visage dans un ruisseau voisin et chercher de l’eau pour le café, des coups de feu déchirèrent l’air. Profitant du brouillard, les Allemands s’étaient approchés du camp et se mirent à tirer sur toutes les silhouettes qu’ils apercevaient. Après leur départ, les survivants du camp revinrent. Une fois les morts enterrés et les blessés soignés, chacun prit son chemin. Haim Hermesh et Poutso Goldstein réussirent à rejoindre une unité de partisans soviétiques et combattirent à leurs côtés jusqu’à la fin de la guerre. Les autres émissaires prirent eux aussi la route à travers les forêts, dans l’espoir de trouver des partisans soviétiques ou slovaques.
Un jour, ils entendirent des gens parler russe, mais il s’avéra qu’il s’agissait d’une unité ukrainienne rattachée à une unité SS nazie commandée par Andreï Vlassov. Il était déjà trop tard pour battre en retraite. Le groupe fut désarmé et fait prisonnier. On craignit d’abord qu’il ne soit entièrement exécuté, mais lorsqu’on découvrit que trois soldats britanniques se trouvaient parmi ses membres, le commandant de la force reçut par radio l’ordre de les conduire pour interrogatoire. À leur arrivée au quartier général de la Gestapo à Brezno, les trois furent interrogés puis transférés à la prison de Banská Bystrica. Le 20 novembre 1944, 320 Juifs furent sortis de la prison, parmi lesquels Rafi Reiss et Haviva Reik. Ils furent entassés dans des camions militaires et conduits au village voisin de Kremnička. Alignés au bord d’une fosse, ils furent abattus d’une balle dans la nuque.
L'inhumation et la commémoration
En avril 1945, l’Armée rouge libéra la Slovaquie. On y découvrit près de deux cents immenses fosses communes. Kremnička était la plus grande et devint un symbole national.
Après la guerre, les corps de Haviva Reik et de Rafi Reiss furent identifiés et transférés au cimetière britannique de Prague. En 1952, leurs dépouilles furent rapatriées en Israël et inhumées au mont Herzl.
Après la mort de Haviva, le kibboutz Ma’anit reçut une lettre signée par le roi d’Angleterre George VI : « La reine et moi vous exprimons notre sincère compassion dans votre profonde douleur. Nous prions pour que la gratitude de l’Empire pour les vies sacrifiées à son service vous apporte un peu de réconfort. » Dans leurs rapports récapitulant les activités des émissaires israéliens, les Britanniques écrivirent qu’ils s’étaient montrés à la hauteur bien au-delà de toutes les attentes. Pendant le peu de temps qu’ils passèrent sur place, les parachutistes réussirent à évacuer de Slovaquie une soixantaine de soldats, pour la plupart des pilotes et des navigateurs britanniques et américains dont les forces aériennes avaient un besoin urgent. Sur les 135 000 Juifs de Slovaquie, 25 000 furent sauvés en se cachant dans les montagnes, en rejoignant les partisans ou après avoir été libérés des camps de concentration et d’extermination.

De nombreuses localités d’Israël ont des rues portant le nom de Haviva. Le kibboutz Lahavot Haviva, fondé en 1949, porte lui aussi son nom, tout comme l’institut Givat Haviva.
Avant son départ pour l’Europe, Haviva Reik dit à Yitzhak Sadeh : « Quand je reviendrai, je me rappellerai que je suis une femme. L’être humain est-il fait pour combattre ? La femme est-elle faite pour mener des batailles ? Je retournerai dans mon kibboutz, j’aurai une famille et des enfants. » À ses amis proches, elle dit qu’il y avait de fortes chances qu’elle ne revienne pas. Au kibboutz, elle laissa une lettre détaillant ce qu’il fallait faire de l’indemnité versée par l’armée britannique, au cas où elle ne reviendrait pas.

Elle ne put laisser de famille derrière elle, mais elle laissa un héritage.
En 2004 parut le livre de Tehila et Ze’ev Ofer, « Haviva », qui raconte le parcours de cette courageuse combattante.





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