Bien des années avant la course de Philippidès, de la ville de Marathon à Athènes, qui a donné son nom au marathon tel qu’on le connaît aujourd’hui, une course similaire, sur la même distance, eut lieu ici même, en terre d’Israël. Qui était ce coureur, pendant quelle bataille a-t-il couru et où se rendait-il... Voici l’histoire de...
Bâle et le rêve d'athlètes juifs
Les chaudes nuits d’août 1898, au casino de Bâle, étaient animées et passionnantes, mais pas à cause des machines à sous. C’est là que se tint, ces nuits-là, le deuxième Congrès sioniste mondial. Le Congrès était présidé par Benjamin Theodor Ze’ev Herzl, et d’autres dirigeants y prirent la parole, comme Menachem Ussishkin, Max Nordau, Nahum Syrkin et Yehiel Tchlenov. Haïm Weizmann participa également à ce Congrès.
Des phrases comme « Jamais rien de semblable ne s’est produit dans le monde entier depuis deux mille ans », et « la situation des Juifs ne s’est améliorée nulle part. En certains endroits, elle s’est même aggravée », résonnèrent dans la salle, prononcées par divers orateurs. C’est lors de ce Congrès qu’il fut mentionné pour la première fois qu’une population arabe vivait dans le pays, et l’on affirma que « nous réussirons sans aucun doute à vivre en paix avec elle ».
Le discours de Max Nordau ne portait pas seulement sur l’implantation juive dans la diaspora et sur le sort des Juifs dans le monde ; il évoquait aussi, pour la première fois, la dimension athlétique du peuple juif. Voici ce qu’il déclara : « L’histoire de notre peuple témoigne qu’il exista jadis un judaïsme vigoureux et musclé... Mais ce n’est pas vrai ! D’autres ont affaibli notre corps, et avec grand succès. Ils ont transformé le judaïsme du ghetto médiéval en un peuple pauvre et misérable, amaigri et impuissant... Dans les ruelles étroites du ghetto, nous avons oublié de dégourdir nos membres et de nous tenir droits... À présent, le poids qui nous accablait a disparu. Notre volonté est libre. Rien ne nous empêchera de nous préoccuper de notre santé physique. Nous rajeunirons dans notre vieillesse : nous nous forgerons une poitrine large, des membres vigoureux, un regard assuré - nous deviendrons des hommes forts... Ce qui nous manque, ce sont des muscles, et nous pouvons les développer grâce à l’exercice physique... Nous devons retrouver la santé, non seulement du corps, mais aussi de l’esprit... Plus les Juifs obtiendront de succès dans le sport, plus leur confiance en eux grandira... Vive le sport ! Que les associations sportives hébraïques se développent et s’épanouissent ! »
À l’âge de treize ans, Joseph Yekoutieli se retrouva à feuilleter une brochure sur les cinquièmes Jeux olympiques, qui s’étaient tenus à Stockholm en 1912. Plusieurs athlètes juifs y participèrent, représentant leurs pays, et remportèrent même des médailles. Le Portugais Francisco Lázaro mourut pendant le marathon, et Yekoutieli se souvint de Philippidès, considéré comme le premier coureur de marathon, mort en 490 av. J.-C. après avoir parcouru 42,2 km de Marathon à Athènes pour annoncer la victoire des Grecs sur les Perses. Dès cette époque, Joseph pensait qu’il serait judicieux d’organiser des compétitions réunissant des athlètes juifs du monde entier.
La maison sioniste et l'alyah
Joseph Yekoutieli naquit en 1897, environ un an avant le deuxième Congrès sioniste, dans l’actuelle Biélorussie. Ses parents, Baruch et Miriam, étaient sionistes. Joseph relata sa vie dans son livre De l’exil à la rédemption : « Papa était traditionaliste, mais pas un juif fanatique. Il voyait dans la religion la source du sionisme. Tout ce qu’il faisait en tant que religieux, c’était du sionisme. Chaque shabbat, il ramenait de la synagogue un invité pour le repas. Le samedi, en fin d’après-midi, nous étions tous assis ensemble, papa, maman et les trois garçons, à écouter papa parler de la terre d’Israël et à chanter en hébreu des chants de Sion (les chansons “Hélas, je suis enveloppée”, “Au bord du chemin”, “Là-bas, parmi les cèdres” et d’autres). C’est ainsi que, dès notre enfance, nous avons été élevés dans un esprit hébraïque et national. Notre mère, Yona Miriam, aidait papa de tout son cœur dans son travail sioniste. Elle gérait la bibliothèque, inscrivait les livres hébreux et russes dans des catalogues, commandait des journaux et échangeait des livres pour les lecteurs. »
À l’âge de douze ans, Joseph partit pour la terre d’Israël : « Il fut décidé que les premiers à partir pour la terre d’Israël seraient maman, mon frère Haviv et moi. Nous prendrions la route au mois de Sivan 5669, et papa, notre frère Israël et notre grand-père Eliezer Yehouda nous rejoindraient en terre d’Israël un an plus tard. Moi aussi, j’avais mes soucis de voyage. Au début de cette année-là (1909), j’eus douze ans, et, sur le conseil de grand-père, il fut décidé d’avancer la date de ma bar-mitsva afin que toute la famille puisse prendre part à cette fête. Un samedi, grand-père m’emmena à la maison d’étude des hassidim, où l’on me fit l’honneur de monter à la Torah. »
Dès son enfance, Joseph connaissait le récit de la bataille d’Eben-Ezer entre les Israélites et les Philistins, qui eut lieu au milieu du XIe siècle av. J.-C. (environ 600 ans avant la bataille de Marathon). La bataille se déroula dans la région de l’actuelle Rosh HaAyin, à l’un des endroits stratégiques les plus importants de la terre d’Israël de l’époque, entre les sources du Yarkon et les contreforts des monts de Samarie, là où passait l’ancienne « route de la mer ». Aujourd’hui, Eben-Ezer est identifiée juste à côté de la limite nord de Rosh HaAyin.
À cette époque, la terre d’Israël était un passage entre l’Égypte, au sud, et la Mésopotamie, au nord. La route de la mer traversait l’étroit passage entre les sources du Yarkon et la montagne. Ce passage constituait un point stratégique de première importance, car celui qui contrôlait la région pouvait en fermer l’accès. Cela faisait obstacle à ceux qui voulaient traverser du sud au nord : les monts de Samarie, à l’est d’Aphek, gênaient les déplacements, tandis que le Yarkon, qui coulait avec force depuis ses sources - l’actuel parc national d’Aphek - jusqu’à la mer, formait un obstacle naturel impossible à franchir. Le passage d’Aphek, aujourd’hui l’échangeur de Qesem, est un carrefour où se croisent deux grands axes de circulation : la route 6, dans l’axe nord-sud, et la route 5, dans l’axe est-ouest.
Le chapitre 4 du premier livre de Samuel commence ainsi : « La parole de Samuel parvint à tout Israël. Israël partit combattre les Philistins et établit son camp près d’Eben-Ezer, tandis que les Philistins campaient à Aphek. » À cette époque, Samuel était le chef, et Éli était le grand prêtre du sanctuaire de Silo. Samuel rassembla les tribus pour combattre à Eben-Ezer, et les deux camps n’étaient séparés que de quelques centaines de mètres, soit la largeur du passage d’Aphek.
Joseph Yekoutieli se prit de passion pour l’éducation physique en terre d’Israël : « Notre école se trouvait à Neve Shalom, sur le bord de la mer. Pendant les récréations, nous nous baignions et parfois quelques professeurs se joignaient à nous. Notre professeur de Talmud était l’écrivain Alexander Ziskind Rabinovitz. C’était un bon nageur, et il nous accompagnait parfois pour nager pendant un cours de Talmud écourté. Il nous disait alors : “Vous nagez mieux dans la mer Méditerranée que dans la mer du Talmud.” Et, en effet, nous prenions bien plus de plaisir à nager dans la mer qu’aux discussions talmudiques. »
De l'éducation physique à l'armée turque
Au déclenchement de la Première Guerre mondiale, Joseph s’engagea dans l’armée turque et fut affecté au quartier général des moudjahidines : « Quelques jours après m’être présenté au quartier général des moudjahidines, je fus convoqué chez le mutasarrif de Naplouse. » Joseph fut nommé professeur de gymnastique dans la plus grande école de Naplouse : « Quand Omar Effendi arriva, le mutasarrif me présenta à lui. Une fois assis en face de lui, il nous lut l’ordre qu’il avait reçu du commandant de la 8e brigade : “Conformément à l’ordre d’Ahmed Djemal Pacha, ministre de la Marine et commandant en chef de la 4e armée, l’intéressé doit être nommé professeur d’éducation physique dans l’une des écoles publiques musulmanes de Naplouse.” Le mutasarrif demanda alors au directeur de l’instruction publique dans quelle école il proposait de me nommer. Le directeur mentionna cinq écoles et suggéra que je travaille à l’école Al-Khan, car c’était la plus grande de la ville : elle comptait sept classes et accueillait environ 250 élèves. »
Après les préparatifs, la bataille s’engagea et l’armée d’Israël subit une lourde défaite, perdant 4 000 combattants, comme le rapporte le texte : « La bataille fit rage, Israël fut battu devant les Philistins, et environ quatre mille hommes tombèrent sur le champ de bataille... »
Les anciens d’Israël décidèrent de faire intervenir Dieu dans cette importante bataille et firent venir l’Arche d’alliance du sanctuaire de Silo. Ils savaient que sa présence galvaniserait les combattants israélites et terrifierait les Philistins. Éli le prêtre, âgé de 98 ans, envoya ses fils corrompus, Hophni et Pinhas, avec l’Arche : « Lorsque l’Arche de l’alliance de l’Éternel arriva au camp, tout Israël poussa une grande acclamation, et la terre trembla. »
À la fin de la Première Guerre mondiale, Joseph reprit son rêve de fonder des Jeux olympiques juifs. En 1929, il prononça un discours au Congrès de la Maccabi mondiale, qui se tenait en Tchécoslovaquie. À la suite de son intervention, sa proposition d’organiser la première Maccabiade en terre d’Israël en 1932, pour le 1 800e anniversaire de la révolte de Bar Kokhba, fut adoptée. Joseph Yekoutieli déclara dans son discours : « À l’épreuve sportive s’ajoutera aussi l’épreuve nationale. Les centaines et les milliers de jeunes Hébreux qui viendront en terre d’Israël prendre part à la “Maccabiade” respireront l’air de la patrie bien-aimée, entendront l’hébreu vivant et vibrant, puis rentreront chez eux pleins de force et d’énergie pour poursuivre dans la diaspora le travail de leur peuple, jusqu’au jour où leur tour viendra de monter en terre d’Israël. Et nous ne nous occuperons pas seulement du “physique” lors de ce rassemblement : le “spirituel” devra lui aussi y occuper une place de choix. La “Maccabiade” devra accueillir des concours d’art et de littérature et organiser des expositions consacrées à toutes les formes de création du peuple juif. Tout cela ajoutera gloire et valeur à notre rassemblement. » Joseph Yekoutieli fut l’inspirateur de la Maccabiade et celui qui la réalisa.
Comme on pouvait s’y attendre, les Philistins comprirent que leur sort était scellé, qu’ils seraient faits prisonniers et réduits en esclavage. Leur chef s’adressa à eux en ces termes : « Fortifiez-vous et soyez des hommes, Philistins, de peur que vous ne deveniez les esclaves des Hébreux, comme ils l’ont été pour vous. Soyez des hommes et combattez ! » La peur de devenir esclaves leur insuffla effectivement du courage, et dès le lendemain, ils repartirent au combat : « Les Philistins combattirent, Israël fut battu et chacun s’enfuit sous sa tente. La défaite fut très grande : trente mille fantassins d’Israël tombèrent. L’Arche de Dieu fut prise, et les deux fils d’Éli, Hophni et Pinhas, moururent. » Un coureur de la tribu de Benjamin apporta la nouvelle aux habitants de Silo : « Un homme de Benjamin courut depuis le champ de bataille et arriva à Silo ce jour-là, les vêtements déchirés et de la poussière sur la tête. » Lorsqu’Éli apprit la défaite des Israélites, la mort de ses fils et la capture de l’Arche, il tomba, se brisa la nuque et mourut. Le midrash nous apprend que l’homme de Benjamin mentionné dans les textes était Saül, celui qui allait devenir le premier roi.
La Maccabiade et la course Ish Benyamin
Joseph Yekoutieli prit l’initiative de faire construire le stade de la Maccabiade près de l’embouchure du Yarkon. Lors de la cérémonie de la première Maccabiade, le maire de l’époque, Meir Dizengoff, prononça un discours. À la troisième Maccabiade, en 1950, le drapeau de la Maccabiade fut hissé. Il avait été offert par Yehudit et Joseph Yekoutieli en mémoire de leur fils Amnon, chef de groupe au Palmach, tombé pendant la guerre d’indépendance près de la forteresse de Nabi Yusha, en 1948.

Au début de l’année 1968, après la guerre des Six Jours, Joseph Yekoutieli mesura le parcours emprunté par l’homme de Benjamin et découvrit qu’il faisait 42,2 kilomètres. Six cents ans avant le célèbre marathon de Philippidès, l’homme de Benjamin (qui, selon le midrash, était le roi Saül) avait couru exactement la même distance, mais pour annoncer une défaite plutôt qu’une victoire. En avril 1968, Joseph Yekoutieli et Yitzhak Baraz lancèrent le marathon sur ce parcours, surnommé la « course de l’homme de Benjamin ». Au début, peu de participants prenaient part à la course, qui compta au maximum quatorze coureurs. En 2015, 43 ans après son interruption, la course reprit et est désormais connue sous le nom de « Marathon biblique ».
Joseph Yekoutieli épousa Yehudit, fille du regretté Akiva Aryeh Weiss, le fondateur d’Ahouzat Bayit. Elle était sa compagne et la principale gymnaste de l’association Maccabi Tel-Aviv.
Joseph et Yehudit eurent quatre fils et deux filles. Leur fils Gideon Yekoutieli était professeur de physique et comptait parmi les premiers physiciens nucléaires d’Israël.
Joseph Yekoutieli mourut en septembre 1982. En 2008, son nom fut donné à une rue de Tel-Aviv, près du stade de la première Maccabiade. Une voie de la localité de Maccabim porte également son nom. À Kfar Maccabiah, les archives portent son nom.





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