Il était à la tête d’un petit groupe de 45 Juifs qui, en 1909, quittèrent leur lieu de résidence dans le sud du Yémen et, au terme d’un long et éprouvant voyage, arrivèrent au lac de Tibériade. Des pionniers oubliés qui fondèrent une implantation qui subsista pendant 18 ans.
Rabbi David ben Israel Tsairi La scène de l’été 1930 était déchirante. Un petit groupe de Yéménites épuisés, brisés et démunis fit ses adieux à ses morts dans le cimetière au bord du lac de Tibériade. Après la prière du Kaddish, ils regardèrent la Maison des moteurs et leurs modestes logements, délabrés et sur le point de s’écrouler, puis montèrent dans les camions qui les emmenèrent à Kfar Marmorek, près de Rehovot. Ainsi prirent fin dix-huit années d’implantation pionnière, qui serait plus tard connue sous le nom de « Yéménites de Kinneret ».
La lutte pour la plaque commémorative
À l’été 1994, 64 ans après l’abandon de l’implantation, le président de la Cour suprême, le juge Meir Shamgar, statua que les descendants des « Yéménites de Kinneret » ne pouvaient pas contraindre les membres du groupe de Kinneret à remettre à sa place, près de la Maison des moteurs, la plaque commémorant l’œuvre des Yéménites. Le juge Shamgar ajouta toutefois : « En marge de ces considérations, nous estimons qu’il serait possible d’éviter cette procédure judiciaire, qui nous paraît tout à fait superflue, si la demande des requérants, à savoir que la plaque commémorative susmentionnée soit installée sur le mur extérieur de la Maison des moteurs..., était accueillie. Il suffirait que la première défenderesse fasse preuve de bonne volonté, compte tenu du profond désir des requérants de commémorer l’œuvre pionnière de leurs ancêtres. »
Ce n’est pas le premier cas d’évacuation d’une implantation, ni le premier transfert de colons d’un endroit à un autre. Dans la région où vivaient les « Yéménites de Kinneret », d’autres groupes furent également déplacés au cours de ces mêmes 18 années. Mais le cas des « Yéménites de Kinneret » est resté comme le plus douloureux, tant pour les descendants des Yéménites que pour ceux du groupe de Kinneret, jusqu’à aujourd’hui.
À cette époque, le district de Sharab, dans le sud du Yémen, regroupait le plus grand nombre de Juifs, répartis dans plus de 130 localités. Les Juifs se distinguaient par la simplicité de leur mode de vie ; ils étudiaient beaucoup le Zohar et la Kabbale et s’intéressaient aux récits de miracles, et nombreux étaient les érudits en Torah parmi eux. Il est bien connu que l’aspiration et la nostalgie de la terre d’Israël faisaient partie intégrante de l’existence des Yéménites dès leur naissance. Rabbi Shalom Shabazi, Rabbi Shalom Sharabi, Rabbi Mordechai Sharabi et d’autres encore vécurent, étudièrent et rêvèrent dans ce district.
À son retour de l’un de ses voyages, Yaakov Sapir, dont le nom a été donné à l’implantation d’Even Sapir, près de Jérusalem, raconta que Rabbi Shalom Shabazi accomplissait régulièrement un miracle : « Chaque vendredi soir, le miracle du raccourcissement des distances se produisait pour lui : il venait en terre d’Israël pour y célébrer le shabbat, tantôt à Jérusalem, tantôt à Tibériade, à Acre ou à Hébron, puis, après la fin du shabbat, retournait dans son pays. »
Du Yémen à la ferme de Kinneret
En 1909, sous la direction de Rabbi David Israel Tsairi, surnommé Al-Charia (en arabe : le juge), alors âgé de 46 ans, plusieurs familles du village de Shewbah, dans le district de Sharab, décidèrent de partir pour la terre d’Israël. Voici comment l’un des immigrants décrivit leurs motivations : « Ce n’est ni à cause d’un décret royal, ni faute de moyens de subsistance, ni pour aucune des raisons qui poussent à quitter un pays pour un autre, mais par ardent désir et amour de monter en terre d’Israël. » Avant leur départ, ils expliquèrent leurs motivations à leurs voisins arabes : « Mon ami, cette terre est la vôtre, à vous et à vos ancêtres, mais pas la mienne ; ma terre à moi, c’est la terre d’Israël, loin, en Palestine, là-bas se trouve la terre qui est la mienne et celle de mes ancêtres. » Pendant trois semaines épuisantes, les familles marchèrent jusqu’à la capitale, Aden, et furent parfois attaquées par des brigands. Du port d’Aden, elles embarquèrent pour Jaffa, puis pour Haïfa, avant de commencer à travailler chez les agriculteurs de Hadera. En 1912, un représentant de l’association Hashomer vint leur proposer d’aller travailler à la ferme de Kinneret.
Avant eux, la « Triade Yahad », comme on appelait Ben-Zion Israeli, Noah Naptolski et Meir Rothberg, avait vécu dans la Maison des moteurs. Membres de la deuxième Aliyah, ils faisaient partie de ces 5 000 jeunes révolutionnaires déterminés à racheter la terre du pays par le travail autonome, l’égalité, la fraternité et le refus d’employer des ouvriers arabes. Arrivés seuls et laïcs, ils ne ménageaient pas leurs critiques envers les immigrants de la première Aliyah, religieux et chargés de famille. Ils travaillaient dans les colonies de Judée pour concrétiser leur vision et prêchaient leurs idées à tous. En 1909, Ben-Zion Israeli et Meir Rothberg arrivèrent à la ferme de Kinneret, fondée l’année précédente. En 1910, la Maison des moteurs fut construite à l’exutoire du lac de Tibériade, et la « Triade Yahad » se dispersa après une dispute avec Berman, le directeur de la ferme. Plus tard, Ben-Zion Israeli revint et prit la tête de l’implantation du groupe de Kinneret.
En 1912, les Yéménites quittèrent Hadera et se dirigèrent vers Kinneret, après qu’on leur eut promis qu’ils y trouveraient du travail et de meilleurs logements. Certaines familles s’arrêtèrent à Yavne’el ; 14 familles poursuivirent jusqu’à Kinneret et s’installèrent dans la Maison des moteurs, qui consistait en réalité en une grande pièce et deux petites pièces annexes. Après plusieurs années de vie dans la promiscuité, elles construisirent cinq misérables huttes en torchis. À propos de ces maisons, Shmuel Dayan, le père de Moshe Dayan, qui vivait à Degania Alef, écrivit : « Les maisons de bois nues des Yéménites protestent en silence. Elles crient et réclament justice dans leur mutisme, de nous tous, car nous sommes leurs débiteurs !... Ils sont sans descendance et stériles parmi ceux qui créent. Ils ont creusé la terre comme nous tous, dans la peine et la sueur, et leurs sacrifices ont surpassé tous les autres. Ils souffrent plus que tous, et jouissent moins que tous ceux qui vivent ici. Les opprimés et les miséreux de cet endroit. »
Deux ans après leur installation sur les terres, la Première Guerre mondiale éclata et la situation des Yéménites ne fit qu’empirer. En 1917, la malaria les frappa et beaucoup y succombèrent. Le Dr Feigenbaum, l’un des premiers médecins, s’inquiétait de leur état et conclut : « Il faut absolument éloigner les Yéménites qui vivent actuellement près du marais de Kinneret mentionné plus haut de la vallée du Jourdain et les transférer ailleurs... 94 % d’entre eux ont la rate hypertrophiée. » La même année, Berl Katznelson écrivit aussi : « La communauté yéménite est en train de s’éteindre. Il n’y a pas d’autre moyen de sauver ceux qui sont encore en vie que de les transférer vers un climat plus clément. Au début, les Yéménites ne voulaient pas entendre de tels conseils, mais les décès survenus ces dernières semaines les ont fait changer d’avis. À présent, ils acceptent de partir. Ils veulent aller à Petah Tikva. »
Alors que les institutions chargées de l’implantation mettaient du temps à trouver des terres et un budget pour leur transfert, les Yéménites continuaient à vivre leur quotidien de souffrance. Chaque matin, ils se levaient pour prier, puis plantaient des eucalyptus, défrichaient le sol, arrachaient de tenaces jujubiers, construisaient des routes et travaillaient à la centrale électrique de Naharayim.
« Messieurs, notre cœur est comme un feu. Nous avons travaillé deux ans de nos propres mains sur les terres de Kinneret, nous avons souffert, essuyé des reproches et certains d’entre nous sont tombés. Cette terre nous est chère parce que nous l’avons débarrassée des pierres, que nous avons arraché les jujubiers, que nous y avons planté des eucalyptus et que nous les avons arrosés, portant les bidons d’eau sur nos épaules. Nous avons enduré ses rigueurs, alors ne supporterions-nous pas ses bienfaits ? Et pourquoi nos frères ashkénazes veulent-ils nous en chasser ? » C’est ce que déclara Yosef ben Israel Tsairi dans son discours devant le conseil des ouvriers de Galilée.
Les supplications pour quitter Kinneret
Vers 1923, la situation était devenue désespérée et Rabbi David ben Israel Tsairi s’adressa avec insistance à la direction sioniste : « Permettez-moi, je vous prie, de vous exposer ma situation telle qu’elle est. Cela fait onze ans que j’ai quitté mon pays natal, le Yémen, et que je suis arrivé en terre d’Israël. J’habite ici dans la station de pompage près de la colonie de Kinneret, et j’y souffre beaucoup. Tous mes ânes m’ont été volés par des voleurs qui sont entrés dans la maison, et il m’est impossible d’élever des volailles ici, car les renards les mangent. Même la nuit, je ne dors pas, car le bruit de la machine m’empêche de fermer l’œil. La malaria me frappe par intermittence. Telle est ma triste situation dans cette maison en ruine ; c’est là que ma fille est tombée de l’échelle et est morte. Car ce n’est qu’une ruine, et personne ne peut vivre dans une ruine. Puisque la direction sioniste a constamment besoin de l’aide des Yéménites, je vous demande donc, Monsieur, de venir à mon secours et de me délivrer de cette ruine qui m’a réduit au désespoir, et de m’aider à m’installer dans une implantation juive, dans une maison habitable. J’espère que ma demande trouvera un écho dans vos cœurs. »
Les terres étaient trop exiguës pour accueillir à la fois le groupe de Kinneret et les Yéménites. Deux ans plus tard, le dirigeant sioniste et écrivain Moshe Smilansky écrivit : « Il y a un conflit entre ce quartier misérable (le quartier des Yéménites), d’un côté, et la colline de Kinneret et le “département”, de l’autre. Le quartier est installé depuis 15 ans sur 80 dunams de terre, qui peuvent tous être irrigués. Le groupe (le groupe de Kinneret) veut ces terres parce qu’il en a autant besoin que de l’air qu’il respire. Le “département” est d’accord avec le groupe pour transférer le quartier ailleurs. Et le quartier, bien sûr, refuse. D’un point de vue “objectif”, le groupe et le “département” ont raison. Toutes les terres de Kinneret sont trop exiguës pour accueillir 20 familles... Aujourd’hui, tout le monde a faim, et pas seulement de terres, mais aussi de pain. Même les membres du groupe manquent de vêtements. Le quartier yéménite n’a pas les moyens de subsister ici, sur les plans économique, sanitaire et social. L’absence d’un minyan accable les Yéménites jusqu’à terre. »
Plus tard, Yosef Margalit, fils de Rabbi David ben Israel, écrivit : « En fait, nous ne voulions pas partir. Ils ont longtemps voulu que nous partions, mais nous ne le voulions pas. La seule chose qui nous a poussés à partir, c’est l’absence d’un minyan à la synagogue. Mon père disait : Au Yémen, je n’étais pas en exil. L’exil, c’est en terre d’Israël. Si je ne peux pas prier le shabbat, c’est l’exil, je ne peux pas rester ici. »
Le professeur Yehuda Nini, issu d’une famille yéménite religieuse de Tirat Shalom, près de Ness Ziona, a retracé dans son émouvant livre « As-tu existé ou ai-je rêvé un rêve ? » l’histoire des « Yéménites de Kinneret ». Afin d’éviter que ces événements soient jugés selon les critères en vigueur aujourd’hui, il écrivait dès l’introduction : « Le sujet qui nous occupe n’est pas “communautaire”, au sens où l’on entend aujourd’hui ce terme. Aucun des habitants de Kinneret, Ben-Zion Israeli compris, n’était animé de tendances discriminatoires fondées sur l’origine communautaire... Et pourtant, même si je comprends ces hommes “difficiles”, difficiles avec eux-mêmes comme avec les autres, et qui, comme les idéalistes, sont convaincus que leur vérité est irréprochable, pouvait-il en être autrement dans l’univers des idéalistes ? Ben-Zion Israeli est le héros de ce livre. Le lecteur “impatient” pourrait croire qu’il est “responsable” de ce qui est arrivé aux Yéménites de Kinneret, mais il n’en est rien. Il faut voir en Ben-Zion le représentant du collectif qui vivait et travaillait à la ferme de Kinneret, devenue plus tard le groupe de Kinneret. » Il convient de préciser ici que Ben-Zion Israeli, s’il fit pression d’un côté pour qu’ils soient transférés, fut aussi celui qui retira les amas de pierres de leurs tombes et les remplaça par des pierres tombales dignes.
Contrairement à ce que l’on pourrait déduire, les relations entre les Yéménites et les colons étaient bonnes. La poétesse Rachel leur consacra le poème « Hébreue » (et non la poétesse Yokheved Bat-Miriam, à qui on l’attribue souvent). Ce furent les femmes yéménites qui soignèrent le dirigeant ouvrier A. D. Gordon, qui les estimait pour leur respect du shabbat. Les Yéménites étaient également très liés à Avraham Herzfeld, l’un des pionniers de la deuxième Aliyah. Certains racontent que ce fut Yosef Trumpeldor qui, sur son cheval, alla chercher l’une des jeunes filles yéménites rêveuses restée dans les champs.
En 1928, les familles quittèrent Kinneret et partirent pour Rehovot, où elles fondèrent le premier moshav yéménite, Marmorek, aujourd’hui un quartier de Rehovot. Elles appelèrent la rue principale « Kinneret ». Les trois premières filles nées dans le moshav reçurent le prénom de Kinneret. On reconnaît facilement les maisons des « Kinneret », comme on les appelait, aux palmiers-dattiers plantés dans leurs cours, qu’ils avaient apportés de Kinneret. David Margalit, petit-fils de Rabbi Tsairi, raconta : « Avant sa mort, mon père m’a demandé, ainsi qu’à mes deux frères, de poser sur sa tombe des pierres de basalte de la région de Kinneret, et c’est ce que nous avons fait. Lui et ma mère reposent à Marmorek, mais deux grandes pierres de basalte sont posées sur leurs tombes. » Leurs descendants ont ainsi continué à porter Kinneret dans leur cœur. Une fois par an, ils ont l’habitude de se rendre sur les tombes des membres de leur famille, au cimetière de Kinneret. Sur la photo, des filles de la famille Tsairi, avec la Maison des moteurs en arrière-plan






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