Sa manière d'être hassidique était singulière. Il a insufflé l'esprit pionnier dans le hassidisme, croyait à la coexistence avec les Arabes, fut l'un des penseurs de l'idéal de la Torah et du travail et fut surnommé « l'Admour pionnier ».
Entre la terre d'Israël et la Pologne
Au cours du mois de mars 1914, Rabbi Isaïe Shapira, alors âgé de 23 ans, sentit que son rêve de longue date était sur le point de se réaliser. Quand les côtes du pays apparurent à l'horizon, son cœur se mit à battre fort et il eut du mal à retenir ses larmes. Une fois arrivé, il se lia à Rabbi Kook, alors grand rabbin de Jaffa, d'abord comme son élève, puis comme un ami proche. Plus tard, il consigna par écrit une partie de l'enseignement et de la pensée de Rabbi Kook. Mais alors qu'il semblait enfin avoir trouvé le repos et la stabilité, les choses prirent une nouvelle tournure.
En juin 1914, François-Ferdinand, héritier du trône austro-hongrois, fut assassiné, un meurtre qui entraîna le déclenchement de la Première Guerre mondiale. Les relations internationales entre les pays se compliquèrent et Rabbi Isaïe ne voulut pas prendre de risques : il retourna en Pologne pour être auprès de sa famille.
Il mit à profit son séjour forcé en Pologne pour y fonder le mouvement Mizrahi. Il prononça avec ferveur des discours en hébreu sur la nécessité de faire de l'installation en terre d'Israël un objectif central et de s'y préparer en formant la pensée et le cœur en vue de l'émigration, afin de participer à la construction du pays et de façonner son caractère dans l'esprit de la tradition juive. « Nous voulons une vie de travail et de création fondée sur le judaïsme traditionnel. Nous ne pouvons pas nous consacrer uniquement à la spiritualité et nous limiter aux quatre coudées de la loi religieuse... Nous voulons un judaïsme de Torah et de travail... Nous aspirons à retrouver la vie des anciens Hébreux, le judaïsme biblique originel, fondé sur la justice, la droiture et la morale », écrivait-il dans l'appel des fondateurs.
En 1920, Rabbi Isaïe Shapira émigra en terre d'Israël, malgré l'opposition de sa femme, qui ne le rejoignit que quatre ans plus tard. Il s'installa dans la Jérusalem dont il avait rêvé : « Quand je marche dans les rues animées de Jérusalem, où gronde le tumulte de la ville, il arrive que mon âme se remplisse de nostalgie pour cette Jérusalem d'autrefois, imprégnée de la sainteté des générations et tissée dans le quotidien de ma vie depuis l'aube de mon enfance. » Debout devant le Mur, il déclara : « Voici le dernier cri de désespoir de la nation, avant qu'elle ne soit chassée de la maison où elle vit, qui monte vers moi de sous un amas de soupirs, ceux des générations amoncelées ici depuis des millénaires. »
À Jérusalem, il se consacra aux deux domaines qui lui tenaient à cœur : l'immigration en terre d'Israël et le travail. Il fut nommé directeur du département de l'immigration et du bureau du travail du Mizrahi à Jérusalem. Il aidait les jeunes à trouver un emploi agricole et une terre dans le pays. Il organisa 120 ouvriers religieux qui participèrent à la construction de la route entre Rosh Pina et Tabgha et, avec un groupe de 50 ouvriers, nettoya les bassins de Salomon, déblaya les ordures et enleva les pierres. La première cellule du mouvement Hapoel Hamizrahi fut fondée chez lui, avec un accent mis sur le mot « ouvrier ». C'est ainsi qu'il commença à parcourir le pays, la Bible à la main : « Quand je pars explorer les vastes étendues de notre pays, j'ai l'impression d'avoir franchi les barrières du temps et de naviguer dans la vie éternelle... Le passé et le présent s'entremêlent au point qu'il est difficile de les distinguer... Chaque pierre et chaque sommet portent le parchemin généalogique de milliers d'années. »
Arrivé en Samarie, il écrivit : « Quand nous contemplons le magnifique paysage qui nous entoure, certains versets de la Bible, jusqu'alors obscurs, s'éclairent pour nous... C'est comme si les paroles d'Isaïe sur “la couronne d'orgueil des ivrognes d'Éphraïm, la fleur fanée de sa parure, qui se trouve au sommet de la fertile vallée, abattue par le vin” prenaient vie devant nous. Ici, ces mots n'ont pas besoin d'explication. Ils sont gravés dans la réalité, dans la nature, dans la beauté du paysage environnant. » Ailleurs, il écrivit : « En descendant le mont Scopus sur le chemin de Jérusalem, j'avais l'impression que la Bible vivante et le Talmud vivant s'étendaient ici sur tout l'univers. Chaque buisson, chaque plante et chaque épine que je rencontrais à chaque pas me semblaient être des versets vivants de la Bible et du Talmud, et je sentais que des portes s'ouvraient devant moi sur un monde nouveau, jusque-là fermé et verrouillé : le monde végétal. » En chemin vers Bethléem, il fut envahi par la tristesse : « Nous traversons les champs de Bethléem. Les doux accents de Ruth... Aujourd'hui, tout est étranger. Il ne reste aucune trace des Éphratéens de Juda, de leurs anciens ni de leurs moissonneurs. La ville natale du roi David est entièrement chrétienne... » Après sa visite à la centrale électrique de Naharayim, l'avenir du pays le bouleversa et il écrivit : « Ici sera le centre de l'énergie et de la lumière pour toute la terre d'Israël. »
Racines familiales et rêve d'alyah
Isaïe Shapira naquit en Pologne en 1891, dans une famille prestigieuse de rabbins et d'Admourim. Certains affirment que, du côté de son père, l'Admour Rabbi Elimelekh de Grodzisk, sa lignée remonte jusqu'au roi David. Isaïe était le benjamin et sa mère était la seconde épouse de son père, après que tous les fils de sa première femme eurent trouvé la mort. De cette seconde union naquit son frère, Rabbi Kalonymus Kalmish, l'Admour de Piaseczno. Son père mourut alors qu'il avait un an. Son grand-père maternel prit en charge son éducation et lui enseigna la Torah, mais aussi le chant et le violon. Il tenait de son grand-père sa modestie ; celui-ci lui avait transmis son amour pour la terre d'Israël et lui avait appris le travail manuel, en préparation à son émigration et au travail qu'il y accomplirait. Dès son jeune âge, il était entouré d'admirateurs qui voyaient en lui l'héritier de son père.
Devenu adulte, il épousa Haya Sarah, fille de Rabbi Nathan HaKohen Rabinovitch, l'Admour de Krimilov, et le jeune couple s'installa chez les parents de Haya Sarah. Lorsqu'il reçut son titre rabbinique, on lui proposa le poste de rabbin de la communauté de Mokotów, près de Varsovie, mais Isaïe déclina l'offre et refusa de devenir Admour, car il rêvait d'émigrer en terre d'Israël, un rêve qui se réalisa en 1920.
Implantation, éducation et paix
Rabbi Isaïe Shapira organisa l'installation à Kfar Uria ainsi qu'un groupe de cultivateurs de tabac au mont Canaan, près de Safed. Partout où il se rendait, il insufflait un esprit nouveau et enthousiaste, tourné vers l'action et l'avènement du Messie, qu'il accompagnait de chants et de mélodies hassidiques. Il considérait les difficultés comme de simples douleurs de l'enfantement, insignifiantes au regard de l'avenir prometteur de la terre d'Israël et de ceux qui la bâtissaient. De temps à autre, il se rendait en Europe et prenait la parole dans les cours hassidiques pour encourager l'émigration vers la terre d'Israël. À la suite de l'un de ses voyages, en 1923, destiné à encourager l'émigration, deux groupes se constituèrent et partirent pour le pays l'année suivante. Le premier, dirigé par l'Admour de Yablona, fonda Nahalat Yaakov, qui acheta des terres près de Sheikh Abreik, aujourd'hui Beit Shearim. Le second, dirigé par le petit-fils de l'Admour de Kozhnitz, créa la société Avodat Israël et s'établit sur les rives du Kishon. Shapira les aida à acheter les terres, mais lorsque les deux groupes échouèrent, il les réunit en un seul groupe, qui fonda Kfar Hassidim. Plus tard, un autre groupe partit avec ses encouragements et posa les bases de l'implantation de Kfar Ata. Le village possède encore aujourd'hui une synagogue à sa mémoire et une plaque commémorative le présente comme le fondateur de Kfar Ata. Toutes ces implantations étaient agricoles et associaient la Torah au travail de la terre, conformément à la pensée de Rabbi Shapira.
En 1926, sa femme Haya Sarah mourut et il épousa Tova, fille de Rabbi Israël Friedman, l'Admour de Boyan.
Rabbi Shapira était très préoccupé par la question de l'éducation. Selon lui, la bonne éducation consistait à « mêler ces deux formes d'éducation », comme il l'écrivit. Il entendait par là l'éducation religieuse dans sa forme ancienne et l'éducation moderne, contrairement à la manière dont il avait lui-même été éduqué et à celle de son frère, Rabbi Kalonymus Kalmish, qui avait fondé une grande yechiva à Varsovie.
Shapira croyait que « l'enfant ne veut pas rester constamment sous la surveillance de ses parents et de ses maîtres. Il aspire à une heure de liberté... qu'il passera avec ses camarades... » et proposa un cadre approprié : « Seul un mouvement de jeunesse religieux peut réussir dans cette tâche. » Il soutint ainsi le mouvement Bnei Akiva, qui adopta sa pensée. Il critiquait vivement l'institution rabbinique, dont son maître et ami, Rabbi Kook, était l'un des fondateurs : « Aujourd'hui, en terre d'Israël, le rabbinat ne remplit pas sa mission... Il est coupé de la vie du pays et ne l'oriente pas... Il ne fait aucun doute que le rabbinat en est responsable. »
Il craignait que l'on veuille achever trop vite le travail d'installation dans le pays et l'écrivit explicitement : « Il se peut que notre génération soit celle du désert, mais ce n'est pas à nous qu'il revient d'achever l'ouvrage. Nous n'avons pas accepté de construire à forfait le foyer national précisément de notre vivant. Il se peut que nous ne fassions que poser les fondations. » À ses yeux, le travail essentiel du Fonds national juif, qui rachetait les terres, constituait ces fondations. Il considérait les voisins arabes comme des frères avec lesquels il fallait faire la paix : « Nous deviendrons majoritaires dans le pays, puis la paix sera établie avec les Arabes et nous parviendrons à un accord. Nous aurons quelque chose à leur proposer et aussi des concessions à leur faire. » Il n'avait pas peur d'être audacieux et rejoignit le camp de gauche, estimant que c'était la bonne voie.
En 1926, les Britanniques, qui gouvernaient alors le pays, décidèrent de réorganiser les forces de sécurité et d'en exclure les Juifs. La dissolution des légions juives fit échouer le projet de Ze'ev Jabotinsky de créer une armée juive officielle, ce qui incita les sionistes révisionnistes à lancer une campagne en faveur de la création d'une légion juive combattante. Un an auparavant avait été fondé le mouvement Brit Shalom, composé d'un groupe d'intellectuels juifs qui défendaient l'égalité complète des droits pour les deux peuples vivant dans le pays, Arabes et Juifs, et condamnaient les activités des révisionnistes. Ils publièrent une déclaration rédigée par Gershom Scholem, l'un des plus grands spécialistes de la Kabbale, et signée par six membres du mouvement : le rabbin réformé Judah Leib Magnes, premier président de l'Université hébraïque de Jérusalem ; le journaliste Yehoshua Radler-Feldmann ; le philosophe Shmuel Hugo Bergmann ; Hans Kohn, spécialiste du nationalisme ; le poète et écrivain Mordechai Avi-Shaul ; et Rabbi Isaïe Shapira. « C'est avec une grande tristesse que nous constatons que les gouvernements et les peuples continuent de privilégier la sécurité par les armes plutôt que celle qui repose sur l'établissement de relations justes et amicales... Nous sommes d'avis que l'armement, les sentiments de méfiance et la peur ne protègent pas des guerres, mais les provoquent. Conformément aux aspirations des prophètes d'Israël, nous sommes convaincus que toutes nos ambitions doivent viser à extirper de notre sein l'esprit militaire et les illusions entretenues au détriment des notions de bravoure et d'honneur national », écrivirent-ils dans leur déclaration.
Cette déclaration fut très mal accueillie dans de nombreux milieux du pays. Parmi ses opposants figurait le docteur Eliezer Lubrani, docteur en philosophie et membre de la Haganah, qui répondit : « ... Aucun d'entre nous ne mettra un instant en doute les bonnes intentions des auteurs de cette merveilleuse “déclaration”, mais, dans les faits, cette déclaration n'est qu'une grotesque mascarade. » Il concluait ainsi : « Et vous, auteurs de la “déclaration”, retournez donc, au nom du Dieu vivant, à vos chaires, à vos laboratoires, à vos livres et à vos poèmes, où le monde est sept fois plus beau et soixante-dix-sept fois plus pur. Pourquoi vous mêler des questions du jour, alors que les questions éternelles sont là, devant vous ? Et, je vous en prie, laissez donc la communauté juive faire entendre sa voix, au moins une fois, car un abîme de livres et de rêves sépare nos vies de vos chimères. »
Rabbi Shapira ne resta pas sans répondre et rédigea un texte explicatif argumenté : « La déclaration contre la campagne en faveur de la création d'une légion juive a suscité l'opposition de différents milieux... » Il poursuivait en soulignant que la création d'une telle légion « non seulement n'instaurerait pas la paix, mais la troublerait. Elle contribuerait à attiser les sentiments nationaux dans les deux camps, creuserait les divisions et accroîtrait la haine... Enfin, ne méprisez pas trop la vocation pacifique des prophètes d'Israël. Nous revenons dans notre patrie au nom de la justice et nous voulons y construire, en son nom, la maison où nous vivrons. Nous voulons nous purifier de toute la souillure de l'exil et de tous ses fléaux, et créer ici une forme de vie meilleure, fondée sur la droiture, la vérité et la paix. Ne brandissons pas l'épée contre le sanctuaire de notre vie au moment même où il se construit. »
Banque, agriculture et héritage
Rabbi Isaïe Shapira avait compris que la solidité économique était la base de l'installation dans le pays. Il approfondit donc ses connaissances en économie et en matière de crédit, et écrivit même des articles sur le sujet. En 1932, il fut nommé directeur de la banque Zerubavel et y connut un grand succès, tout en poursuivant ses études de Torah et son travail en faveur de l'installation en terre d'Israël.
Pendant toutes ces années, il n'abandonna jamais son rêve de travailler la terre en terre d'Israël. À l'hiver 1942, à la fin de son mandat à la banque, il s'installa à Kfar Pines et devint agriculteur à l'âge de 50 ans. Il ne délaissa pas l'étude de la Torah et continua également à faire de la musique : il composa 36 mélodies pour les fêtes et la prière, des mélodies hassidiques et pionnières.
Lorsque les nouvelles de la machine d'extermination nazie parvinrent dans le pays et qu'il apprit que nombre de membres de sa famille et des communautés qu'il avait connues avaient été assassinés, il s'effondra. Il retourna à Jérusalem pour se reposer chez son beau-frère, Rabbi Hanokh Bornstein, dans le quartier de Beit VeGan. Mais, la veille de Chavouot 1945, il mourut à l'âge de 54 ans et fut inhumé sur le mont des Oliviers.
De nombreuses institutions portent son nom : la synagogue de Kfar Pines, Beit Isaïe, rue Chelanov à Tel-Aviv, la synagogue de Kiryat Ata, ainsi qu'une rue à Bnei Brak. Rabbi Isaïe Shapira était un homme qui ne craignait ni l'audace ni l'originalité, même lorsqu'elles ne correspondaient pas aux attentes de son entourage. Après sa mort, il reçut le surnom de « l'Admour pionnier ».






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