Une histoire de survie dans des conditions inhumaines, au cœur de l'enfer des ghettos de Pologne, et le récit du courage d'un criminel condamné devenu Juste parmi les nations.
Lviv jusqu'à la création du ghetto
Au XIXe siècle, Lviv, en Pologne, était un centre culturel juif. On y trouvait tous les éléments caractéristiques d'un shtetl juif : un abatteur rituel, six synagogues, des mikvés, des associations sportives et même un célèbre théâtre yiddish. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, Lviv était la troisième plus grande ville de Pologne, après Varsovie et Łódź. Environ 100 000 Juifs y vivaient, pour la plupart commerçants, industriels et artisans. La majorité des Juifs de la ville étaient instruits et parlaient polonais ou allemand. En septembre 1939, l'Armée rouge soviétique occupa la ville et des milliers de réfugiés y affluèrent, jusqu'à ce que la population juive atteigne environ 230 000 personnes. Avec l'arrivée des Soviétiques, la situation des Juifs se dégrada. La propriété privée des biens et des entreprises fut abolie, et la majeure partie de l'industrie fut nationalisée. Les institutions de la communauté juive furent fermées. Au début de juillet 1940, les Soviétiques commencèrent à déporter des milliers de Juifs de Lviv vers l'Union soviétique, soupçonnés de ne pas être loyaux envers le régime. Un an plus tard, en juin 1941, les Allemands envahirent la Pologne. Au moment du retrait des forces soviétiques, une partie des Juifs de Lviv s'enfuit vers l'est et environ 160 000 Juifs restèrent dans la ville. En novembre 1941, le ghetto fut établi dans deux quartiers pauvres, loin du centre-ville, et tous les Juifs de la ville furent contraints de s'y installer. À la fin de cette année-là, environ 110 000 Juifs y vivaient encore. À proximité du ghetto fut créé le camp de travail de Janowska, qui devint par la suite un camp de concentration d'où partaient les trains pour les camps d'extermination. Avec le temps, il devint lui aussi un camp d'extermination.
En mai 1943, les nazis incendièrent le ghetto. Seuls 8 000 Juifs survécurent. Le ghetto était administré pour le compte des Allemands par un groupe de policiers juifs. « Ils tuent la police juive ! C'est la fin ! » entendit-on crier dans le ghetto. Des pâtés de maisons entiers furent la proie des flammes. Les Juifs couraient dans toutes les directions, fuyant d'un côté le feu qui les dévorait et, de l'autre, les balles allemandes. Les chiens-loups des nazis étaient dressés à déchiqueter leurs victimes, et leurs aboiements glaçaient le sang. Les enfants furent rassemblés et jetés comme des sacs de pommes de terre dans les camions qui les attendaient. Des mères regardaient, impuissantes, leurs enfants pleurer à chaudes larmes, et certaines femmes, incapables de supporter cette douleur, se jetèrent par les fenêtres.
Krystyna Chirovski, âgée de six ans, observait avec horreur et terreur ces scènes épouvantables. Un petit groupe de Juifs s'était préparé à ce moment précis. Jakub Beresicki avait compris que le sort des Juifs de Lviv était déjà scellé. Bien avant, il avait commencé à creuser le sol en béton de son appartement, avec une cuillère et une fourchette, pour rejoindre le réseau d'égouts de la ville. Le tunnel partait de l'appartement de M. Weiss, le plus proche du collecteur. Le petit groupe était dirigé par Jerzy Chirovski, le père de Krystyna.
Peu après, trois employés polonais de l'assainissement les découvrirent. La tension était à son comble, car les Polonais avaient toutes les raisons de livrer aux Allemands ce groupe de Juifs terrifiés. La peine encourue pour avoir aidé des Juifs était sans appel : la mort ! Dénoncer des Juifs valait aux informateurs une récompense en argent et en nourriture, qui manquait aussi aux Polonais. Leur supérieur, un Polonais nommé Léopold Socha, entra dans le tunnel découvert. Il vit devant lui Paulina, la mère de Krystyna, avec ses deux enfants : Krystyna, qui tenait la main de sa mère, tandis que celle-ci portait son frère Pavel sur l'autre bras. La vue de ces enfants effrayés éveilla sa compassion et, avec un sourire, il leur dit : « Je ne vous dénoncerai pas. »
La cachette dans les égouts
Léopold Socha était le chef inspecteur de tout le réseau d'égouts de Lviv. Construit par les Italiens, ce réseau formait un immense labyrinthe sous la ville. Mais il savait exactement où cacher les Juifs et où conduire les inspecteurs allemands pour qu'ils ne les trouvent pas. Pour Krystyna, Pavel et les autres comme eux, la fuite et la vie dans les égouts étaient un cauchemar. Il fallait ramper dans des conduites de 40 cm de diamètre, dans un monde sombre, froid, nauséabond et grouillant de rats. Krystyna ne pouvait pas voir où elle allait et, pire encore, elle ne pouvait pas émettre un son. Ni cris de panique, ni pleurs, ni lamentations. Le bruit de l'eau qui se déversait des égouts dans la rivière était assourdissant, et une seule seconde d'inattention pouvait emporter n'importe qui dans le courant. Ce fut le sort de Kuba, l'oncle adoré de Krystyna.
Krystyna, six ans, était née dans une famille de riches commerçants. C'était une enfant gâtée par ses parents aimants. Au milieu de la nuit, le jour où les Allemands arrivèrent à Lviv, elle perdit tout ce qu'elle avait : ses grands-parents, ses cousins, ses amis, et même une magnifique maison de poupée que sa grand-mère lui avait rapportée de Vienne. Parmi les « habitants des égouts » se trouvaient aussi Mondik Margulis et Clara, sa bien-aimée, qu'il avait rencontrée dans le ghetto. Mondik, qui avait échappé plusieurs fois aux listes de déportation, avait convaincu Clara de l'accompagner. Elle avait laissé derrière elle sa sœur Mania.
Au début, Léopold Socha exigea de l'argent pour protéger les vingt et un Juifs, et ce furent les parents de Krystyna qui en fournirent la plus grande partie. En échange, Socha veillait à leur apporter chaque jour de la nourriture et des journaux. Il emportait leurs vêtements pour les faire nettoyer, leur apportait des pommes de terre à Pessa'h et, certains vendredis, des bougies pour l'allumage du shabbat.
Certains survivants ne résistèrent pas aux conditions extrêmes et moururent, tandis que d'autres partirent, rendus fous par la situation. Halina Weinberg était enceinte de neuf mois lorsqu'elle se réfugia dans la cachette, et elle accoucha dans les égouts. Un jour, en tentant d'étouffer les pleurs du bébé qui mettait tout le monde en danger, elle provoqua sa mort. Sa grand-mère âgée mourut elle aussi peu après. Sortir les corps et les enterrer était une tâche complexe et dangereuse pour Léopold Socha et son assistant Wroblewski. Pendant des jours, les « habitants des égouts » luttèrent pour préserver leur humanité et essayer de conserver quelques habitudes de leur vie d'avant. C'est ainsi que le rabbin Jakub Beresicki veillait à mettre ses téfilines chaque matin et trouvait un endroit relativement propre pour prier.
Socha était très apprécié des enfants, qui lui avaient donné le surnom de « tête de chou ». Il essayait de leur remonter le moral et jouait avec eux. Il lui arrivait de porter Krystyna sur ses épaules jusqu'à un endroit où la lumière pénétrait dans le réseau d'égouts, afin qu'elle puisse profiter d'un peu de clarté et de quelques rayons de soleil.
De temps à autre, Mondik Margulis quittait l'enfer souterrain pour celui de la surface afin d'apporter du ghetto de la nourriture ou une chaise et de rendre la vie dans les égouts un peu plus supportable. Dans l'univers des camps de concentration, Janowska, à la périphérie de Lviv, comptait parmi les pires. Les nazis du camp avaient l'habitude de pousser des gens dans des cuves d'eau et de les regarder mourir de froid. Chaque matin, des cordes étaient préparées sur la grande place et les Juifs étaient « invités à se porter volontaires » pour la pendaison. Hélas, les volontaires ne manquaient pas. Un jour, Mondik se glissa dans le ghetto pour sauver Mania, la sœur de Clara, sa bien-aimée. Après une journée entière de recherches, il la retrouva. Mais elle lui dit qu'elle ne pouvait pas vivre dans les égouts et lui remit une lettre pour Clara, dans laquelle elle lui demandait de ne pas s'en vouloir et lui souhaitait de rester en vie. Mondik rencontra d'autres Juifs et les supplia de partir. Mais ils étaient faibles et terrifiés et ne répondirent pas à ses supplications. Il retourna seul dans les égouts.
La lutte pour la survie
Le camp s'était fait connaître sous le nom de « Tango de la mort », car de la musique accompagnait les tortures, les travaux forcés et les exécutions. L'orchestre était composé de prisonniers du camp, qui étaient des musiciens célèbres. Lorsque les Russes commencèrent à s'approcher du camp, les nazis placèrent les 40 musiciens en cercle et leur ordonnèrent de jouer. Chaque fois qu'ils en donnaient l'ordre, l'un des musiciens s'avançait au centre du cercle, posait son instrument à terre, se déshabillait entièrement, puis était exécuté d'une balle dans la tête.
Au bout de quelques mois, Jerzy Chirovski, le père de Krystyna, n'eut plus d'argent. Il expliqua la situation à Socha, mais celui-ci lui rappela que les deux Polonais qui l'aidaient à cacher les Juifs n'accepteraient pas de risquer leur vie sans rien recevoir en retour. Socha souhaita bonne chance à Chirovski et aux autres Juifs, puis prit congé d'eux. Les Juifs retournèrent dans les égouts, cette fois sans aucune aide, sachant qu'ils vivaient désormais en sursis.
Le lendemain matin, on entendit des pas s'approcher de l'entrée des égouts. Lorsque le couvercle fut soulevé, la tête de Socha apparut. Il se sentait responsable de ces gens et ne voyait pas d'autre solution que d'utiliser son propre argent pour soudoyer les deux Polonais qui travaillaient avec lui. Il demanda à Jerzy Chirovski de garder secrète l'origine de l'argent et de prétendre avoir trouvé chez lui une somme supplémentaire, remise à Wroblewski et à Kowalo, les associés de Socha.
Un jour, alors que Léopold Socha était assis dans les égouts avec ses amis juifs, il leur expliqua ce qui le poussait à les sauver. Socha était né dans l'un des quartiers pauvres de Lviv et, comme beaucoup de ses amis, avait sombré dans le monde du crime. Il avait même passé plusieurs années en prison. Lorsqu'il vit ces Juifs malheureux et comprit qu'il pouvait les sauver, il y vit, en chrétien catholique, l'occasion de sauver sa propre âme. C'était sa façon de se prouver que, dans d'autres circonstances, il aurait été un autre homme, un homme bon, et qu'en les sauvant il expiait son sombre passé et gagnait la compassion de Dieu.
Dans les derniers jours du ghetto, les nazis décidèrent de le miner et de capturer les Juifs cachés dans les égouts. Ils soulevèrent les couvercles et crièrent à l'intérieur que la guerre était terminée, mais Socha les avait devancés et avait déplacé les malheureux Juifs dans une autre cachette. L'équipe chargée de poser les mines, arrivée dans le ghetto, tomba sur Socha et Kowalo, vêtus de l'uniforme officiel des employés des égouts. Socha et Kowalo mentirent aux nazis, leur disant que des conduites de gaz passaient sous le sol qu'ils creusaient pour enfouir les mines et que l'explosion d'une seule mine pouvait faire sauter toute la rue, eux compris. Ce mensonge empêcha la pose des mines et l'explosion de la rue, et sauva de nombreux Juifs.
Le petit groupe d'« habitants des égouts » survécut aussi à la fonte des neiges et aux fortes pluies du printemps 1944. L'eau commença à remplir les conduits où ils se cachaient. Lorsqu'elle leur arriva jusqu'au cou, Krystyna cria au rabbin Jakub Beresicki : « Prie, Jakub ! Prie Dieu de nous sauver ! » Jakub pria et l'eau se retira. Soixante ans plus tard, elle déclara : « C'était un miracle. »
En juillet 1944, quatorze mois après leur entrée dans les égouts, Léopold Socha souleva le couvercle et annonça aux Juifs qu'ils étaient libres. La petite Krystyna demanda : « Est-ce qu'on a le droit de pleurer ? »
Sur les 21 Juifs du groupe, seuls dix survécurent. En haillons, amaigris et couverts de crasse, ils sortirent un à un de l'ouverture des égouts, tandis que des Polonais stupéfaits se rassemblaient autour d'eux : « Des Juifs ont vraiment vécu dans les égouts ! » Après des mois passés dans l'obscurité, la lumière du soleil les éblouissait. Tout leur paraissait rouge, « baigné dans la couleur du sang ». Léopold Socha les conduisit dans un bâtiment voisin et les installa dans des pièces sombres, le temps que leurs yeux s'habituent peu à peu à la lumière. À la fin de la guerre, il ne restait dans le ghetto que 823 Juifs ayant réussi à survivre.
La vie après la libération
Jerzy et Paulina Chirovski et leurs enfants, Krystyna et Pavel, partirent vivre à Cracovie. Krystyna étudia la dentisterie et Pavel, la mécanique dentaire. Plus tard, Krystyna émigra aux États-Unis, où elle fonda une famille et travailla comme dentiste. « Oui, je m'en souviens très clairement. Une expérience de ce genre vous accompagne toute votre vie. On vit avec », répondit-elle lorsqu'on lui demanda si ses souvenirs d'enfance étaient encore précis. « Même aujourd'hui, alors que la plupart des personnes dont je me souviens ne sont plus en vie, j'ai l'impression que ce qui s'est passé il y a tant d'années s'est en réalité produit hier. »
Plus tard, Krystyna raconta son histoire et celle du groupe dans son livre La Petite Fille au pull vert. Le livre inspira le film In Darkness, sorti en 2011. La même année, le film fut nommé à l'Oscar du meilleur film en langue étrangère.
Pavel, son frère, avait cinq ans lorsque le ghetto fut libéré. En 1957, il émigra en Israël, épousa Yolanda et eut deux enfants, Yaron et Anat. La famille vivait à Kiryat Motzkin, et Pavel travaillait comme prothésiste dentaire. En 1960, Pavel fut incorporé dans l'armée et affecté au corps médical. Il participa à la guerre des Six Jours et à la guerre du Kippour. En avril 1978, alors qu'il effectuait son service de réserve, un camion militaire transportant du matériel médical dévala une pente et percuta Pavel, qui marchait à proximité. Il fut grièvement blessé et mourut peu après. Il avait 39 ans. Pavel Chirovski fut inhumé au cimetière de Tzur Shalom.
Jerzy Chirovski, le père de Krystyna et Pavel, mourut en 1975. Le rabbin Jakub Beresicki partit s'installer à Paris et y fonda une famille. Halina Weinberg émigra aux États-Unis et épousa George Preston, rescapé des camps d'Auschwitz-Birkenau et de Buchenwald. Mondik et Clara se marièrent peu après la guerre. Ils s'installèrent à Londres et y créèrent une entreprise florissante de traiteur casher. Mondik avait l'habitude de danser à chaque fête où il assurait le service.
En 1946, alors que Socha et sa fille faisaient du vélo, un camion soviétique dévala la route dans leur direction. Léopold poussa sa fille sur le trottoir voisin et lui sauva la vie, mais il fut lui-même écrasé sous les roues du camion. Il avait 37 ans. Les Juifs qu'il avait sauvés pendant la guerre assistèrent à ses funérailles pour lui rendre un dernier hommage, lui qui avait risqué sa vie pour les sauver.
Le 23 mai 1978, Yad Vashem reconnut Léopold Socha et son épouse Magdalena comme Justes parmi les nations. En 1981, Stefan Wroblewski, l'assistant de Socha, et son épouse reçurent eux aussi ce titre.





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