Ancien séminariste, membre du mouvement de jeunesse fasciste qui saluait le bras levé, il est resté dans les mémoires comme l’un des hommes les plus intelligents à avoir rapproché la science et la pensée du grand public, bien qu’il n’ait même pas achevé dix années d’études.

Le nouveau directeur général qui prit ses fonctions au ministère des Sciences en 1993 était un cas très atypique. Il ne répondait pas aux critères de base, tels que les diplômes universitaires et les années d’études. Celle qui l’avait appelé au ministère était la ministre Shulamit Aloni, alors ministre des Sciences et des Arts. Elle avait reçu une lettre de recommandation du professeur Asa Kasher, qui y affirmait que les connaissances de Tzvi Yanai équivalaient à au moins cinq A.M. Son nouveau poste fut l’un des moments forts de sa vie. Dès son entrée en fonction, il fixa les priorités des budgets de recherche du pays. Il privilégia les recherches présentant un potentiel économique par rapport aux recherches abstraites. Un an plus tard, il expliqua que « le gâteau national ne répond pas aux besoins d’un pays qui aspire à se trouver à la pointe de la technologie mondiale... À la fin du XIXe siècle, les routes, les ponts et les égouts constituaient un moteur essentiel de la croissance économique. Aujourd’hui, à la fin du XXe siècle, la solidité des États se mesure à leur capacité à développer et à faire fonctionner des infrastructures dynamiques, riches en science, en information et en technologie. »

Entre le fascisme et l'orphelinage

Difficile à croire, mais dans son enfance, le directeur général du ministère des Sciences portait l’uniforme du mouvement de jeunesse fasciste de Mussolini et saluait le bras levé, comme les nazis en Allemagne. Il raconta plus tard : « Le régime fasciste était ce qui pouvait m’arriver de mieux. Maman m’a acheté Le Cœur, de De Amicis, et ce livre m’a conquis. C’est un livre fasciste au plus haut point. La patrie, c’est la mère. Moi-même, j’étais dans la jeunesse fasciste et Mussolini était un modèle à suivre. J’ai une photo en uniforme, le bras levé. Nous étions fiers de notre unité. »

Il naquit en Italie en 1935 sous le nom de Sandro Toto, dans une petite ville portuaire appelée Pescara, sur la côte adriatique. Son père, Kalman Toto, était un chanteur d’opéra chrétien d’origine hongroise, et sa mère, Yuci Galambos, une danseuse juive originaire de Hongrie. Ils ne se marièrent pas et se produisaient ensemble dans toute l’Italie. « Ma mère était une belle femme, de dix-huit ans plus jeune que mon père, élégante, avec une silhouette bien dessinée, des cheveux clairs et de magnifiques jambes... Elle avait une poitrine trop menue pour être sexy, mais elle était douée de ce don de la nature indéfinissable que l’on appelle le “chic”. »

Sandro était le benjamin d’une fratrie de quatre enfants. Il avait deux sœurs, Fiorenza et Lisetta, et un frère, Romolo, qui avait un an de plus que lui et dont Sandro savait très peu de choses. Au début de la Seconde Guerre mondiale, son père fut expulsé vers la Hongrie, où il mourut, et son frère disparut. Sa mère travaillait comme interprète pour l’armée allemande et élevait les trois enfants tout en dissimulant son identité juive. Au début de 1944, elle mourut et des hommes de la Wehrmacht lui organisèrent des funérailles chrétiennes. « Elle était allongée sur le dos, raconta-t-il. Ses yeux étaient fermés. Une couverture claire recouvrait son corps. Quelqu’un me poussa par-derrière pour que je m’approche du lit et embrasse maman. J’avais peur que la mort ne me contamine, mais je savais que je devais faire mon devoir. Son visage était jaune et son front froid. Elle avait trente-deux ans à sa mort, mais paraissait plus jeune. »

À huit ans, Sandro était déjà orphelin de ses deux parents. Des soldats allemands qui vinrent en aide à Sandro et à ses sœurs leur fournirent nourriture et abri, puis le conduisirent dans un monastère. Il raconta plus tard : « J’étais un parfait petit séminariste. Enfant, je n’avais aucun problème avec le Dieu catholique. Dieu était tout ce qu’il y avait de bon au monde. Dans les Évangiles, dans les paroles de Jésus, il y a beaucoup de compassion, de bonté, d’amour pour les faibles. Enfant, on se nourrit de ces récits. Entre Jésus et moi, l’Église ne faisait pas écran. J’étais lié à Jésus comme à Marie et aux apôtres, d’un lien immédiat et fort. »

Du monastère à la Palestine

À la fin de la guerre, les soldats de la Brigade juive cherchaient des Juifs partout où ils passaient. Lorsqu’une unité de la Brigade arriva à Padoue, dans le nord de l’Italie, ses soldats apprirent que trois orphelins juifs ayant survécu à la Shoah se trouvaient à Monselice, toute proche. L’un des soldats, Ernest Spitz, écrivit à leur oncle en Palestine, Fali Galambos (Shaul Yanai) : « Nous aimerions connaître vos intentions à leur égard, en tant qu’oncle des enfants. Pour l’instant, des gens très gentils les prennent en charge, mais sans organisation... Vous, leur oncle, êtes le seul à pouvoir ramener ces enfants au judaïsme. Le Joint et nous, les soldats palestiniens [de la Palestine mandataire], sommes prêts à donner sa chance à cette entreprise, car il est possible d’envoyer les enfants... en Palestine. »

Après avoir obtenu l’accord de l’oncle, Mordechai Shipman, un autre soldat de l’unité, se rendit à Monselice muni de l’autorisation d’emmener les enfants. Le 1er juillet 1945, Shipman écrivit à Galambos : « Il a été très, très difficile de les quitter... car ils sont beaux, intelligents et infiniment gentils. »

Shipman écrivit que les enfants avaient survécu grâce à leur institutrice, Ida Brunelli-Lenti (qui deviendrait plus tard Juste parmi les nations), ainsi qu’au juge et au prêtre de la localité, qui leur avaient fabriqué de faux papiers d’identité et les avaient confiés à un établissement scolaire dirigé par des religieuses. Malgré cela, écrivait Shipman, « il me semble que cette période a été pour eux une immense souffrance, car, en plus d’être sans foyer, ils ont connu les bombardements alliés, la famine et la destruction ». C’est alors que Sandro apprit pour la première fois qu’il était juif : « Un être inférieur, à peine au-dessus des Tsiganes, que tout le monde considérait comme des voleurs et des ravisseurs d’enfants, des gens qui ne se souciaient guère de leur propreté. »

Sandro, neuf ans, fut convoqué auprès de la supérieure de l’établissement scolaire où il vivait. « Cette convocation était surprenante, et même inquiétante, car jusqu’à ce matin-là, je ne l’avais jamais vue et j’ignorais même son nom. Quand j’entrai dans son bureau, elle se tenait près d’un tableau noir, avec deux soldats britanniques en uniforme à ses côtés. Elle me fit signe d’approcher et m’annonça que les soldats étaient venus m’emmener auprès de mon oncle en Palestine. Puis elle déplia une carte géographique sur le tableau et, à l’aide d’une baguette, désigna une tache rose sur la côte orientale de la Méditerranée... Personne ne m’avait demandé mon avis lors des décisions précédentes non plus : papa était parti de la maison sans mon accord, maman était morte sans me demander mon avis, Ida m’avait emmené à Monselice sans me consulter, et voilà que ces deux soldats s’apprêtaient à m’emmener en Palestine. Mais cette fois, j’eus du mal à dissimuler mon inquiétude. La carte était à très grande échelle, et la tache rose que montrait la supérieure était minuscule, pas même assez grande pour y poser deux pieds. Je compris qu’une fois arrivé en Palestine, je devrais me tenir alternativement sur un pied puis sur l’autre, afin de ne pas mouiller l’autre dans la mer. » Plus tard, il évoqua ce qu’il avait ressenti à cette époque : « La Brigade nous a presque enlevés au monastère pour nous emmener au pays. En chemin, nous sommes aussi passés par Castiglion Fiorentino. Les gens là-bas nous regardaient bizarrement. Nous avions été sous la protection des Allemands, nous étions partis vers le nord avec eux et voilà que nous revenions avec les Britanniques. C’est là que j’ai ressenti que j’avais trahi les Allemands, les Italiens, le fascisme. »

Dans l’un des camps de la Brigade, Sandro Toto reçut le nom de Tzvi. Il prit congé des soldats de la Brigade à Rome et, en juillet 1945, partit pour la Palestine avec ses sœurs aînées à bord du navire d’immigrants Mataroa. En Palestine, Sandro-Tzvi adopta le nom de famille Yanai, le nom hébraïque pris par son oncle Shaul Yanai. À dix ans, Tzvi fut accueilli au kibboutz Ramat David, mais la vie n’y fut pas facile pour lui : il ne parlait pas hébreu et n’était pas circoncis, ce qui lui valut les brimades des autres enfants. Plus tard, il fut circoncis, apprit l’hébreu et remplaça sa religion catholique par la « religion du kibboutznik », comme il disait. « Dire la vérité, travailler, servir : ce sont des normes qui m’accompagnent encore aujourd’hui, et je dois en remercier le kibboutz », racontait-il.

De Ramat David aux parachutistes

Vers la fin de la classe de troisième, il abandonna ses études et alla travailler à l’étable, où il entassait le fumier. À dix-sept ans, il s’engagea chez les parachutistes et fut formé comme instructeur de parachutisme. L’armée comptait beaucoup pour lui. Chez les parachutistes, il rencontra une grande bande de héros légendaires, parmi lesquels Danny Matt, commandant de l’école de parachutisme, Yoav Shaham, Arik Sharon, commandant de brigade, Micha Ben-Ari (Kapusta), Shraga Tal (Topol), Eliyahu Ben-David (Segman) et Raful. Avec eux, il participa en 1956 au troisième championnat du monde de parachutisme, organisé à Moscou, sans aucune expérience de ce type de saut et sans équipement adapté. Ils terminèrent donc derniers. Après une année de service sous contrat, il quitta l’armée, mais y revint comme réserviste lors de la conquête du plateau du Golan et combattit dans la brigade parachutiste pendant la guerre du Kippour.

À sa sortie de l’armée, il exerça divers petits métiers adaptés à quelqu’un qui n’avait pas de diplôme universitaire. Il travailla notamment dans la pêche, dans des salines et dans une filature. Il répondit à une annonce qui cherchait un employé pour une agence de publicité, puis passa chez IBM Israël, l’un des clients de l’agence. Il devint rédacteur en chef de Mahashavot, le bulletin publicitaire destiné aux clients d’IBM. Un jour, il y publia des entretiens avec Aharon Megged et Yeshayahu Leibowitz sur la vie et la mort. Les clients furent enthousiastes et, peu à peu, Tzvi remplaça les publicités par des articles de réflexion et de science. Sous sa direction, Mahashavot devint une revue prestigieuse et très recherchée, distribuée gratuitement à quinze mille exemplaires. Ceux qui la recevaient avaient le sentiment d’appartenir à un club prestigieux de gens curieux, passionnés de science. La revue redéfinit l’image publique de Tzvi Yanai et, à trente-cinq ans, il se fit connaître du grand public comme homme de science et conférencier très demandé. « La science m’était aussi étrangère que l’Orient l’est à l’Occident. Je n’y avais pas accès et n’y comprenais rien. Ce qui m’intéressait, c’étaient les pièces de théâtre, les films, les livres en général. Peu à peu, en travaillant sur cette revue, la curiosité s’est éveillée. D’abord pour la technologie, puis, de la technologie, je suis passé à la science pure. C’est arrivé par hasard », disait-il.

La revue permit à Tzvi Yanai d’organiser des colloques annuels, intitulés Mahashavot ba'al peh (Pensées à voix haute), qui attiraient un large public. Les choses s’enchaînèrent et, en 1984, il présenta l’émission télévisée Sippurei badim ainsi qu’une émission d’entretiens sur la pensée et la science intitulée Dvarim bago. En parallèle, il animait des émissions de radio consacrées aux découvertes scientifiques. En 1990, Yanai quitta IBM et se consacra à l’écriture de livres. L’un de ses ouvrages les plus réussis fut Bien à toi, Sandro, dans lequel il racontait son parcours à travers une correspondance avec son frère disparu. Ce livre lui valut le prix Sapir. En recevant le prix, il déclara : « Je ne me considère pas comme un écrivain. Je me suis enfermé dans l’écriture scientifique, l’élaboration de théories scientifiques et la tentative de percer le secret de la réalité. C’est un défi bien plus grand que d’écrire des romans. Ce livre est sorti sans que je le veuille. » Il écrivit ensuite le livre Trop tard, qui traite lui aussi de l’histoire de sa famille.

L’enfant qui avait failli devenir prêtre régla ses comptes avec Dieu : « Le fait que je ne sache pas quelque chose ne veut pas dire que je suis prêt à laisser Dieu entrer dans l’arène. Même les croyants qui font de la science, et ils sont assez nombreux en Israël, ne font pas intervenir Dieu dans leurs calculs. C’est à Dieu de me prouver qu’il existe, et il ne l’a toujours pas fait. Je suis tout à fait prêt à vivre dans un monde sans réponses définitives, dans un monde sans certitudes, mais je ne suis pas prêt à vivre dans un monde où Dieu existe... Si je le pouvais, je traduirais Dieu devant la Cour internationale de justice de La Haye : il a commis des crimes contre l’humanité. » Il ne fait aucun doute que ces deux hommes, Yeshayahu Leibowitz et Tzvi Yanai, ont fait d’Israël un pays où l’intérêt du grand public pour la science, la philosophie et la culture est si grand.

Tzvi Yanai lutta plusieurs années contre le cancer et s’éteignit en décembre 2013, à l’âge de 78 ans. « On n’enterre pas un homme, on n’enterre que son corps », fit graver sa famille sur sa pierre tombale.

Sa compagne, Dalia Hochberg, a consacré beaucoup de travail à la création d’un site rassemblant tous ses écrits (https://thinkil.co.il/). Pour le cinquième anniversaire de sa mort, la ruelle près de sa maison à Ramat Gan fut baptisée « Passage Yanai ».