Voici l'incroyable histoire d'un roi guerrier, courageux et sage, qui soumit un royaume puissant : un roi yéménite juif portant des papillotes sur les côtés des joues, qui régna là où le Yémen allait plus tard voir le jour. Il fut le dernier roi juif du royaume de Himyar. Youssef Dhou Nouwas

Aksoum et Himyar sur la route de l'encens

L'empire aksoumite fut fondé au Ier siècle de notre ère et domina le nord-est de l'Afrique. Aksoum se trouvait dans la région de l'Éthiopie et de l'Érythrée actuelles et contrôlait le commerce florissant entre l'océan Indien et la Méditerranée, sur la très fréquentée route de l'encens. À son apogée, Aksoum dominait le nord de l'Éthiopie, l'Érythrée, le nord du Soudan, le sud de l'Égypte, Djibouti, le Yémen et le sud de l'Arabie saoudite. L'empire aksoumite est le royaume de Saba que nous connaissons par la Bible. C'est de ce royaume que la reine de Saba vint auprès du roi Salomon pour éprouver sa sagesse. À propos de ce royaume, Isaïe disait : « Une multitude de chameaux te couvrira, les dromadaires de Madian et d'Épha ; tous ceux de Saba viendront, ils apporteront de l'or et de l'encens » (Isaïe 60, 6). Des siècles après Isaïe, les Romains l'appelèrent « l'Arabie heureuse ».

Sur la route de l'encens, dans la région du Yémen, se trouvait un autre royaume, celui de Himyar, fondé au Ier siècle avant notre ère. Le titre de ses rois était « Tubba » (comme « pharaon » en Égypte). Les historiens musulmans racontent que l'un des Tubba, Abu Karib As'ad, qui régna de 420 à 385 de notre ère, partit à la conquête de Médine. Pendant le siège de la ville, des sages juifs le convainquirent de se convertir au judaïsme. Après avoir pris Médine, Abu Karib As'ad regagna son pays, se convertit et convertit les autres habitants de son royaume. Dès lors, ses rois furent juifs.

Dans le cimetière de Beit Shearim (IIe siècle avant notre ère), on a découvert une salle funéraire où se trouvaient l'inscription grecque « des hommes de Himyar » et un sarcophage portant l'inscription « chef de Himyar ». La plupart des chercheurs s'accordent à dire que l'élite du royaume de Himyar se convertit au judaïsme vers 380 de notre ère. Il est possible que les dirigeants du royaume aient vu dans le judaïsme un potentiel facteur d'unité pour leur nouvel empire, composé de nombreuses cultures différentes, ainsi qu'une identité commune face à l'influence des Byzantins et des Éthiopiens chrétiens d'un côté, et de l'empire perse zoroastrien de l'autre. Les Himyarites allèrent jusqu'à persécuter les chrétiens de leur pays afin de freiner la propagation du christianisme et, par là même, de réduire l'influence des Romains dans le pays. Le fils d'Abu Karib As'ad, le Tubba Kharahbaïl, nous a laissé des inscriptions gravées sur des barrages datant de son règne, dans lesquelles il glorifie « le Miséricordieux », « le Dieu du ciel et de la terre », « le Dieu d'Israël » et « le Dieu des juifs ». Les prières implorent sa bénédiction pour le « peuple d'Israël » et se terminent souvent par « shalom » et « amen ». Certaines sont même en hébreu.

Le dernier Tubba juif fut Youssef Dhou Nouwas, également connu sous le nom de Youssef As'ar. On le surnommait « Dhou Nouwas », « le seigneur des papillotes », en raison des papillotes qui ornaient ses joues. Youssef naquit juif et portait les papillotes des juifs yéménites. Les ennemis du royaume de Himyar étaient les Byzantins, que Youssef haïssait d'une haine ardente. En 522, les Byzantins prirent Tafar, la capitale de Himyar, et tuèrent plusieurs juifs (à Tafar, ville qui existe encore aujourd'hui à environ 300 km au nord d'Aden, on a retrouvé une bague en pierre datant de l'an 200 de notre ère, sur laquelle figure le nom « Isaac fils de Hanina »). Youssef Dhou Nouwas partit en campagne pour se venger et conquit la ville de Najran, aujourd'hui en Arabie saoudite, à la frontière du Yémen. Il tua son roi chrétien, Harith ibn Killa, massacra des chrétiens et incendia leurs églises. Certains affirment qu'il creusa une tranchée de feu et y jeta les chrétiens qui refusaient de croire au Dieu des juifs. En 2014, la mission franco-saoudienne a découvert à Bir Hima une inscription mentionnant le passage de Youssef dans la région après le massacre de Najran, alors qu'il marchait vers le nord avec 12 000 soldats, à travers le désert saoudien, pour exiger la restitution du reste de son royaume.

Youssef Dhou Nouwas entretenait des relations avec les sages de Tibériade et avec le chef du Sanhédrin, Mar Zutra bar Mar Zutra. Par l'intermédiaire de Mar Zutra, il chercha à former une coalition entre le royaume de Himyar et l'empire perse contre l'empire byzantin. Youssef attaqua également les caravanes de marchands byzantins qui traversaient Himyar par la route de l'encens pour se rendre en Inde. Sous son règne, le judaïsme atteignit son apogée. On le décrit comme « un homme d'un courage sans pareil, d'une intelligence et d'une énergie exceptionnelles ».

Youssef Dhou Nouwas et la chute de Himyar

Les chrétiens massacrés par Dhou Nouwas demandèrent l'aide de Kaleb, roi d'Aksoum. La première fois que Kaleb tenta d'envahir le royaume de Himyar, il échoua ; mais, lors de sa seconde tentative, avec l'aide des chrétiens et des chefs de tribus de Himyar qui trahirent Youssef, il parvint à remporter la campagne. En 525, voyant que tout espoir était perdu, Youssef Dhou Nouwas mourut en roi et en héros : il se jeta avec son cheval d'une haute falaise dans la mer. Sa mort entraîna la perte de la position privilégiée du judaïsme et de la communauté juive au Yémen. Les récits des exploits de Dhou Nouwas se transmirent de génération en génération et, au fil du temps, diverses croyances se répandirent, selon lesquelles les dix tribus perdues d'Israël vivaient dans le sud de la péninsule Arabique, seraient un jour retrouvées et rétabliraient le royaume d'Israël dans sa gloire passée.

Mille ans plus tard, le faux messie David Reuveni appuya sa mission infructueuse sur l'existence d'un roi des juifs en Arabie, affirmant être le frère du roi Youssef Dhou Nouwas.

Une rue de Jérusalem porte le nom de Youssef Dhou Nouwas (elle part vers le nord de la rue Jaffa, en face de Nahalat Shiv'a). Dans son livre « Comment le peuple juif fut inventé », le professeur Shlomo Sand (dont la théorie est controversée) décrit la conversion au judaïsme des rois de Himyar et des habitants de ce royaume du Yémen. Il en a conclu que les juifs du Yémen ne sont pas des juifs originaires de la terre d'Israël, mais les descendants des habitants du royaume de Himyar convertis au judaïsme. D'un autre côté, une école de pensée estime que les juifs sont arrivés au Yémen à plusieurs reprises au cours de l'histoire. À l'époque biblique, cinq vagues migratoires se sont dirigées vers le Yémen. La première vague de colons juifs au Yémen était liée au développement des relations commerciales entre le royaume de Salomon et la reine de Saba au Xe siècle avant notre ère, comme nous l'avons mentionné plus haut. Flavius Josèphe a écrit que le roi Hérode (37-4 avant notre ère) envoya, en 25 avant notre ère, un détachement juif de 500 soldats en renfort de l'armée romaine commandée par Aelius Gallus. L'armée romaine fut envoyée pour prendre le contrôle du Yémen en raison de son importance stratégique sur la route de l'encens. Les soldats du détachement se perdirent dans le désert, mais certains pensent qu'ils s'installèrent au Yémen. L'écrivain grec Épiphane a écrit que des réfugiés juifs arrivèrent au Yémen après la répression de la révolte de Bar Kokhba (135 de notre ère). Shmuel Leib Gordon fut profondément impressionné par ce Dhou Nouwas et écrivit à son sujet un poème (à lire en suivant ce lien : http://bit.ly/2OU51Zu)