Le poète national de Géorgie, qui admirait et aimait la reine Tamar. Au monastère de la Croix à Jérusalem, il écrivit le célèbre poème « L'Homme à la peau de tigre », devenu un trésor national de la Géorgie.

Photos de cette histoire: שותא רוסתוולי
בול סובייטי, 1956, לזכר שותא רוסתוולי

L'intrigue de « L'Homme à la peau de tigre »

Rostévan était un célèbre roi arabe qui n'avait pas de fils. Sa fille Tinatin était une jeune femme belle et intelligente, destinée à lui succéder. Tinatin était amoureuse du beau et vaillant Avtandil, chef de l'armée de Rostévan et membre de sa cour. Un jour, alors que Rostévan et Avtandil étaient partis chasser, ils aperçurent près de la rivière un mystérieux chevalier, vêtu d'une peau de tigre et accablé de chagrin. Ils essayèrent de lui parler, puis de le capturer, mais il réagit avec violence et s'enfuit. Tinatin, l'héritière du trône, déclara que celui qui retrouverait le chevalier l'obtiendrait. Avtandil, qui la désirait ardemment, décida de prendre la tâche à son compte et partit chercher dans tout le royaume « l'Homme à la peau de tigre ». Après trois ans de recherches, il retrouva le chevalier dans une grotte, toujours vêtu de sa peau de tigre et toujours triste.

Tariel, le chevalier brisé, raconta à Avtandil l'émouvante histoire de son amour. Tariel était amiral dans le royaume d'Inde et était tombé amoureux de la princesse Nestan-Darejan, fille du roi du royaume voisin. Elle lui rendait son amour, mais son père projetait de la marier au prince perse Khvarazm. Pour empêcher ce mariage, le chevalier Tariel tua le prince Khvarazm, mais la princesse fut emmenée et disparut. Tariel chercha sa bien-aimée dans le monde entier, jusqu'à ce qu'il apprenne qu'elle était retenue captive au loin. Comprenant que son rêve de vivre auprès d'elle ne se réaliserait pas, il ne trouva plus aucune raison de vivre et s'installa seul dans une grotte. Il tua un lion et une tigresse, dont il revêtit la peau : le lion symbolisait le prince perse qu'il avait assassiné, et la tigresse sa bien-aimée. Touché par cette histoire, Avtandil promit d'aider Tariel à retrouver sa bien-aimée. Après de longues recherches, ils la découvrirent enfermée dans le château du roi des démons, Kaji. Avec l'aide d'une grande armée, ils la délivrèrent et la ramenèrent auprès de son père, qui finit par céder et accepta de donner sa fille à Tariel. Les deux amoureux célébrèrent leur mariage, puis partirent pour l'Inde, où ils poursuivirent les festivités.

Voici le poème « L'Homme à la peau de tigre » (en géorgien, « Vepkhistqaosani »), écrit par Chota Roustavéli. Pour l'essentiel, cette histoire raconte l'amour de son auteur, Chota Roustavéli, pour la reine Tamar, qui régnait alors sur la Géorgie. Cette œuvre est si importante pour le peuple géorgien qu'une copie du manuscrit était remise en guise de mohar (don nuptial versé par l’époux) lors du mariage des filles, même si elles ne savaient pas lire.

Tamar et la royauté en Géorgie

La reine Tamar naquit en 1166. Elle était la fille du roi Georges III qui, comme Rostévan, était roi d’Arabie. Le récit laisse entendre qu'il n'avait pas non plus de fils, mais seulement une fille, Tamar, qui, comme Tinatin, était belle et intelligente et devait succéder à son père. Le roi Georges III appartenait à la dynastie des Bagration, dont les membres croyaient descendre de la maison de David. C'est pourquoi Tamar fut nommée ainsi, comme la fille de David.

Georges III savait que transmettre la couronne à sa fille ne serait pas une tâche facile, puisqu'aucune reine n'avait jamais régné en Géorgie. Pour habituer la noblesse à l'idée d'une femme au pouvoir, il décida de la préparer à cette fonction de son vivant et la proclama reine régnant à ses côtés. Georges dut faire face à plusieurs révoltes qui contestaient son droit de régner, mais il parvint à les réprimer et à asseoir le pouvoir de Tamar.

La reine Tamar régna aux côtés de son père pendant six ans, jusqu'à sa mort. Elle fut la première reine de l'histoire de la Géorgie et gouverna le pays de 1184 à 1213. Son règne est considéré comme l'âge d'or du royaume. On raconte que son armée avait coutume de l'acclamer en criant : « Vive le roi Tamar ! » La reine Tamar instaura un puissant pouvoir chrétien au milieu d'États musulmans et rendit aux Géorgiens leur honneur perdu, ainsi que le sentiment d'appartenir à un pays qui avait connu de nombreuses conquêtes.

Dès son accession au trône, Tamar dut faire face à une forte opposition intérieure : les nobles exigèrent qu'elle épouse un homme qui prendrait la tête de l'armée, et chaque maison noble proposa un candidat jugé digne de cette fonction. Pour apaiser l'opposition et éviter les divisions internes qui auraient affaibli le royaume, Tamar épousa en 1185 le prince russe Iouri Bogolioubsky. Elle découvrit très vite que ce prince était paresseux, ivrogne et peu intelligent. Deux ans plus tard, elle divorça de lui après qu'il eut été accusé de sodomie ; il fut envoyé en exil à Constantinople. Elle choisit elle-même son second mari, David Soslan. Soslan était un ami d'enfance et ils se connaissaient très bien. Tamar et David eurent un fils et une fille : Georges IV, qui lui succéda plus tard, et Roussoudan, qui régna après son frère.

L'une des batailles les plus célèbres menées par Tamar eut lieu en 1202, contre l'armée de Rouk ad-Din, sultan seldjoukide d'Asie Mineure. Inquiet de l'expansion du royaume géorgien, le sultan marcha à la tête d'une armée de 300 000 hommes depuis l'est de la Turquie vers la Géorgie. En chemin, il envoya à la reine des messages menaçants et insultants, la traitant de « femme stupide » et d'« assassine de musulmans », tout en lui promettant que, si elle présentait ses excuses, il lui pardonnerait et l'épouserait. Tamar ignora ses provocations et ses propositions. Lors de la bataille dite de Bassiani, son armée, qui ne comptait que 80 000 soldats, vainquit l'armée seldjoukide et les frontières de son royaume s'étendirent.

Photos de cette histoire: שותא רוסתוולי
בוריס (דב) גפנוב, מתרגם 'עוטה עור הנמר' לעבריתבית התפוצות

La reine Tamar est restée dans les mémoires comme une souveraine bonne et bienveillante, et son nom est associé à des légendes et à des chants populaires. « Roi des rois et reine des reines » ; « Tamar la Grande » ; « Reine des Abkhazes, des Géorgiens, des Kakhétiens et des Arméniens » ; « Dame de l'Orient et de l'Occident » ; « Lumière du monde et richesse » : ce ne sont là que quelques-uns des titres attribués à la reine mythique Tamar, qui guida la monarchie géorgienne.

Roustavéli et Tamar

Chota tomba amoureux de Tamar dès le premier regard, comme tant de nobles du pays, séduits par sa beauté et son pouvoir. Il écrivit des poèmes à son sujet, où il décrivait sa beauté, sa noblesse et ses yeux noirs. Certains Géorgiens affirment que le poème « L'Homme à la peau de tigre » fut écrit en Géorgie et que, lorsque Chota eut terminé, la reine l'invita à le lire en public. À la fin de la lecture, tous étaient bouche bée. À cette occasion, la reine lui donna un précieux anneau qu'elle avait retiré de son doigt, et son mari David lui offrit son épée personnelle.

L'histoire d'amour entre la reine Tamar et le prince Chota, qui était son ministre des Finances, poussa Chota à quitter la Géorgie pour se rendre en Terre d'Israël. Il rejoignit le monastère de la Croix à Jérusalem, où il vécut jusqu'à sa mort. Au cours de toutes ses années de solitude, Chota expia son amour interdit en composant un chef-d'œuvre qui devint par la suite une épopée. Mais, contrairement à l'histoire, qui s'achève par le mariage de l'Homme à la peau de tigre avec sa bien-aimée, Chota ne put vivre son propre amour.

En janvier 1213, alors que la reine Tamar tenait une réunion avec ses ministres dans un château près de la ville de Gori, elle se sentit mal et fut transportée dans la capitale, Tbilissi. Le 18 janvier, la reine mourut d'une grave maladie. Comme son père, Tamar avait fait couronner son fils de son vivant. Le 14 mai 1213, la reine Tamar fut canonisée et proclamée sainte par l'Église orthodoxe géorgienne.

Chota Roustavéli est la figure culturelle la plus importante de Géorgie. La plus haute distinction décernée en littérature et dans les arts porte son nom, l'artère principale de la capitale Tbilissi s'appelle l'avenue Roustavéli, et la ville possède un théâtre Roustavéli - et cela ne se limite pas à la Géorgie. Sa mémoire est également honorée en Arménie, à Kiev et même à Jérusalem. En 2001, Israël émit, en coopération avec la Géorgie, un timbre à sa mémoire. Au monastère de la Croix à Jérusalem, il n'y avait qu'une seule image représentant Chota, avec son nom inscrit au-dessous. Mais, en 2004, des inconnus dégradèrent la peinture du monastère (les soupçons se portèrent sur les moines grecs qui détiennent aujourd'hui le monastère). Une inscription mentionnant Roustavéli et son œuvre fut également endommagée.

Photos de cette histoire: שותא רוסתוולי
מנזר המצלבה בעמק המצלבה בירושלים, שבו חי שותא רוסתווליצילום: משה שטרן, CC BY-SA 3.0, ויקישיתוף

Le périple de la traduction en hébreu

« L'Homme à la peau de tigre » a été traduit dans plusieurs langues, mais cette œuvre majeure, écrite ici même à Jérusalem, n'était pas disponible en hébreu. L'histoire de sa traduction en hébreu est fascinante en elle-même : c'est l'histoire de Dov (Boris) Gaponov. Gaponov naquit en Ukraine en 1934. Sa famille quitta ensuite l'Ukraine et, après avoir erré, trouva refuge à Koutaïssi, en Géorgie. Il apprit l'hébreu dans son enfance auprès de son grand-père, qui était rabbin. Par la suite, Gaponov continua à apprendre l'hébreu uniquement en lisant et en écoutant Kol Israël, car à cette époque l'étude de l'hébreu était interdite en Union soviétique et considérée comme une provocation contre le régime. Après de longues années de travail, Gaponov envoya en Israël sa traduction de l'épopée « L'Homme à la peau de tigre », publiée grâce à l'aide d'Avraham Shlonsky.

Cette traduction relève du prodige. Gaponov était coupé du milieu littéraire hébraïque en Israël et avait appris la langue à travers les textes sacrés, non comme une langue vivante. Il ne disposait d'aucun modèle linguistique ou poétique pour écrire de la poésie en hébreu moderne. Mais cela fut aussi un avantage, car Chota Roustavéli, qui connaissait la Bible, avait habilement intégré dans son poème des personnages et des intrigues bibliques.

À l'origine, l'œuvre est entièrement écrite en géorgien. Le poème compte 1 702 strophes dans la forme connue sous le nom de « chaïri », soit 16 syllabes par vers. Chaque strophe se compose de quatre vers rimés ; chacune a ses propres rimes, et tous ses vers riment entre eux. La traduction de Gaponov est remarquable, car il est le seul à avoir réussi à conserver le même rythme et les mêmes rimes, ce qui manque aux traductions russe et anglaise.

Photos de cette histoire: שותא רוסתוולי
בוריס (דב) גפנובבית התפוצות

La traduction fut publiée aussi bien en Israël qu'en Géorgie et valut à Gaponov un prix qu'il ne put recevoir, car il n'était pas autorisé à quitter l'Union soviétique. Gaponov fut l'un des rédacteurs de la lettre envoyée en 1969 à Golda Meir et à la Commission des droits de l'homme de l'ONU par dix-huit militants géorgiens de l'aliya, pour demander que les Juifs soient autorisés à émigrer en Israël. La diffusion de cette lettre dans le monde entier amena les dirigeants de l'Union soviétique à autoriser les Juifs de Géorgie à émigrer en Israël, ce qui constitua la première brèche dans l'opposition soviétique aux départs du pays.

Plus tard, l'état de santé de Gaponov se dégrada. Il fut transporté par avion à Moscou, puis en Israël. Il fut hospitalisé à Tel Hashomer, où il resta sans bouger ni parler pendant environ un an. Il mourut à l'été 1972. Dov (Boris) Gaponov fut enterré dans le carré des écrivains du cimetière de Kiryat Shaul. Parmi ceux qui lui rendirent hommage figurait le poète Haim Gouri, qui déclara : « Gaponov est l'un de ces millions d'inconnus, nos frères là-bas, dans un pays qui a proscrit l'hébreu, le sien comme le nôtre, comme s'il était un ennemi. Lorsque nous avons appris pour la première fois les détails de cette histoire, nous avons senti souffler le vent d'une nouvelle heureuse. Nous savions que Gaponov nous faisait signe, nous adressait un discret message, comme pour nous dire : tout est vivant. Le peuple est vivant, sa langue est vivante, car rien ne vient de rien. Il était seul, unique et merveilleux, et il représentait les nombreux autres, le prolongement d'une grande communauté. »