« Le consul rebelle », comme on le surnomma lors de la cérémonie où il reçut le titre de « Juste parmi les nations ». Le nombre de Juifs qu'il a sauvés le place immédiatement après Raoul Wallenberg, et malgré son action, peu de gens le connaissent.

La route vers Bordeaux

La « Blitzkrieg » (guerre éclair) est une doctrine militaire terrible et brutale mise au point par les Allemands. Fondée sur la rapidité des mouvements et l'exploitation de la grande puissance de feu des chars et des avions, elle brisait les lignes ennemies et permettait de remporter rapidement la victoire. Lors de telles opérations, certains soldats allemands étaient sous l'emprise de drogues afin de pouvoir supporter l'immense pression. La première fois que les Allemands eurent recours à cette méthode, ce fut en septembre 1939 : ils écrasèrent alors l'armée polonaise en seulement 28 jours. La stratégie consistait notamment à bombarder les populations civiles à l'arrière du front afin de démoraliser les combattants. Le vacarme des avions allemands fut connu dans le monde entier sous le nom de « cliquetis de la mort du peuple allemand ».

Les Français croyaient être protégés par la « ligne Maginot », une ligne de fortifications construite par la France le long de ses frontières avec l'Allemagne pour arrêter les chars allemands en cas de besoin. Le 10 mai, les Allemands lancèrent leur deuxième Blitzkrieg et foncèrent en Belgique, contournant la ligne Maginot. Cinq jours plus tard, le Premier ministre français Paul Reynaud comprit que l'armée française avait été vaincue.

L'armée française se replia vers le sud, et la panique et le chaos régnaient dans tout le pays. De nombreux réfugiés qui fuyaient vers le sud-ouest étaient bloqués sur les routes boueuses. Des centaines de milliers de Français se joignirent aux longues colonnes de Belges, de Hollandais, de Polonais et de Juifs, ces foules n'ayant qu'un seul objectif : s'éloigner des Allemands.

Les colonnes de réfugiés qui encombraient les routes de France sur des centaines de kilomètres furent surnommées par les écrivains français « les gens du malheur ». À court de carburant, les réfugiés poursuivaient leur chemin à pied, affamés et épuisés. Tous se dirigeaient vers Bordeaux, puis vers l'Espagne neutre et le Portugal. Sur les routes de France, les réfugiés étaient des cibles faciles. Les pilotes allemands volaient à la cime des arbres et mitraillaient les réfugiés qui fuyaient, éparpillés dans toutes les directions. Lorsque le calme revint, des corps gisaient sur le bord des routes, tandis que ceux qui avaient survécu poursuivaient leur chemin. Quatre jours après l'attaque, le quotidien bordelais La Petite Gironde annonça l'arrivée prochaine d'un afflux massif de réfugiés. Peu à peu, la ville se remplit de milliers de réfugiés qui dormaient dans les rues et les parcs. Les Juifs se rassemblèrent autour de la synagogue de la ville.

Dans sa lettre au musée Yad Vashem, Haim Kruger décrivit ce qui s'était passé : « Vers le soir, une grande voiture avec un chauffeur arriva, puis s'arrêta soudain près de nous et le diplomate en question en descendit pour me parler. Il m'invita à venir chez lui avec mon épouse, la rabbanite, et nos cinq enfants, dont l'aînée avait alors 10 ans et la plus jeune 2 ans. Quand nous arrivâmes chez lui, il me dit qu'il était le consul général du Portugal en France et qu'il avait 13 enfants. Il nous proposa de profiter de tout le confort de son appartement... Je le remerciai de sa gentillesse. Le matin, nous sommes retournés auprès de nos frères qui vivaient dans la rue, puis je suis revenu lui parler et lui expliquer que nous n'avions qu'un seul moyen d'être sauvés : qu'il nous donne des visas pour le Portugal... M. Mendes me dit qu'il accorderait des visas à ma famille et à moi, mais que, pour les autres réfugiés, il devait consulter son ministère à Lisbonne. »

Le consul portugais à Bordeaux

Aristides de Sousa Mendes et son frère jumeau César naquirent en juillet 1885 dans le nord du Portugal, au sein d'une famille catholique, aristocratique et aisée. Leur père, José, était juge à la Haute Cour, et ils apprirent ainsi à respecter la loi. En 1907, tous deux terminèrent leurs études de droit à l'ancienne université de Coimbra. César fut plus tard nommé ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement du dictateur António de Oliveira Salazar, tandis qu'Aristides faisait carrière dans la diplomatie.

Avant d'entrer dans le service diplomatique en 1910, Aristides épousa son amour de jeunesse, sa belle cousine Angelina, ou « Gigi », comme il l'appelait. Au fil des années, ils eurent 14 enfants. C'était une femme modeste, au grand cœur et d'un courage extraordinaire. Elle accompagna son mari dans toutes ses missions, agréables comme éprouvantes. Ensemble, ils travaillèrent en Guyane britannique, en Espagne, en Californie et ailleurs. Passer du temps en famille était l'une des choses les plus importantes pour Aristides ; il veillait donc à dîner chaque jour avec les siens, et chaque dimanche, la famille se rendait à l'église voisine de leur domicile.

L'année 1929 fut une bonne année pour le clan Aristides. Le diplomate fut promu consul général et affecté à la ville portuaire belge d'Anvers, alors en pleine effervescence. La famille vivait à Louvain, à proximité, où naquirent leurs deux plus jeunes enfants, tandis que les aînés étaient déjà à l'université. Anvers fut la mission la plus gratifiante de la carrière d'Aristides. Il devint l'un des diplomates les plus importants de la ville et recevait régulièrement dans son salon le maire ainsi que d'autres invités de marque, comme le dramaturge Maurice Maeterlinck et même Albert Einstein. Ils passaient leurs vacances au Portugal, dans le domaine familial rénové que la famille possédait depuis de nombreuses années. L'année 1934 fut difficile pour eux. Un soir, alors que la famille s'était réunie pour célébrer la fin des études universitaires de Manuel, leur deuxième fils, celui-ci s'évanouit et mourut. Deux mois plus tard, alors qu'elle tentait encore de se remettre de cette première tragédie, la famille perdit son plus jeune fils. Sa mort changea à jamais la vie de la famille. Celle-ci demanda à quitter l'endroit qui était devenu pour elle le souvenir d'une profonde perte, et à partir pour l'Extrême-Orient. La demande d'Aristides fut refusée et il fut muté à Bordeaux, en France. En août 1938, la famille s'installa dans cette ville portuaire française et établit son domicile rue du roi Louis XVIII. La maison était grande et comptait de nombreuses pièces d'habitation ainsi que des bureaux. Peu à peu, la vie reprit son cours. Les enfants s'intégrèrent dans les écoles locales et se firent de nouveaux amis. Ils aimaient le climat agréable et ensoleillé ainsi que les excursions en famille dans les campagnes françaises.

La circulaire n° 14

Puis la Seconde Guerre mondiale éclata. Aristides envoya ses enfants au Portugal, loin des combats, et resta en France avec son épouse Angelina et leurs deux enfants aînés, qui préféraient rester auprès de leurs parents. La sensibilité d'Aristides à l'égard des personnes en danger et sa capacité à leur venir en aide au mépris d'ordres explicites s'étaient déjà manifestées avant même l'arrivée des flots de réfugiés à Bordeaux. Ses différends avec le ministère des Affaires étrangères à Lisbonne commencèrent avec deux visas qu'il délivra. Le premier fut accordé en novembre 1939 au réfugié juif Arnold Wiznitzer et à son épouse, et le second, en mars 1940, au Dr Eduardo Neira Laporte, médecin républicain espagnol. Les époux Wiznitzer et le Dr Laporte risquaient d'être internés dans les camps de concentration français. À la suite de la délivrance de ces visas, Aristides reçut un blâme par télégramme de Lisbonne : « Toute nouvelle infraction ou transgression dans ce domaine sera considérée comme un manquement à la discipline et constituera un motif de procédure disciplinaire, au cours de laquelle il sera tenu compte du fait que ses actes (ceux du consul), qui exigent avertissements et réprobation, se répètent. » Lorsque l'exode massif des réfugiés commença au printemps 1940, il avait déjà reçu une lettre d'avertissement et était dans le collimateur du gouvernement de Lisbonne.

À cette époque, le Portugal était dirigé par le dictateur António de Oliveira Salazar, dont les tendances étaient fascistes, mais qui se montrait plus modéré que les régimes allemand, italien et même espagnol. Il proclama la neutralité, ce qui lui permit de conserver longtemps le pouvoir, mais, d'un autre côté, il ne voulait mécontenter ni l'Allemagne ni l'Espagne. En novembre 1939, le ministère des Affaires étrangères de Lisbonne publia la « circulaire numéro 14 », adressée à toutes les ambassades et à tous les consulats du Portugal dans le monde. Elle établissait de nouvelles règles visant à restreindre la délivrance de visas d'entrée à certaines catégories de personnes, qui devraient obtenir une autorisation spéciale du ministère. Ces catégories comprenaient « les Juifs expulsés des pays dont ils sont citoyens ou des pays d'où ils partent », les « apatrides » ainsi que « tous ceux qui ne peuvent retourner en toute sécurité dans les pays d'où ils viennent ».

Trois jours de sauvetage

Le 16 juin 1940, Aristides n'arrivait pas à dormir. Sous sa fenêtre, dans le bâtiment du consulat, des milliers de réfugiés s'étaient rassemblés. Il avait accueilli chez lui le rabbin Haim Kruger, dont la demande de visa avait été rejetée. Aristides avait promis au rabbin d'obtenir un visa pour lui et sa famille, mais le rabbin avait refusé, en disant : « Ce n'est pas seulement moi qui ai besoin d'aide, mais tous mes amis juifs, dont la vie est en danger. » Les paroles du rabbin ne lui laissaient aucun répit ; elles faisaient écho à son éducation catholique et à son amour de l'humanité. Le lendemain, Aristides décida d'accorder un visa à quiconque en ferait la demande, et gratuitement. Il expliqua à son personnel : « Mon gouvernement a rejeté toutes les demandes de visa, mais je ne peux pas laisser mourir tous ces gens. Notre Constitution dit que la religion ou la nationalité d'une personne ne peut être retenue contre elle. J'ai décidé d'agir conformément à ce principe. Je vais accorder un visa à tous ceux qui en feront la demande, et même si l'on me renvoie pour cela, je ne peux que me conduire en chrétien et suivre les commandements de ma conscience. » Avec le diplomate espagnol Eduardo Propper de Callejón et l'aide du rabbin Kruger, de l'épouse d'Aristides et de leurs deux fils, qui se joignirent eux aussi à la mission, ils apposèrent pendant trois jours d'affilée des visas d'entrée sur des milliers de passeports de réfugiés. Ceux qui n'avaient pas de passeport reçurent des morceaux de papier portant le visa tant attendu. Environ 30 000 réfugiés obtinrent des visas qui leur sauvèrent la vie, parmi eux quelque 10 000 Juifs. Aristides devint ainsi la personne ayant sauvé le plus grand nombre de Juifs après le Suédois Raoul Wallenberg. Parmi les milliers de personnes qui lui devaient la vie figuraient des membres de la famille royale des Habsbourg, au premier rang desquels Otto von Habsbourg, héritier du trône austro-hongrois, le pianiste Norbert Gingold, l'écrivain français Charles Oulmont, l'écrivain judéo-polonais Julian Tuwim, l'artiste surréaliste Salvador Dalí, des membres de la famille Rothschild et la plupart des futurs membres du gouvernement belge en exil.

La délivrance des visas ne prit pas fin à Bordeaux. Lorsque la ville fut bombardée le 19 juin, Aristides partit avec de nombreux réfugiés pour Bayonne, près de la frontière espagnole, laissant derrière lui son épouse et ses deux fils. À son arrivée à Bayonne, il continua à délivrer des visas. Trois jours plus tard, Salazar lui envoya des télégrammes lui ordonnant de cesser ses activités, mais Aristides était déjà en route pour Hendaye, à la frontière portugaise. L'ambassadeur du Portugal en Espagne tenta de l'empêcher de poursuivre et, dans son rapport à Lisbonne, écrivit qu'Aristides se comportait « comme un homme dérangé » et qu'il restait dans la rue avec les réfugiés pour les aider. Alors que le contrôle à la frontière se renforçait, Aristides mit à profit sa connaissance des procédures et conduisit une colonne de réfugiés vers un petit poste-frontière, qu'il avait l'habitude de franchir pour éviter les embouteillages lorsqu'il rentrait à Lisbonne. Le rabbin Haim Kruger écrivit : « Quand nous arrivâmes à la frontière espagnole, le ministère portugais avait déjà ordonné que tous les visas délivrés par le consul en question soient sans valeur. C'était le vendredi soir. Nous avons demandé aux gardes-frontières de nous laisser traverser l'Espagne en transit. Alors que nous nous tenions là, à supplier les gardes-frontières, le consul en question apparut et nous dit d'attendre un peu, car il voulait leur parler. Une heure ou deux plus tard, il ouvrit lui-même la barrière et tous ceux qui avaient reçu un visa de sa part purent franchir la frontière. De là, nous avons pris un train qui allait directement à Lisbonne... »

Grâce à l'action infatigable d'Aristides, le Portugal devint l'un des pays d'Europe ayant ouvert ses portes au plus grand nombre de réfugiés. Les médias et le monde entier louèrent Salazar, le dirigeant du Portugal, pour ses bonnes intentions...

Du châtiment à la commémoration

Salazar ne pardonna pas à Aristides, et la sanction ne tarda pas à tomber. Rappelé d'urgence au Portugal, il fut jugé à huis clos. Dans la déclaration qu'il remit aux juges, il écrivit : « Mon objectif était bien de sauver toutes ces personnes, dont la détresse dépassait toute description. Ma conscience... n'a cessé de me guider dans l'exercice de mes fonctions, en pleine connaissance de mes responsabilités. » Mais cela ne l'aida pas.

À l'âge de 55 ans, Aristides fut déclaré professionnellement inapte et renvoyé du service diplomatique portugais. Il fut privé de sa pension ainsi que de son droit d'exercer le métier d'avocat. Il se retrouva sans rien. Au cours de la dernière décennie de sa vie, il vécut dans une extrême pauvreté. Ses tentatives pour faire appel ou obtenir une audience échouèrent. L'intervention de son frère jumeau, ancien ministre des Affaires étrangères, lui valut une suspension de cinq ans de son poste. Quand le rabbin Kruger lui exprima sa tristesse face aux souffrances qu'il avait endurées à cause de ses actes, il lui répondit : « Si des millions de Juifs peuvent souffrir à cause d'un seul catholique (Hitler), un seul catholique peut souffrir à cause de millions de Juifs. »

Quelques semaines avant la fin de la guerre, Aristides fut victime d'un accident vasculaire cérébral et resta partiellement paralysé. En 1948, son épouse Angelina mourut d'une hémorragie cérébrale. Dans les dernières années de sa vie, Aristides et ses enfants furent contraints de manger dans les soupes populaires de la Société hébraïque d'aide aux immigrants (HIAS), à Lisbonne. Le 3 avril 1954, Aristides de Sousa Mendes mourut dans un hôpital catholique de Lisbonne. Sa mort ne fut mentionnée que dans un seul journal, publié au Congo belge. Ses enfants partirent vivre en Belgique, en Afrique, au Canada et aux États-Unis. La plupart des réfugiés qu'il avait sauvés, juifs et non juifs, ne séjournèrent que peu de temps au Portugal avant de poursuivre leur route vers les États-Unis et l'Amérique latine.

Gerald, petit-fils d'Aristides et d'Angelina, raconta : « Personne, dans notre très grande famille élargie, n'a jamais regretté le choix de grand-père... Mon père dit que ses parents ont pris ensemble la décision d'ignorer les ordres officiels et qu'ils n'ont jamais eu le moindre regret, malgré toutes les souffrances qu'ils ont endurées. Quant aux fils et aux petits-enfants, nous avons toujours été très fiers de ce qu'il a fait. Nous savions qu'il avait sauvé la vie de très nombreuses personnes. »

En 1966, 12 ans après sa mort, Yad Vashem décerna à Aristides le titre de « Juste parmi les nations » pour avoir sauvé des dizaines de milliers de Juifs.

En 1987, son neuvième fils, John Paul Abranches, qui vivait en Californie, fonda le Comité international pour la commémoration d'Aristides de Sousa Mendes. La même année, le président portugais Mário Soares décerna à Aristides l'ordre de la Liberté et présenta publiquement ses excuses à la famille pour l'injustice que lui avait fait subir le gouvernement de Salazar.

Certains des réfugiés qu'il avait sauvés témoignèrent devant le Parlement portugais. L'année suivante, le Parlement vota à l'unanimité sa réintégration officielle dans les registres du corps diplomatique portugais. La même année, il reçut également la citoyenneté d'honneur de l'État d'Israël. En 1994, le président du Portugal inaugura une statue à son effigie, installée à Bordeaux.

L'histoire d'Aristides fut largement connue et il reçut la grand-croix de l'ordre du Christ, distinction décernée par la Croix-Rouge portugaise. En 1952, son fils Sebastião Miguel Duarte de Sousa Aristides écrivit le premier livre consacré à son action. En 2004, Yad Vashem publia la bande dessinée de José Ruy, Aristides de Sousa Mendes - Un héros au temps de la Shoah. En 2011, un film dramatique en portugais inspiré de son histoire, Le Consul de Bordeaux (O Cônsul de Bordéus), fut réalisé. En 2014, la compagnie aérienne nationale portugaise TAP donna le nom de Mendes à l'un de ses avions. En 2017, un musée retraçant l'action de sauvetage d'Aristides ouvrit à Vilar Formoso, ville frontalière entre le Portugal et l'Espagne. En 2020, le Parlement inaugura un monument à son nom à Lisbonne. À Tel-Aviv, une rue porte son nom. À Petah Tikva, un jardin public porte son nom, et à Jérusalem, une place a été baptisée en son honneur.

Photos de cette histoire: ארישטידש דה סוזה מנדש
קאזה דו פסאל – ביתו של סוזה מנדש בקאבאנאש דה ויריאטו, פורטוגלצילום: Vitor Oliveira, CC BY-SA 2.0, ויקישיתוף