Pour qui observe de l’extérieur la société religieuse en terre d’Israël, il est évident qu’elle ne forme pas un bloc homogène, où tous partageraient les mêmes croyances et le même mode de vie, bien qu’ils appartiennent tous à la même religion... Certains sont sionistes, d’autres antisionistes... Parmi eux se trouvait un rabbin qui vivait dans ces deux mondes.
Ses débuts et son univers intellectuel
Le rabbin Akiva Yossef Schlesinger naquit en 1837 à Presbourg, en Hongrie (aujourd’hui Bratislava, capitale de la Slovaquie). Son père, le rabbin Yehiel, était issu d’une famille prestigieuse de rabbins et d’érudits de la Torah. Il dirigeait la yeshiva de la société « Mahazikei Hadat » et vivait de l’exploitation de terres agricoles prises à bail - c’est ainsi qu’Akiva Yossef découvrit le travail de la terre. Dans sa jeunesse, Akiva Yossef étudia les matières religieuses chez lui et les matières profanes dans une école publique, comme l’exigeait la loi. À 16 ans, il rejoignit la yeshiva du « Ketav Sofer », l’un des disciples du « Hatam Sofer ».
Avant de présenter la pensée de Schlesinger, il faut préciser la différence fondamentale entre les courants ultraorthodoxes les plus radicaux et le sionisme religieux. Cette différence tient à leur conception de l’avènement de la rédemption, qui est la chose la plus importante pour tous les juifs pratiquants. Les courants ultraorthodoxes les plus radicaux s’en tiennent à l’interprétation de Rabbi Yossi ben Hanina, qui défend une approche passive et affirme qu’il ne faut pas conquérir le pays ni renverser un dirigeant déjà au pouvoir en terre d’Israël, et que Dieu a déjà fait jurer aux nations de ne pas asservir le peuple d’Israël. Autrement dit, la rédemption viendra en son temps et il ne faut pas la hâter.
À l’inverse, le sionisme religieux défend une approche active, tout à fait opposée à celle des courants ultraorthodoxes. Il affirme que la rédemption dépend de nos actes et de notre conduite, et qu’elle ne surviendra donc que si nous conquérons la terre d’Israël et nous y établissons.
Dès son jeune âge, Akiva Yossef Schlesinger se distingua comme un grand érudit de la Torah et un prédicateur charismatique, capable de rassembler un vaste public désireux d’entendre des paroles de sagesse. À 19 ans, il reçut déjà son ordination rabbinique et son maître lui conféra le titre de « Morénou », distinction rare pour un homme aussi jeune. À cette époque, le jeune prodige reçut des propositions de mariage assorties d’une aisance financière, mais il choisit de se fiancer à Liba, fille de Rabbi Hillel Lichtenstein, alors rabbin de Siks, en Hongrie. Il fut entretenu par son beau-père pendant une dizaine d’années. Rabbi Hillel Lichtenstein était connu comme l’un des principaux rabbins fanatiques de Hongrie, qui luttaient contre toute nouveauté. Akiva Yossef Schlesinger et son beau-père devinrent des partenaires à part entière, tant dans la guerre d’excommunication qu’ils déclarèrent à la réforme et dans leurs efforts pour unir les communautés fidèles à la Torah dans toute sa pureté, dans leur pays natal, que dans les initiatives du gendre en faveur de l’installation en terre d’Israël. Plus tard, leurs liens se resserrèrent encore lorsque Rabbi Hillel Lichtenstein, devenu veuf de la mère de Liba, épousa la sœur de Rabbi Akiva Yossef Schlesinger.
Du séparatisme à l'installation en terre d'Israël
Le gendre et le beau-père s’associèrent au rabbin Haim Sofer et entreprirent une vaste campagne contre toute manifestation de modernisation, qu’il s’agisse d’adopter des langues étrangères ou de changer de vêtements. En 1863, Akiva Yossef Schlesinger publia son ouvrage le plus connu, « Lev ha-Ivri » (acronyme d’Akiva Yossef ben Rabbi Yehiel, soit son nom complet), dans lequel il prônait une séparation totale du monde extérieur. Il appelait à ne changer ni de nom, ni de langue parlée, ni de tenue vestimentaire, tout comme le peuple d’Israël ne les avait pas changés en Égypte et avait ainsi mérité d’être délivré. Il écrivit : « Prenez garde à ne pas changer de nom... qu’on ne fasse pas comme ceux qui, par exemple, s’appellent Aaron et se donnent le nom d’Adolf ; qu’on prenne garde à ne pas changer de langue, car notre langue juive a le statut de langue sainte... Quant au vêtement étranger, à Dieu ne plaise, c’est une interdiction biblique... »
L’ouvrage « Lev ha-Ivri » connut une très large diffusion dans toute l’Europe et parvint même à pénétrer en Russie, où sa circulation était interdite par les lois de la censure. Il réussit à détourner de leur projet d’étudier à l’université des élèves de yeshiva, parmi lesquels certains devinrent par la suite des figures majeures du monde de la Torah. « Lev ha-Ivri » contribua probablement à unir les forces orthodoxes en Hongrie et, un an plus tard, soixante-dix des principaux rabbins orthodoxes se réunirent dans la ville de Milowitz et publièrent une décision rabbinique contre les changements préconisés par les réformés. En 1870, père de cinq enfants et titulaire d’un poste prestigieux de juge rabbinique dans la ville de Kolomyia, Akiva Yossef décida de démissionner et de partir pour la terre d’Israël, à la suite d’un rêve. Les rabbins de la région le supplièrent de ne pas partir et lui proposèrent même un poste de rabbin, mais il répondit : « J’ai déjà conclu des accords de mariage avec une autre fiancée, la terre d’Israël, que je ne saurais humilier. »
Akiva Yossef arriva à Jérusalem, où il loua un appartement près du mont du Temple, dans le quartier des Maghrébins (l’esplanade du Mur occidental actuelle), et y établit sa maison d’étude. Il pensait qu’ici, en terre d’Israël, où il n’était pas obligatoire de fréquenter les écoles publiques, il parviendrait à tenir à distance les influences néfastes de ces établissements.
Lorsque diverses tentatives furent lancées pour créer à Jérusalem des écoles modernes influencées par les Lumières européennes, il s’alarma et devint l’un des principaux adversaires de ces projets. Il publia même un ouvrage à ce sujet, intitulé « Kol Nehi mi-Tsion ».
En 1873, il publia son ouvrage le plus révolutionnaire, « Hevra Ma’ala » (Ceux qui rendent à la couronne sa gloire passée). Huit ans avant la Première Aliyah et 23 ans avant la parution de « L’État des Juifs » de Herzl, le rabbin Akiva Yossef Schlesinger, ce Hongrois fanatique, proposait de créer une association hébraïque dont l’un des principaux objectifs serait la rédemption de la terre. Il fonda le « Kolel des Hébreux » (à l’époque, un « kolel » regroupait des Juifs originaires d’une même région, comme la Pologne, la Hongrie ou la Roumanie, et des hommes mariés y étudiaient). Akiva Yossef Schlesinger introduisit de nombreuses innovations dans le « Kolel des Hébreux » : il l’ouvrit à tout Juif fidèle à la Torah, quelle que soit son origine - séfarade ou ashkénaze - ainsi qu’aux repentis. Le kolel était structuré autour de douze tribus, avec une hiérarchie de chefs de mille, de cent, de cinquante et de dix. Il proposa que les responsables soient élus démocratiquement et que la direction du kolel soit entièrement transparente et rende compte aux membres de toutes ses activités financières. Mais surtout, il exigeait aussi que l’on enseigne des métiers.
Dès le premier tome de son ouvrage « Lev ha-Ivri », il mettait en garde contre le fait qu’un père qui n’enseigne pas un métier à son fils provoque « de nombreux dysfonctionnements dans le service de Dieu ». Le métier qu’il recommandait était l’agriculture, en terre d’Israël.
Plus de trente ans avant la création des organisations de garde Bar-Guiora et Hashomer, Akiva Yossef Schlesinger proposait que la protection des localités juives soit assurée par un service de réserve, où les gardes se relayeraient à intervalles réguliers. L’infanterie s’appellerait « les Gardiens de Dieu », et les soldats à cheval, « les Combattants de Dieu ».
Après avoir parcouru la terre d’Israël, il repéra près de Motza un lieu où établir une localité. Mais ses adversaires, parmi lesquels les Neturei Karta hongrois, le menacèrent et il renonça à son projet. Ironie de l’histoire, certains de ses descendants figureront plus tard parmi les signataires des proclamations des Neturei Karta, dès les débuts de la création de l’État d’Israël.
Akiva Yossef parvint à rallier à son rêve Moïse Montefiore et le baron Simon Wolf Rothschild, beau-père du baron Edmond de Rothschild. Il tenta sans succès d’acquérir des terres près d’Hébron. Il participa à la fondation de Petah Tikva : les fondateurs firent alors appel à lui pour qu’il se joigne à eux, et il fixa à leur intention des règles concernant l’éducation, la pudeur, le shabbat et d’autres questions religieuses. Il acheta même, au nom de son beau-père Hillel, dix pour cent des terres de Petah Tikva et s’installa sur place. Akiva Yossef raconte qu’à midi, un vendredi, ses compagnons se rendirent au Yarkon pour s’immerger en l’honneur du shabbat. On peut imaginer l’émotion qu’il ressentit lorsqu’il apporta pour la première fois à Jérusalem les prélèvements agricoles et les dîmes. Il fit acheminer dix chameaux chargés de prélèvements et de dîmes destinés aux prêtres, aux lévites et aux pauvres, qui reçurent leurs dîmes à Méa Shéarim. La garde autour de la colonie était assurée par les colons, dont Akiva Yossef Schlesinger.
Décès et commémoration
« Le grand-père du sionisme et le grand-père des Neturei Karta » : c’est ainsi que le surnomma Ben-Zion Dinur, historien et deuxième ministre de l’Éducation. C’est le titre qui convient le mieux à ce rabbin complexe. Le rabbin Schlesinger mourut à Jérusalem un samedi, le 29 avril 1922, et fut enterré lors d’obsèques qui rassemblèrent une foule immense, à la fin du shabbat. Avant de mourir, il avait demandé à être enterré dans l’ancien cimetière du mont Sion, mais cela ne fut pas possible et il fut inhumé au mont des Oliviers. Comme Moïse, il ne vit pas le sionisme transformer son rêve en État.
Son petit-fils, le rabbin Nahum Weissfish, s’installa dans la colonie de Meir Shfeya et devint un agriculteur réputé. Il fut assassiné lors des troubles de 1936, alors qu’il se rendait au village de Fureidis.
Après la mort de Schlesinger, le journal Haaretz publia qu’il avait rencontré Herzl lors d’une visite de celui-ci à Jérusalem. Il va sans dire que le public ultraorthodoxe antisioniste le nia. Ironie de l’histoire, Herzl et lui étaient parents. Son beau-frère, Avraham Abba Herzl, avait épousé Rachel Schlesinger, la sœur d’Akiva Yossef Schlesinger. Avraham Abba Herzl et Theodor Herzl étaient respectivement les descendants de quatrième et de cinquième génération d’un même ancêtre.
Shmuel Yossef Agnon le mentionne dans son livre « Hier encore » et évoque les malheurs qui s’abattirent sur lui. La localité de Bnei Ayish, près de Gedera, porte son nom (les initiales d’Akiva Yossef Schlesinger), tout comme la rue Lev ha-Ivri, dans le quartier de Talbiya à Jérusalem, qui porte le titre de son livre.






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