Cette histoire s'articule autour de trois axes : le premier est le trésor national, le deuxième une histoire d'amour émouvante et touchante, et le troisième est l'histoire d'un écrivain doué qui relie les deux récits.
Le périple de la Couronne d'Alep
Le texte biblique que nous lisons aujourd'hui dans la Bible est très proche de l'original, comme en témoignent les manuscrits anciens, tels que les manuscrits de la mer Morte. Eux aussi sont en hébreu. En les examinant de plus près, on remarque tout de suite quelques différences. Par exemple, il n'y a pas de division en chapitres ou en versets, qui a été établie plus tard. Les textes sont répartis en sections fermées et en sections ouvertes. La Bible étudiée aujourd'hui dans le monde entier suit la version appelée texte massorétique. Cette Bible a été écrite à Tibériade par un groupe de sages juifs qui souhaitaient établir un texte unique destiné à servir de base aux copies. Ce groupe a œuvré du VIIIe au Xe siècle. Ses membres ont ajouté des signes et des annotations afin de préciser comment lire la Bible telle qu'elle avait été transmise par la tradition. De là vient le nom de « texte massorétique ». Ceux qui l'ont établi étaient appelés les « massorètes ». Ils ont tranché les divergences et créé le texte biblique sur lequel allaient ensuite être fondées toutes les autres copies de la Bible. C'est la version censée être la plus ancienne et la plus fidèle de la Bible. Il s'agit d'un petit groupe de quelques manuscrits de la même époque. Les massorètes ont mis au point les signes de vocalisation et les accents de cantillation. La plupart d'entre eux sont inconnus. Le plus célèbre des massorètes est Aaron ben Moïse ben Asher, qui vivait au Xe siècle et qui a écrit le manuscrit biblique le plus exact. C'est lui qui l'a vocalisé de sa propre main, y a noté les accents de cantillation et y a inscrit les annotations massorétiques (la petite et la grande Massore). Peu après sa création, ce manuscrit fut appelé la « Couronne » (en arabe : taj), en signe d'éloge. Par la suite, il serait connu sous le nom de « Couronne d'Alep ». La rédaction de la Couronne est le fruit d'une collaboration entre un « scribe », qui écrit les lettres et les mots, et un « vocalisateur » ou « massorète », qui ajoute les signes de vocalisation, les accents et les notes massorétiques, relit le manuscrit et en élimine les erreurs du copiste. Le scribe de la Couronne était Salomon ben Bouya'a. On raconte qu'il était si doué qu'il pouvait tenir quatre encriers dans sa main et écrire le nom ineffable de Dieu d'un seul trait de plume. Le vocalisateur était ce même Aaron ben Moïse ben Asher, considéré comme le dernier des massorètes et comme celui qui faisait le plus autorité.
La Couronne fut écrite pour que les scribes et les vocalisateurs puissent s'y référer afin de corriger leurs propres manuscrits. Comme elle devait servir de guide, elle fut conçue sous la forme d'un livre relié et non d'un rouleau, afin qu'on puisse la feuilleter sans avoir à dérouler le parchemin. Ben Asher inscrivit des milliers de minuscules annotations dans les marges. Une fois sa rédaction achevée, la « Couronne » resta pendant environ cent ans en possession d'Aaron ben Asher et de ses héritiers. Au début du XIe siècle, elle fut achetée par l'un des riches Karaïtes, Israël ben Simha de Bassora, qui en fit don à la communauté karaïte de Jérusalem. La Couronne fut conservée dans la synagogue karaïte de Jérusalem et présentée à l'ensemble des communautés juives lors des trois fêtes de pèlerinage : Pessa'h, Chavouot et Souccot. Le reste du temps, elle était scellée et seuls les rabbins pouvaient la consulter, dans le cadre d'un arrangement spécial.
En 1099, les croisés s'emparent de Jérusalem et massacrent les habitants dans un bain de sang atroce. Ils détruisent les synagogues, brûlent la plupart des rouleaux de la Torah, tuent de nombreux membres de la communauté juive et en capturent beaucoup d'autres. Les croisés connaissaient la valeur de la Couronne. Ils cherchaient une communauté prospère et riche qui accepterait de payer pour la récupérer. C'est ainsi qu'ils arrivèrent en Égypte, dans la ville de Fostat (aujourd'hui intégrée à la ville du Caire, où fut découverte la « Gueniza du Caire »). Lorsque la nouvelle parvint à Fostat, la communauté juive réunit des fonds « pour le rachat des rouleaux de la Torah et pour le rachat des hommes de Dieu retenus captifs par le royaume impie ». D'abord le rachat des rouleaux de la Torah, puis celui des hommes de Dieu : des hommes, il y en a beaucoup, mais de Couronne, il n'y en a qu'une.
Cette Couronne parvint au plus grand des décisionnaires, Maïmonide. À cette époque, il travaillait à son œuvre la plus importante, intitulée « Michné Torah », également connue sous le nom de « Main puissante ». Rédigée vers 1175 en hébreu, contrairement à ses autres écrits, qui étaient en arabe, elle constitue un résumé organisé de l'ensemble de la loi juive et de ses coutumes. Elle contient un chapitre consacré aux règles de rédaction d'un rouleau de la Torah ; pour l'écrire, il s'est appuyé sur le manuscrit de la Couronne. Comme il l'atteste lui-même (Michné Torah, Lois des téfilines, de la mezouza et du rouleau de la Torah, 8, 4) : « Et comme j'ai constaté de grandes erreurs dans tous les livres que j'ai vus sur ces sujets... afin de corriger tous les livres à partir de ceux-ci et de les collationner, le livre sur lequel nous nous sommes appuyés pour ces sujets est le livre connu en Égypte, qui comprend les vingt-quatre livres et qui se trouvait à Jérusalem depuis de nombreuses années, afin qu'on puisse collationner les livres à partir de lui. Tous s'y fiaient, car ben Asher l'avait corrigé et étudié avec soin pendant de nombreuses années, et l'avait collationné maintes fois, comme cela a été rapporté. C'est sur lui que je me suis appuyé pour le rouleau de la Torah que j'ai écrit conformément à la loi. » Dans ce manuscrit, il avait trouvé la version la plus ancienne, la plus complète et la plus fiable de la Bible qu'il connaissait.
Deux cents ans plus tard, David ben Josué, arrière-arrière-arrière-petit-fils de Maïmonide, émigre à Alep avec la Couronne. Il y découvre une ancienne communauté juive, présente dans la ville depuis l'époque romaine. Dans les sources juives, la ville est appelée « Aram Tsova ». C'est là que la Couronne reçoit pour la première fois le nom qu'elle porte encore aujourd'hui : « Couronne d'Alep ». Enveloppée dans des étoffes, elle est placée dans un coffre de fer, lui-même placé dans un autre coffre de fer, puis scellée dans un coffre-fort aménagé dans le mur de la « synagogue de Joab ben Tserouya ». La Couronne devient une sorte de combinaison entre la Joconde et le Saint-Graal, œuvre d'art et objet sacré. Elle est à la fois un joyau d'une valeur inestimable et une amulette sans prix. Aux yeux des membres de la communauté, la sainteté de la Couronne dépassait celle du rouleau de la Torah conservé dans l'Arche sainte. Les Juifs de la communauté croyaient que le jour où la Couronne quitterait les limites de la ville, la communauté serait détruite. Cette tradition s'appuyait sur les mises en garde figurant sur la page de garde du livre : « Consacré à l'Éternel, il ne sera jamais vendu ni racheté, pour toute l'éternité. Béni soit celui qui le garde, maudit celui qui le vole et maudit celui qui le met en gage ! » Le sage Isaac Shaihbar, membre de la communauté, a raconté comment la Couronne était étroitement gardée : « Les membres de la communauté craignaient qu'on ne vole la Couronne. Ils lui consacrèrent donc un grand coffre de fer muni de deux clés, qui n'étaient pas remises ensemble à un seul bedeau, mais confiées à deux hommes aisés et respectés, afin que ledit coffre ne soit ouvert qu'en leur présence à tous deux, sous la surveillance du comité communautaire. » Outre la Couronne d'Alep, il existait trois autres couronnes, dont la « Petite Couronne ». Il semble que celle-ci ait été écrite en Italie en 1341 par un scribe ashkénaze. Elle comprend principalement les cinq livres de la Torah, le Cantique des Cantiques avec le commentaire de Rachi, les cinq rouleaux, les haftarot et le Midrash de la Massore.
La Couronne survécut à plusieurs pogroms. En 1400, le Mongol Tamerlan conquit la ville. Il massacra les Juifs et la synagogue fut détruite, mais la Couronne fut épargnée. La communauté juive se reconstitua. Après l'expulsion d'Espagne, une partie des expulsés arriva dans la ville et la communauté s'agrandit. La Couronne survécut aussi au violent tremblement de terre de 1822, qui détruisit la majeure partie de la ville. De nombreuses légendes se tissèrent autour de la Couronne. L'une raconte qu'un jour, après qu'on l'eut sortie, une épidémie éclata aussitôt. On ne la sortait que pour l'aérer et pendant les jours redoutables, avant de la remettre immédiatement dans ses coffres et dans la grotte.
D'Alep à Maayan Baruch
Il est facile d'écrire sur Amnon, car lui-même, à l'âge de 78 ans, a rassemblé ses souvenirs dans un livre. Amnon Shamosh est né en 1929 à Alep, en Syrie. Du côté de son père, il appartenait à une famille de juifs musta'aribim, nom donné aux Juifs nés sur place, qui parlaient arabe et étaient influencés par la culture arabe. Du côté de sa mère, il appartenait à la communauté des Francos, des Juifs descendants des expulsés d'Espagne qui étaient arrivés à Alep au XVIIIe siècle et y vivaient aux côtés des Musta'aribim. À neuf ans, il perdit son père. Amnon naquit dans une famille d'intellectuels. Son frère Isaac, de 17 ans son aîné, fut candidat au Parlement syrien en tant que représentant des Juifs en 1936. Cette même année, lors des émeutes de 1936, le professeur de littérature arabe de l'Université hébraïque de Jérusalem fut assassiné. À la suite de cela, l'université approcha Isaac et lui demanda de venir à Jérusalem pour y enseigner comme spécialiste de littérature arabe. Après avoir hésité, Isaac Shamosh accepta, quitta Alep et s'installa en Terre d'Israël. Il enseigna la littérature arabe à l'Université hébraïque de Jérusalem. S'il était resté en Syrie, il aurait été élu au Parlement syrien. La mort de leur père et le départ de leur frère pour la Terre d'Israël incitèrent leur mère à émigrer à son tour. Comme il le raconte : « Grâce au certificat d'immigration qu'il avait reçu de l'université, ma mère et moi avons pu faire une entrée de luxe, en bateau, du port de Beyrouth à celui de Tel-Aviv, qui n'était qu'un port de fortune. Il n'y avait pas encore de véritable port. » Tobie, un autre de ses frères, lui aussi écrivain et traducteur, les y attendait. Leur premier lieu de résidence fut Tel-Aviv. Son arrivée en Terre d'Israël le bouleversa. Il décrit ce moment comme « une entrée par les portes du paradis (...) J'ai appelé cela un jour la délivrance. La ville et tout ce qu'elle contenait m'avaient fasciné lors de ma brève visite, avant l'émigration, à l'occasion du mariage de mon frère Tobie, le premier sioniste de la famille ». Leur mère aurait pu choisir d'émigrer au Mexique, où se trouvaient deux de ses fils, ou en Israël, auprès d'Isaac. La famille choisit la Terre d'Israël. Amnon fut alors conquis par la langue hébraïque : « J'ai conquis l'hébreu dans un tourbillon, dans une intense tempête d'émotions, presque érotique. Ce fut un coup de foudre (...) Quand “taksi” est devenu “monit”, j'étais là ; quand “incident” est devenu “takrit”, j'étais là (...) Je savais lire grâce au siddour et au houmach. C'est sur ces bases que j'ai bâti ma maîtrise de la langue renaissante. » Issu d'une famille respectée, aisée et cultivée, il dut relever un défi de taille en s'installant dans une nouvelle ville, en apprenant une nouvelle langue et en vivant dans de petits appartements, comme il le raconte : « Le passage des appartements immenses de là-bas, au Bilad al-Cham, aux logements étroits d'ici. » Il passa aussi d'Alep, grande ville, à une ville alors petite et primitive. Comme il le décrit dans le passage suivant : « Je savais que le mot jamal signifie beauté en arabe, mais dans la ville au million d'habitants et aux tramways d'où je venais, je n'avais jamais vu un seul chameau. » Dès sa première année, il prit conscience des divisions entre communautés : « L'année où j'ai compris, avec tristesse, qu'il y avait des Ashkénazes et des Séfarades, et que les Ashkénazes étaient largement majoritaires et se considéraient comme meilleurs que les autres. C'était une douzaine d'années avant l'immigration massive, avant que les immigrants, ce “sel maghrébin”, n'inondent le pays et ne menacent le “sel de la terre”. Ils ont aussi ajouté du piment à la société ashkénaze. » Il fut conquis par les pionniers et les sionistes et souhaita se rapprocher d'eux. Il étudia au lycée Herzliya et rejoignit un mouvement de jeunesse. Il vivait entre plusieurs mondes, dont il disait : « À la maison, nous parlions trois langues et étions fiers d'appartenir à trois cultures : l'hébraïque, l'arabe et la française. Sion, l'Andalousie et Paris se mêlaient et s'entrecroisaient. » Il critiquait « la première ville hébraïque, occidentale dans sa conscience, sa vision et sa nourriture », qui regardait de haut « non seulement sa voisine Jaffa, mais tout ce qui venait de l'Est et tous ceux qui en venaient ».
À 17 ans, Amnon rejoignit le Palmach dans le cadre du groupe de formation de Kfar Giladi, affilié au Mouvement uni. En 1947, il fonda le kibboutz Ma'ayan Baruch avec les membres de son groupe. Il fut l'un des deux membres formés pour être berger : « À Kfar Giladi, nous nous étions préparés à créer un troupeau dans le nouveau kibboutz qui allait être fondé. L'un des deux était Sefi Ahali, tué lors de la bataille de Nabi Yusha pendant la guerre d'indépendance en 1948 ; l'autre, c'était moi. On avait acheté un troupeau aux chiites pour une bouchée de pain, à l'occasion d'une bonne affaire, et personne ne pouvait s'en occuper. J'étais partagé. D'un côté, j'avais reçu une autorisation officielle du groupe de formation pour étudier à l'université et, en parallèle, encadrer tout le groupe de jeunesse de Jérusalem, le plus grand du Mouvement uni. J'ai fait les deux avec plaisir, tout en passant des nuits aux postes de Notre-Dame et en partant combattre pour conquérir Musrara, entre autres. J'étais à la fois membre du Palmach, animateur du mouvement, responsable de la formation et étudiant. » Une fois le troupeau acheté, il était évident qu'Amnon en serait responsable. Il décida d'interrompre ses études et de retourner au kibboutz. Avec le recul, ce fut l'une des meilleures décisions de sa vie, comme il le raconte : « Je pense que j'ai pris une excellente décision. Malheur à moi si je ne l'avais pas prise ! D'abord, sinon, je n'aurais pas rencontré Hannah. C'est le tournant le plus important de ma vie. » Hannah était l'amour de sa vie, celle qu'il épousa. Nous reviendrons plus tard sur leur histoire d'amour.
Au kibboutz, il découvre que « les Arabes sont présents dans le pays ! Et ils sont nombreux. Même aujourd'hui, quand on vit dans le doigt de la Galilée, on a tendance à l'oublier. Le bavardage sur un peuple sans terre arrivant dans une terre sans peuple me révoltait ».
La mission pour sauver la Couronne
Les biblistes chrétiens considéraient eux aussi la Couronne comme un texte biblique exact et fiable. Nombre d'entre eux demandèrent à la photographier, mais les membres de la communauté refusèrent. Le chercheur chrétien Paul Kahle en est un exemple : « Rudolf Kittel et moi espérions pouvoir remplacer le manuscrit de Leningrad, qui nous avait servi de base pour la Biblia Hebraica tout au long de notre travail, par le codex modèle de ben Asher lui-même, conservé dans la synagogue séfarade d'Alep. Cela ne fut pas possible, car les propriétaires du codex [à Alep] ne voulaient pas entendre parler d'une copie photographique. De plus, nos démarches personnelles n'aboutirent à rien. » Pourtant, un chrétien parvint à ses fins. Il s'agissait d'un prêtre nommé Joseph Segal, missionnaire en Syrie. Au début du XXe siècle, il photographia quelques pages de la Couronne, en échange de photographies des sages de la communauté. Isaac Ben-Zvi eut lui aussi l'occasion de voir la Couronne lors d'une visite à Alep en 1935.
Avec la montée en puissance du mouvement national arabe en Syrie et l'aggravation des tensions entre le nationalisme arabe et le sionisme, la situation évolua encore. Pendant la Seconde Guerre mondiale, la Syrie était gouvernée par le régime français de Vichy, qui collaborait avec les nazis. Le mouvement national arabe syrien gagna alors en influence et ses relations avec le mouvement sioniste devinrent hostiles. Au même moment, à l'Université hébraïque de Jérusalem, fut créé le « Projet biblique », dont l'objectif était de publier une édition exacte et définitive de la Bible. Les chercheurs du Projet biblique, dirigés par Yehuda Magnes, président de l'université, étaient à la recherche d'un manuscrit faisant autorité, sur lequel ils pourraient fonder le texte le plus exact. Ils choisirent l'ancienne et fiable Couronne d'Alep. Ils demandèrent à Isaac Ben-Zvi d'essayer de soustraire la Couronne à cette nouvelle menace.
En 1943, un jeune Juif d'origine alépine, Isaac Shamosh, reçut l'ordre de se présenter dans les bureaux de l'administration de l'Université hébraïque de Jérusalem. Très ému par cette convocation, il arriva dans une pièce où se trouvaient deux des plus hauts dirigeants du mouvement sioniste : le président de l'université, M. Yehuda Magnes, et un membre de la direction de l'Agence juive, M. Isaac Ben-Zvi. Cette rencontre était secrète et ils avaient une mission importante à confier à Isaac Shamosh, une mission qui mettait sa vie en danger. Il devait franchir la dangereuse frontière du Liban, monter dans un train à destination de sa ville natale, Alep, sous une fausse identité, et convaincre les dirigeants de la communauté juive de faire sortir la Couronne d'Alep de la ville et de l'apporter à Jérusalem. Né à Alep, Isaac connaissait la Couronne et comprenait l'ampleur de la mission. Des années plus tard, son frère, l'écrivain Amnon Shamosh, décrivit avec justesse son bouleversement intérieur et ses hésitations, qui durèrent plusieurs jours. Quelques jours plus tard, par une chaude journée de juillet, Isaac franchit la frontière du Liban. De là, il prit le train pour Alep et se présenta devant le comité communautaire avec sa requête. Après plusieurs discussions à huis clos, la décision fut claire et sans appel : « La Couronne ne quittera pas sa place. » Tout le monde n'était pas d'accord avec cette décision. À Alep, des groupes de jeunes instruits, de la génération d'Isaac Shamosh et autrefois ses amis, étaient furieux. Ils comprenaient que la Couronne n'était pas en sécurité en Syrie. Ils proposèrent à Isaac un itinéraire clandestin qui contournerait les anciens : « Tu nous diras le numéro du wagon et de ton compartiment dans le train. Au lieu de ta valise personnelle, tu emporteras une grande valise vide, et nous t'apporterons la Couronne, qui a sa place dans la sainte et sûre Jérusalem. » Isaac n'apprécia pas l'idée : « Je ne la sortirai pas en la volant », leur répondit-il fermement. De retour en Israël, il se présenta devant Isaac Ben-Zvi et Magnes et leur raconta son voyage. Il n'oublia jamais la réaction de Ben-Zvi : « Dommage que nous ayons envoyé un homme honnête », dit celui qui deviendrait par la suite le deuxième président de l'État d'Israël.
Après le retour d'Isaac Shamosh sans la Couronne, Isaac Ben-Zvi écrivit à Rahamim Nahmad, chef de la communauté juive d'Alep, et le pressa d'envisager favorablement la proposition d'Isaac Shamosh, membre de sa communauté, de transférer la Couronne à Jérusalem : « Pour la garder en toute sécurité et avec les égards qui lui sont dus dans le trésor de la nation, à la Bibliothèque nationale du mont Scopus. » Après cette première mission, Isaac Shamosh se rendit de nouveau auprès de la communauté d'Alep en septembre 1943. Cette fois, il était accompagné d'Ari Even-Zahav, secrétaire de l'Université hébraïque, et ils avaient une autre demande : ne pas faire sortir la Couronne, mais la consulter et la photographier sur place. Shamosh et Even-Zahav menèrent de longues négociations. À leur issue, les dirigeants de la communauté acceptèrent que le professeur Cassuto vienne à Alep et consulte la Couronne sous leur surveillance, mais ils refusèrent catégoriquement d'autoriser quiconque à la photographier.
Le professeur Cassuto était historien, rabbin et bibliste. Né et élevé en Italie, il avait été rabbin de Florence. En 1925, il démissionna de ses fonctions rabbiniques et entama sa carrière universitaire comme professeur d'hébreu à l'université de Florence. En 1939, il s'installa en Terre d'Israël et fut nommé professeur de Bible à l'Université hébraïque de Jérusalem. Dans le cadre de ses recherches bibliques, il publia notamment des commentaires sur la Genèse et l'Exode, et fut également rédacteur de l'Encyclopédie biblique. En décembre 1943, le professeur Cassuto partit de Jérusalem pour Alep. Les dirigeants de la communauté d'Aram Tsova l'accueillirent très chaleureusement, tout en vérifiant avec méfiance qu'il n'avait pas d'appareil photo. Ils postèrent des gardes auprès de lui pendant qu'il lisait la Couronne. Le professeur Cassuto ne put consulter la Couronne que quelques jours au cours de sa visite à Alep. Il tint un journal dans lequel il décrivit ses impressions : « La Couronne se trouve dans une boîte en bois recouverte de cuir rouge... Le livre a été endommagé par l'humidité, en particulier dans le coin inférieur... Sur les pages ajoutées au début et à la fin, des dessins à l'or et en couleur... Les notes massorétiques sont disposées comme d'habitude : la petite Massore dans les marges latérales et entre les colonnes. La grande Massore dans les marges supérieure et inférieure... Le manuscrit n'a pas été conservé en très bon état... Au moins plusieurs pages ont été endommagées par l'humidité et, sur plusieurs autres, l'encre a presque entièrement disparu en de nombreux endroits... La reliure est complètement détruite et certaines pages sales sont détachées. » Le professeur Cassuto eut le temps de relever de nombreux détails sur la Couronne et même d'en recopier le colophon. Il fut le dernier chercheur à voir la Couronne dans son intégralité avant l'incendie de la synagogue.
Le professeur Cassuto ne conclut pas de manière définitive qu'il s'agissait bien de la Couronne sur laquelle Maïmonide s'était appuyé. L'Université hébraïque mit donc fin à ses efforts. On découvrit plus tard qu'il s'agissait bien du manuscrit sur lequel Maïmonide s'était fondé, mais il était alors trop tard...
L'incendie d'Alep et la Couronne disparue
Deux jours après la proclamation de l'État, le 29 novembre 1947, des pogroms éclatèrent dans la ville. Le consul britannique à Alep, qui avait été témoin des événements, rapporta à l'ambassade de Damas que « des bandes d'émeutiers ont attaqué des institutions, des maisons et des magasins juifs. La police et l'armée n'ont rien fait, et plusieurs policiers ont même participé au pillage. Les troubles ont duré toute la journée et ce n'est que le lendemain que le gouverneur a envoyé des forces pour rétablir l'ordre et protéger les biens juifs ». Le grand rabbin de la communauté d'Alep, le sage Moïse Tawil, qui habitait en face de l'ancienne synagogue, raconta : « À midi, de nombreux non-Juifs se sont rassemblés près de la synagogue et ont crié : “La Palestine est notre pays et les Juifs sont nos chiens.” L'après-midi, la foule s'est jetée sur la synagogue et l'a détruite, avec l'aide de l'armée. Une demi-heure plus tard, tout brûlait. Ils ont sorti quarante rouleaux de la Torah et les ont brûlés dehors avec du pétrole et de l'huile. » Pendant trois jours, les Juifs d'Alep, terrorisés, restèrent enfermés chez eux. Les recherches dans les décombres noircis de l'ancienne synagogue révélèrent que la Couronne d'Alep avait disparu. On crut qu'elle avait brûlé avec les autres rouleaux de la Torah. Des nouvelles parvinrent en Israël : la Couronne avait été endommagée et perdue. Les biblistes et les rabbins observèrent le deuil pendant une semaine.
Plus tard, l'écrivain Amnon Shamosh se rappellerait comment son frère Isaac était entré à la maison, le journal à la main, et avait lu la nouvelle à son épouse, la tête dans les mains et en pleurs : « Qu'est-ce que j'ai fait ? La Couronne a brûlé, elle n'est plus là, et moi, où vais-je aller ? J'ai fait quelque chose qui ne me sera jamais pardonné. » Le livre le plus ancien et le plus important avait brûlé et disparu.
Le groupe des bergers de Maayan Baruch
Quelques mois après les pogroms, le professeur Cassuto écrivit dans le journal Haaretz, le 2 janvier 1948 : « Si les informations publiées dans la presse correspondent à la vérité, la célèbre Bible qui faisait la fierté de la communauté juive d'Alep, celle dont, selon la tradition, Maïmonide lui-même s'était servi, aurait été la proie des flammes lors des pogroms déclenchés contre les Juifs d'Alep il y a quelques semaines. La “Couronne d'Alep”, comme on avait coutume de l'appeler, a disparu et n'est plus. » Tels les rouages d'une horloge, dont l'un entraîne l'autre avant de faire tourner les aiguilles, le travail de berger d'Amnon Shamosh se mit à actionner plusieurs engrenages dont il découvrirait les surprenants effets par la suite. Parmi les bergers qu'il avait réunis autour de lui se trouvaient Nehemia Levtzion, Ezra Sadan, Nurit Govrin et Menashe Kadishman. C'était un groupe d'une qualité exceptionnelle et, pour certains, la période passée à garder les troupeaux marqua profondément leur vie. Nehemia Levtzion devint historien, spécialiste de l'Afrique et de l'islam. Il fut doyen de la faculté des sciences humaines de l'Université hébraïque de Jérusalem et directeur de l'Institut Ben-Zvi. À ce titre, il joua un rôle considérable dans l'histoire de la Couronne, comme on le découvrira plus loin.
Ezra Sadan devint par la suite directeur général du ministère des Finances, directeur général du ministère de l'Agriculture et adjoint au gouverneur de la Banque mondiale. Professeur émérite à la faculté d'agriculture de l'Université hébraïque, il dirigea le département d'économie agricole. En 1959, il reçut le prix Bareli pour ses recherches sur l'élevage ovin, recherches nées dans la bergerie de Ma'ayan Baruch. Nurit Govrin devint chercheuse, écrivaine, enseignante, conférencière et professeure émérite au département de littérature de l'université de Tel-Aviv. Menashe Kadishman devint peintre et sculpteur israélien et reçut le prix Israël de sculpture. Il commença par peindre les moutons eux-mêmes ; par la suite, ils devinrent un motif central de ses tableaux, sur fond de paysages du pays. Comme l'écrit Amnon dans son poème « Visite d'une exposition » : « Les moutons de Menashke sont les mêmes que les miens... Ils bêlaient pour moi depuis les murs et leurs regards étaient vifs et chaleureux. »
Il ne fait aucun doute que travailler dans un tel groupe était gratifiant. Amnon décrit leur travail en termes émouvants : « Rien n'est plus beau, dans la bergerie, que la saison des mises bas. Le soir, rentrer à la bergerie avec le troupeau de mères, tandis que dans la cour attendaient des centaines d'agneaux et d'agnelles, était une symphonie pastorale réjouissante. » Voici ce qu'il écrit sur ce groupe idéaliste : « Les véritables éleveurs de moutons - c'est le terme exact pour ceux qui élèvent des troupeaux - étaient des jeunes filles et des jeunes gens romantiques, idéalistes et rêveurs. Les épisodes de la Bible résonnaient dans leur mémoire. Nous avons tenu bon grâce à notre petit groupe soudé, qui s'était retranché en marge du grand collectif... Tous ceux qui se voyaient comme les continuateurs directs des bergers des leçons de Bible : Moïse notre maître, David fils de Jessé, la Shoulammite du Cantique des Cantiques et son bien-aimé qui fait paître parmi les roses, Rachel gardant les troupeaux de Laban, Amos le prophète, qui était parmi les éleveurs de Téqoa, et tous les autres bons camarades. Nous nous voyions vraiment comme leurs continuateurs. »
Le voyage secret à Jérusalem
Quelques mois après l'annonce de l'incendie de la Couronne d'Alep, des réfugiés des pogroms arrivèrent en Israël depuis la ville d'Alep. Ils racontèrent que, contrairement aux informations publiées, la Couronne n'avait ni disparu ni brûlé et que les dirigeants de la communauté avaient délibérément répandu cette rumeur pour empêcher les Arabes de la rechercher et de l'endommager. Ce fut à la fois un grand soupir de soulagement et le début d'une réflexion sur la manière de faire venir rapidement la Couronne en Israël. Cette nouvelle apaisa aussi l'âme tourmentée d'Isaac Shamosh. Parallèlement, une question hypothétique commença à le hanter : si je l'avais fait sortir clandestinement avec l'aide des jeunes de la communauté et que les pogroms avaient éclaté quatre ans plus tard, chaque membre de la communauté n'aurait-il pas pensé et affirmé qu'Isaac Shamosh avait emporté la Couronne et détruit la communauté de ses propres mains ? Plus de dix ans après sa disparition, en 1958, la Couronne réapparut à Jérusalem et fut posée sur le bureau d'Isaac Ben-Zvi. Il décrivit ce moment comme « le plus heureux de ma vie ».
Amnon Shamosh raconta que neuf versions différentes circulaient sur la personne qui avait sauvé la Couronne et l'endroit où elle avait été cachée. Ce que l'on sait avec une forte probabilité, c'est qu'à un certain moment, les rabbins d'Alep se convainquirent que la Couronne devait se trouver en Israël. Or, il était très difficile de fuir la Syrie à l'époque : ceux qui s'enfuyaient partaient sans rien, avec pour seuls effets les vêtements qu'ils portaient. Il n'y avait aucun moyen de faire passer clandestinement un grand livre.
Un nouveau personnage entre alors dans l'histoire : Mordechai ben Ezra Fahham, un marchand de fromages juif d'Alep, de nationalité iranienne, expulsé de Syrie après avoir été arrêté pour avoir fait passer des Juifs de Syrie en Israël. La police secrète le tortura puis l'expulsa en Turquie. Mordechai ben Ezra Fahham demanda aux autorités syriennes l'autorisation de retourner à Alep, uniquement pour vendre son matériel, recouvrer ses créances et quitter la Syrie. À la surprise générale, les Syriens l'y autorisèrent. C'était précisément l'occasion qu'attendaient les dirigeants de la communauté. Ils comprirent que son départ légal leur offrait une occasion qui ne se représenterait pas. Puisqu'on lui permettait d'emporter des biens, peut-être pourrait-il aussi faire passer la Couronne. Ils le rencontrèrent secrètement et la lui remirent. Chacun savait qu'il prenait un risque immense : s'il était pris, lui, sa famille et les autres membres de la communauté risquaient de lourdes peines, et la Couronne aurait disparu à jamais. La famille Fahham quitta Alep pour Istanbul, en route vers Israël, avec la Couronne cachée parmi ses affaires, dans une vieille machine à laver. Selina Fahham, l'épouse de Mordechai, raconta les événements : « La Couronne était dans un sac en tissu. J'ai trouvé un morceau de tissu blanc carré. J'y ai placé la Couronne, j'ai noué le tissu, je l'ai mis dans la machine à laver, puis j'ai posé dessus un sac de graines, des oignons et des vêtements. » Ainsi, en 1958, plus de dix ans après sa disparition et au terme d'un voyage secret d'environ six mois, la Couronne arriva à Jérusalem. À son arrivée, elle fut remise à Shlomo Zalman Shragai, ancien maire de Jérusalem. Après avoir passé une nuit chez Shragai, elle fut transférée à Isaac Ben-Zvi, alors président de l'État.
Lorsqu'ils apprirent que la Couronne était tombée entre les mains de l'État d'Israël, les rabbins d'Alep intentèrent un procès à l'État pour appropriation du manuscrit. Le procès se tint à huis clos, dans le plus grand secret et loin des regards du public. Ils soutinrent notamment que « nous estimons que la Couronne de la Torah est consacrée à la communauté d'Alep et que rien ne doit y changer ». À la question de savoir pourquoi ils l'avaient remise au représentant de l'État, ils répondirent : « Nous avons confié un objet à un homme qui a abusé de sa fonction. » Le rabbin Shlomo Zafrani témoigna qu'il avait remis la Couronne à M. Fahham afin qu'il la transmette au rabbin Isaac Dayan, sans jamais lui dire de la remettre à qui que ce soit d'autre, et sans l'y autoriser. « Nous ne voulons pas de compromis : que la loi soit appliquée sans concession. » Un jugement publié en 2016 relate les événements précédents : « Le président de l'État de l'époque, M. Isaac Ben-Zvi, à qui les couronnes avaient été remises, et le président d'honneur de la communauté d'Alep en Israël, M. Meir Laniado, ont créé en 1962, devant le tribunal rabbinique régional de Jérusalem, la fondation pieuse de la “Couronne d'Alep”, dont le but était de préserver les couronnes à des fins d'étude et de recherche, tout en protégeant leur sainteté et leur valeur religieuse. L'acte de fondation prévoyait également que les revenus tirés des couronnes par le biais de droits de reproduction, de photographie, de recherche et de publication seraient destinés à la communauté d'Alep en Terre d'Israël, à ses rabbins, à ses institutions et à ses pauvres, pour “l'entretien, le logement et toute aide financière” jugés nécessaires par la majorité des administrateurs et approuvés par le tribunal. L'acte de fondation stipulait que le conseil des administrateurs de la fondation pieuse comprendrait le président de l'État de l'époque, M. Isaac Ben-Zvi, puis toute personne qui dirigerait l'Institut Ben-Zvi, laquelle présiderait le conseil des administrateurs ; ainsi que le Richon LeTsion de l'époque, le gaon rabbin Isaac Nissim, puis toute personne qui lui succéderait à ce poste. »
Parallèlement au procès, Ben-Zvi et les représentants de la communauté d'Alep en Israël décidèrent de garder l'affaire secrète aux yeux du grand public, afin de ne pas mettre en danger les membres de la communauté à Alep, et de conserver provisoirement la Couronne dans une armoire fermée à clé à l'Institut Ben-Zvi. Ce n'est que le 20 octobre 1960, lors de la séance de clôture du Congrès de connaissance du pays, que Ben-Zvi annonça que la majeure partie de la Couronne se trouvait en Israël, en lieu sûr. Pour ne pas révéler comment elle était arrivée, il déclara qu'elle avait été achetée à un antiquaire suédois. La Couronne resta enfermée pendant trente ans dans une simple armoire de bureau. Tout ce temps, elle fut enveloppée dans un tissu et le manuscrit se détériora. Les dégâts furent causés dans les réserves de l'Institut, car il existe des photographies de la Couronne prises au fil des ans. Isaac Shamosh, profondément attaché à ce manuscrit ancien, essaya de changer la situation, mais ne trouva aucune oreille attentive ; il tenta même sa chance auprès des hautes instances, sans résultat. Il mourut prématurément, à l'âge de 55 ans.
Celui qui répara cette injustice et fit connaître au public l'importance de la Couronne fut son frère, Amnon Shamosh. Amnon écrivit deux ouvrages consacrés à la Couronne : le premier, « La Couronne : l'histoire de la Couronne d'Alep », et le second, le roman « Michel Ezra Safra et ses fils ». En octobre 2016, il jugea utile de publier dans Haaretz un article sur la différence entre les deux ouvrages. Il y dévoila également aux lecteurs une autre histoire fascinante, liée indirectement à la Couronne. Il commence ainsi son article : « Il n'est pas facile pour un lecteur de distinguer un roman de fiction d'une recherche universitaire écrits par le même auteur. C'est ce qui m'amène à écrire cet article », puis poursuit : « Je vais essayer d'expliquer la différence fondamentale entre mon roman et mes recherches sur la Couronne. J'ai écrit le roman de fiction “Michel Ezra Safra et ses fils” alors que ma tête était pleine de souvenirs et d'informations sur la communauté d'Aram Tsova, et notamment sur la Couronne, qui en était la plus grande fierté. Elle m'était familière et m'était chère même lorsque j'étais un jeune garçon. La Couronne sacrée, l'incendie de l'ancienne synagogue, les pogroms et la désintégration de la communauté ne pouvaient manquer de marquer la vie de la famille dont j'ai raconté l'histoire dans le roman de fiction “Michel Ezra Safra et ses fils”. » Le roman fut adapté en une série télévisée de sept épisodes. Le roman avait été écrit dans les années 1970.
Hanna, la mission et l'écriture
Lorsqu'Amnon revint au kibboutz pour prendre la direction de la bergerie, il y rencontra la belle Hannah Sokol. Née à Vienne, Hannah avait dû fuir sa ville après l'occupation nazie. Elle venait d'une famille aisée. Son père, Saul Sokol, était avocat social-démocrate et militant au Congrès juif mondial. Il quitta Vienne pour Londres en laissant une consigne claire : « Faites vos valises et préparez-vous à partir. » Il attendait sa famille à Londres, où il avait loué deux chambres dans une petite maison. Sa mère, Ernestina, était dentiste et avait achevé des études de psychiatrie. Elle était le centre de son univers. De Londres, la famille partit pour New York. Hannah y embarqua sur un bateau et arriva en Israël, puis à Ma'ayan Baruch, tandis que ses parents restaient à New York. « Notre amour s'est embrasé lentement », raconta plus tard Amnon à propos de leurs débuts. Ils se marièrent quelque temps plus tard et partirent en mission. Amnon confia la direction de la bergerie à Menashe Kadishman. Avec son épouse toute récente, qui parlait français comme lui, il partit en mission pour le Mapai en France et en Afrique, afin de faire venir en Israël la communauté juive d'Afrique du Nord. « Nous avons formé des foules de jeunes pour qu'ils immigrent en Israël et essaient de vivre dans les kibboutzim. J'ai tenté de les faire venir dans le kibboutz, que je savais être la porte d'entrée principale de la société israélienne. » Cette formation comprenait la création de mouvements de jeunesse pour les habitants africains, afin de faire naître chez eux un esprit de leadership et de socialisme. C'est là qu'il apprit l'existence de la pratique de l'excision. Horrifié, il œuvra avec énergie pour abolir cette coutume, avec autant d'ardeur que pour instaurer un régime socialiste.
À son retour de mission, il fut appelé à se présenter pour une mission mettant sa vie en danger, au service de l'État. « ...Deux hommes du Mossad sont venus me voir au milieu de la nuit et m'ont annoncé qu'après enquête, ils avaient conclu que j'étais l'homme qu'il fallait pour mener une longue opération d'espionnage en Syrie : approcher les autorités et les décideurs et faire échouer leurs décisions dirigées contre Israël. Ils m'ont dit qu'ils avaient fait une enquête approfondie et savaient que je parlais l'arabe syrien local et que mon profil me permettrait d'approcher les plus hauts dirigeants du parti Baas. Ils ont demandé le consentement de mon épouse et celui du kibboutz. À ma grande surprise, ma femme m'a dit qu'on ne pouvait pas refuser une telle proposition, que notre sionisme nous obligeait à l'accepter. En revanche, le secrétariat du kibboutz hésitait et m'a annoncé que seule une décision de l'assemblée générale pourrait autoriser ma mission... Les hommes du Mossad m'ont dit qu'ils savaient ce qu'était une assemblée générale et que les commérages qui en sortiraient me brûleraient, moi et ma mission. Pour eux, il était hors de question d'en discuter en assemblée. Ma femme Hannah, moi et les membres du secrétariat du kibboutz avons poussé un soupir de soulagement. Ils étaient tiraillés entre leur devoir national et le sort d'une famille fondatrice du kibboutz. » Celui qui finit par accepter la mission fut Eli Cohen, capturé et pendu - que Dieu venge son sang.
Ce n'est qu'à quarante ans qu'Amnon Shamosh se consacra à l'écriture. « J'ai toujours su que je ne pourrais vraiment créer que lorsque je me consacrerais à l'écriture. J'ai remis la création à plus tard pour rester membre du kibboutz. Si, en 1955, j'avais dit que je voulais me consacrer à l'écriture, cela aurait été le premier pas vers mon expulsion du kibboutz. On m'aurait considéré comme un parasite... Tous les écrivains de ma génération, la génération du Palmach, avaient quitté le kibboutz pour se consacrer à l'écriture : Aharon Megged, Moshe Shamir, Amir Gilboa... À quarante ans, je suis parti étudier à l'université de Jérusalem la linguistique et la littérature hébraïques et anglaises, et ce fut mon ouverture vers l'écriture. » À propos de son talent d'écrivain, il écrivit : « J'ai conquis l'hébreu dans un tourbillon, dans une intense tempête d'émotions, presque érotique. Ce fut un coup de foudre. » Plus tard, dans des termes presque identiques, Shimon Peres écrivit à son sujet : « Vos rapports avec la langue hébraïque sont faits de séduction, d'amour et d'abandon. Vous la courtisez, elle se donne à vous avec grâce et avidité, et se laisse conquérir par votre plume. »
Alors qu'il travaillait encore au kibboutz, il publia son premier livre, un livre pour enfants, « Icebergs et clochettes ». Son premier livre pour adultes, « Ma sœur, la mariée », parut en 1974. Il fit grand bruit et devint un best-seller, vendu à cent mille exemplaires, un chiffre remarquable pour l'époque. Quatre ans plus tard, « Michel Ezra Safra et ses fils » fut publié et devint lui aussi un best-seller, puis une série télévisée. « Avec le recul, je comprends aujourd'hui que je n'aurais pas pu écrire “Michel” si je n'étais pas né et n'avais pas grandi en Orient, et que je n'aurais pas pu l'écrire de cette manière si je n'en étais pas sorti. » Il reçut de nombreux prix : « Deux jurys, qui ignoraient chacun l'existence de l'autre, décidèrent la même semaine de m'attribuer un prix : le jury du prix Agnon de Jérusalem et celui du prix de la Création du Premier ministre. Pour recevoir le prix de la Création, je devais me consacrer uniquement à l'écriture pendant une année entière. J'ai demandé au kibboutz, et on m'a répondu : bien sûr. Tu recevras le prix et tu écriras. C'est ainsi qu'on m'a accordé une année entière à ne faire qu'écrire. C'était un rêve que je n'avais pas osé exprimer, encore moins demander au kibboutz. Une année pour écrire ! Cette année d'écriture ininterrompue fut extrêmement productive. Les deux livres m'ont aussi rapporté de bons revenus, et au kibboutz, on m'a dit : tu ferais mieux de t'asseoir et d'écrire, cela rapporte plus que ton salaire au ministère de l'Éducation. Je suis devenu écrivain à plein temps, et c'est alors que ma véritable œuvre a commencé. »
Après « Michel Ezra Safra et ses fils » et « La Couronne », Amnon espérait recevoir le prix Israël, même s'il savait bien qu'il ne le recevrait pas, à cause d'une critique publiée en 2012 dans Yediot Aharonot, sous le titre « Le prix de la moitié d'Israël ». Il écrivit : « Et voici le jour de l'Indépendance. L'un de ses moments forts est la cérémonie de remise des prix Israël. Dix lauréats. Tous les dix sont ashkénazes. Pas un seul Séfarade ou Oriental digne du prix. Le prix de la moitié d'Israël... Le cœur fait mal. La lumière décline. Si seulement mon cœur était le seul à souffrir. Je sais qu'il s'agit du cœur de la moitié des habitants de ce pays. Ses fils et ses bâtisseurs. »
L'écrivain et le banquier : le nom Safra
Peu après la publication du livre « Michel Ezra et ses fils », Amnon nous révèle l'histoire suivante : « Le personnage de Michel est entièrement fictif. Il a été conçu comme un archétype du Juif oriental instruit, riche, plein d'esprit et respecté. Avec le recul, il était peut-être l'antithèse du populaire Salah Shabati, que j'aimais bien, et qui mettait en avant la pauvreté et le primitivisme. »
« J'ai choisi spontanément et tout naturellement le nom de famille “Safra”. Je ne m'étais pas douté que ce serait aussi problématique. » Il poursuit en racontant ce qui s'est passé : « Même si je dépeignais une famille assez riche et respectée, elle l'était des dizaines de fois moins que la véritable famille Safra, au sommet de la pyramide, pas seulement à Alep. Edmond Safra, l'aîné, mon compatriote et mon contemporain, était considéré comme le Juif le plus riche du monde. Un jour, après la parution du livre, cet Edmond s'est emporté et m'a fait venir dans son bureau de Genève pour tenter de me faire changer le nom de mon héros et de débarrasser mon livre du nom Safra. » C'est ainsi que commence l'histoire entre Amnon, le membre de kibboutz, et la famille Safra, famille de banquiers milliardaires, ainsi qu'avec le plus éminent de ses membres, Edmond.
« Je suis arrivé dans son bureau somptueux, où la sobriété était de mise, vêtu de mes plus beaux habits de membre de kibboutz. J'étais impressionné de rencontrer le chef de la pyramide alépine mondiale, connu pour obtenir tout ce qu'il désirait. Après quelques formules de politesse et quelques mots pour faire connaissance, Edmond est allé droit au but : “Je n'aime pas que vous utilisiez mon nom de famille sans autorisation et sans raison, pour ne pas dire plus. Nous devons changer cela.” J'ai commencé calmement et lui ai expliqué que la fiction, partout dans le monde, utilise des noms de famille authentiques pour l'environnement dans lequel se déroule l'intrigue. » Il tenta de calmer Edmond. « Il s'impatienta et déclara catégoriquement : “Je veux que vous changiez le nom de famille dans vos livres et que le nom Safra n'y apparaisse plus jamais. Je sais que des milliers d'exemplaires du roman sont en cours d'impression. Je suis prêt à acheter et à détruire tout ce qui a été imprimé, puis à financer une nouvelle édition de votre œuvre avec un autre nom de famille, celui qui vous plaira. Et ce n'est pas seulement à cause du mauvais œil !” Il sortit un chéquier et le posa brutalement sur la table. Je compris qu'il me déclarait la guerre. Je lui dis : “Cher Monsieur Safra, je sais que c'est un chéquier, mais croyez-moi, je n'ai jamais tenu une chose pareille entre mes mains. Je suis membre d'un kibboutz, aussi étrange que cela puisse vous paraître. Je n'écris pas pour vendre et gagner de l'argent.” »
« Bravo ‘alayk ! », répondit-il dans une expression alépine, moitié française, moitié arabe, moitié élogieuse, moitié moqueuse. Son sourire forcé ne me plut pas. Je compris qu'il fallait changer de tactique. Je lui dis à voix basse : « Vous imaginez le bruit et les soupçons que pourrait susciter en Israël et dans la communauté d'Alep une telle décision de ma part ? Cela éveillerait des soupçons et des théories du complot : qu'est-ce qui pousse un écrivain - pour la première fois dans l'histoire de la littérature - à détruire une édition de dizaines de milliers d'exemplaires ? » Par politesse, Edmond poursuivit la conversation sur un autre sujet, comme pour me montrer qu'il était convaincu par mon dernier argument, et me demanda pourquoi un homme comme moi gaspillait sa vie dans un kibboutz. Au moment de nous séparer en nous serrant la main, il me demanda en souriant s'il viendrait un jour où il pourrait acheter un kibboutz : « J'ai entendu dire que les kibboutzim prospèrent et que leurs fils s'enfuient », dit-il à ma grande surprise. Voilà, à peu près, le souvenir que j'ai gardé de cette rencontre à Genève. J'y suis entré tremblant et j'en suis sorti encouragé. La menace du “qu'en dira-t-on” avait fait pencher la balance. » Bien sûr, comme toute histoire liée à la Couronne, celle-ci ne pouvait se terminer sans mystère. Certains ont lié la mort d'Edmond à la Couronne et à sa demande de changer le nom dans le livre, mais Amnon tenait à le démentir : « Edmond Safra, que son souvenir soit béni, a connu une mort étrange, enfermé et surprotégé dans son penthouse de Monaco, en 1999. Malgré tous ses systèmes de sécurité sophistiqués, il n'a pas réussi à s'échapper et à se sauver des flammes qui ont envahi ses appartements. Quiconque associe sa fin tragique à des actes répréhensibles qu'il aurait commis dans sa vie fait une terrible injustice à un homme honnête et généreux. »
Le mystère des pages manquantes
Amnon Shamosh joua un rôle important dans la publication de l'histoire de la Couronne, comme il l'écrit : « Après la mort de Ben-Zvi, la Couronne, si elle n'était pas perdue, fut reléguée dans la cave de l'Institut. C'est avec une ironie amère que son existence et son importance ne devinrent connues du grand public qu'à la suite de la série télévisée de fiction, remplie d'histoires inventées par un écrivain qui n'avait jamais vu ni étudié la Couronne. » Il faisait allusion à la série « Michel Ezra Safra et ses fils ». Une deuxième fois, il contribua à faire publier le livre, comme le raconte l'histoire suivante : « Dans les années 1980, l'Institut était dirigé par mon ami d'enfance, le professeur Nehemia Levtzion, l'un des membres de la bande mythique des bergers de Ma'ayan Baruch que je dirigeais. Je suis allé le voir aussi et je lui ai dit : “J'attends de toi que tu agisses. Je ne te lâcherai pas.” Je voulais qu'il fasse connaître la Couronne au grand public. » Il poursuit : « Quelques semaines passèrent, puis il me convoqua et, à ma grande surprise, me retourna mes propres paroles : “C'est de toi que j'attends des actes, et je ne te lâcherai pas. Je n'ai pas trouvé de chercheur prêt à faire le travail et à faire connaître au public l'importance de la Couronne, ce qu'elle contient et ce qui lui manque. Mes prédécesseurs ont eux aussi cherché quelqu'un et n'en ont pas trouvé. Personnellement, dans ce cas, je préfère qu'un écrivain mène les recherches et les enquêtes, car son travail touchera des milliers et des dizaines de milliers de personnes, et non une poignée de scientifiques. C'est toi qu'il nous faut !” conclut-il. » Il poursuit en décrivant les conditions : « Il connaissait ma sensibilité à l'égard de la Couronne et me promit, oralement et par écrit : a. une liberté universitaire totale ; b. un assistant exceptionnel dans le domaine ; c. un salaire mensuel versé à la caisse du kibboutz pendant un an ; d. une édition anglaise parallèle. Les points b et c ont résisté à l'épreuve du temps. Et de l'amitié. C'est toujours ça. »... « J'ai consacré environ quatre ans à écrire le livre “La Couronne : l'histoire de la Couronne d'Alep”. »
Alors que l'histoire semble toucher à sa fin, une nouvelle affaire mystérieuse, marquée par un meurtre et beaucoup d'argent, se dessine. La voici : peu après l'arrivée de la Couronne en Israël, on découvrit qu'elle était parvenue au président incomplète, pour le moins qu'on puisse dire. Un examen approfondi révéla, à la stupéfaction générale, qu'environ un tiers de ses pages manquait. La Couronne arrivée en Israël comptait 294 pages de parchemin sur les 487 que comptait le manuscrit complet. Et, chose stupéfiante, la partie manquante comprenait les cinq livres de la Torah, à l'exception des derniers chapitres du Deutéronome, ainsi que les dernières pages de la Couronne : une partie du Cantique des Cantiques, les rouleaux de l'Ecclésiaste, des Lamentations et d'Esther, et les livres de Daniel, d'Esdras et de Néhémie. Plusieurs pages manquaient également dans les autres livres des Prophètes et des Écrits. En outre, les pages de la Massore et de la grammaire massorétique qui se trouvaient au début et à la fin de la Couronne avaient disparu, ainsi que des inscriptions donnant des informations sur sa rédaction, sa consécration et son rachat aux mains des ennemis. Au fil des ans, jusqu'à aujourd'hui, beaucoup se sont demandé où se trouvaient les autres pages : avaient-elles brûlé, avaient-elles été volées ou vendues ? Ces questions ont poussé plusieurs chercheurs à tenter de déterminer précisément quand ces pages avaient disparu. À leur tête se trouvait Rafi Siton (né Sethon), ancien haut responsable du renseignement et de l'espionnage, qui avait occupé différents postes dans l'armée israélienne, le Shin Bet et le Mossad. Autrefois, Rafi avait participé à la localisation et à l'achat des manuscrits de la mer Morte, juste après la guerre des Six Jours. Il fut rejoint par Ezra Katzin. Tous deux étaient fiers d'être nés à Alep. Selon eux, la Couronne avait probablement été dérobée par des représentants de l'Institut Yad Ben-Zvi. Ils désignèrent le directeur de l'Institut pendant de nombreuses années, M. Meir Benayahu, comme responsable de la disparition des pages. Autour de ces chercheurs se forma un groupe surnommé « la résistance clandestine de la Couronne », qui fit de la recherche de la Couronne d'Alep l'œuvre de toute une vie. Parmi ses membres se trouvaient les écrivains Matti Friedman et Yifat Erlich, fascinés par le plus grand mystère entourant un manuscrit juif. Avec le cinéaste Avi Dabbah, arrière-petit-fils du gardien de la Couronne à Alep, ils remuèrent ciel et terre pour retrouver les parties disparues de ce manuscrit biblique d’une importance exceptionnelle. Avi Dabbah réalisa aussi un film intitulé « La Couronne perdue », dans lequel il documente les tentatives de retrouver les éléments manquants. Le mystère de l'affaire s'épaissit au fil des témoignages et des découvertes recueillis au cours de l'enquête. Le témoignage de Meir Musayoff, célèbre marchand d'antiquités, est l'un des plus importants. Un jour, deux jeunes étudiants en yeshiva se présentèrent dans sa chambre d'hôtel, une valise à la main, et lui montrèrent une centaine de pages de la Couronne. Meir Musayoff ne doutait pas qu'il s'agissait de pages originales. Le prix demandé dépassait les moyens du marchand. Deux semaines plus tard, celui qui avait proposé les pages de la Couronne à Musayoff fut retrouvé mort dans une chambre d'hôtel à Jérusalem, et la valise avait disparu.
Amnon Shamosh avait une autre version : « Mon hypothèse de départ était qu'un seul homme avait pris presque tout le Pentateuque, tandis que les pages isolées et les cahiers manquants des autres livres de la Couronne étaient tombés entre les mains de plusieurs personnes et avaient été conservés comme amulette, souvenir ou paiement venu du ciel pour le risque pris en cachant la Couronne aux autorités »... Ce qui renforce son hypothèse, c'est qu'à deux reprises, au fil des années, des pages ont été retrouvées : une page entière des Chroniques a été retrouvée chez une famille originaire d'Alep vivant à New York, puis réintégrée à la Couronne. Un autre indice a également été découvert : un fragment d'une page de l'Exode était conservé aux États-Unis dans le portefeuille d'un Juif originaire d'Alep et lui servait en quelque sorte d'amulette.
En 1986, la boucle est bouclée. La « Couronne », rendue à Jérusalem, repose à l’endroit qui lui revient, dans le bâtiment impressionnant du « Sanctuaire du Livre » au musée d’Israël. En 2016, l’UNESCO a reconnu la Couronne comme un bien culturel mondial. Il existe aussi un site internet où l’on peut la voir.
Une vie d'écriture et d'amour
Amnon a publié environ vingt-cinq livres, relevant de genres très variés : nouvelles, romans, livres pour enfants, poèmes. Ses livres abordent des sujets comme l’immigration, la vie juive dans les pays musulmans avant la fondation de l’État, les Juifs d’Alep et les marranes d’Espagne. Certains de ses livres ont été traduits en anglais, en espagnol et en arabe. Dans sa vieillesse, sa vue s’est considérablement détériorée, jusqu’à presque la cécité ; malgré cela, il a continué à écrire de la littérature, avec l’aide d’une secrétaire à qui il dictait. Sa situation financière n’était pas bonne non plus, et Amnon n’avait pas honte de le dire : « Je suis retraité sans pension, parce qu’au kibboutz, on ne cotisait pas pour la retraite. Les revues ne paient pas et j’ai besoin d’argent, mais on ne respecte pas mon travail. » Ses propos ont suscité une vive polémique et conduit beaucoup de gens à appeler le ministère de la Culture à prendre soin des artistes âgés.
Nous découvrons la grande histoire d’amour d’Amnon et Hanna après la mort de Hanna, alors qu’Amnon a presque perdu la vue, dans deux livres exceptionnels : « Bonjour, Alts Heimer » et « Lettres à Hanna », tous deux dédiés à son amour, Hanna. Le premier se concentre sur sa vie aux côtés de sa femme, durant les années où elle a souffert de la maladie d’Alzheimer. Le livre prend la forme d’un journal, où il nous révèle que le secret, pour le conjoint, est de faire face à la situation avec un « amour désintéressé, plus mûr, plus entier, conscient du chemin semé d’embûches ». Chaque matin, il lui raconte ses beaux souvenirs, qui lui procurent un instant de plaisir, comme dans le film « N’oublie jamais » (« The Notebook »), qui raconte l’histoire d’amour de Noah et Allie : Noah lit à Allie, âgée et hospitalisée, alors qu’elle souffre de démence.
Le second est un recueil de lettres, dont il lui a écrit la plupart après la mort de Hanna. Il les a publiées de temps à autre dans Maariv, puis les a rassemblées dans un livre. Elle était sa seule destinataire ; ce sont de magnifiques lettres d’amour et de nostalgie, qui brisent le cœur mais le guérissent aussi. Deux mois après sa mort, il lui écrit :
16 mai 2016
« Dans une semaine, le 23 mai, nous célébrerons sans toi, mais en ta présence, notre 66e anniversaire de mariage. L’anniversaire de notre famille, qui a toujours été et restera plus important que l’anniversaire de chacun de ses membres. Pour la première fois sans toi. Nous nous sommes rencontrés à Ma’ayan Baroukh, en septembre 1947, dans un kibboutz tout neuf, à une époque où un État était en gestation. Cette main invisible qui avait amené le garçon de neuf ans d’Alep à Tel-Aviv et en Galilée t’a aussi arrachée à Vienne pour t’envoyer dans un pensionnat en Angleterre, puis dans un convoi de navires bombardés jusqu’à New York. De là, tu as pris un bateau pour la Palestine mandataire, puis la Haute-Galilée, où nous nous sommes rencontrés à l’entrée de la salle à manger du kibboutz. Je t’ai raconté alors que je n’étais au kibboutz que par hasard, et que j’aurais dû être à l’Université hébraïque de Jérusalem à cette époque... Par hasard, le kibboutz avait acheté un troupeau de moutons au Liban, et l’assemblée du kibboutz avait décidé de me rappeler à la maison pour mettre sur pied l’élevage ovin du kibboutz et de repousser un peu mes études. Si je n’avais pas accepté d’interrompre mes études et mon travail d’instructeur pour retourner au kibboutz, nous ne nous serions jamais rencontrés. Te souviens-tu du nombre de fois où nous nous sommes raconté l’un à l’autre les merveilles du destin qui nous avait réunis ? Je te demande si tu t’en souviens. »
Le berger syrien et la jeune New-Yorkaise
Malgré le récit romantique de leur première rencontre, les débuts de leur relation n’ont pas été tout à fait faciles. Dès le premier instant, Hanna et Amnon savaient qu’ils voulaient être ensemble, mais celle qui n’appréciait guère cette union était la mère de Hanna. On ne peut pas vraiment lui en vouloir, comme il le raconte avec humour : « Le plus grand tournant de ma vie a eu lieu au printemps 1950. Une jeune femme charmante, venue de New York, est arrivée dans le kibboutz qui n’avait que deux ans, où je gardais les moutons. Pionnière, militante et animatrice du mouvement Habonim, diplômée de NYU. Ses parents étaient restés à New York. Notre amour s’est embrasé à petit feu, mais sans jamais s’éteindre. Il a commencé dans la salle à manger, a atteint son apogée sur l’aire de battage et s’est achevé dans la chambre familiale. Au bout de quelques mois, nous avons décidé de nous marier. Hanna a écrit une courte lettre à sa mère pour lui annoncer son intention de m’épouser. Le mot qui a sauté aux yeux de cette mère inquiète et éloignée était Syrian (syrien). Dans une deuxième lettre, qui tentait de combler les lacunes et de rassurer ses parents inquiets, Hanna a ajouté le mot shepherd (berger). Sa mère, psychiatre, a envoyé un télégramme urgent à son mari, membre du Congrès sioniste et envoyé du Congrès juif, qui donnait des conférences dans les communautés juives d’Amérique centrale et du Sud. Le télégramme ne contenait qu’une courte phrase : “Notre fille est devenue folle, elle veut épouser a Syrian shepherd.” À vrai dire, moi aussi, j’aurais été effrayé par un berger syrien inconnu au nom de famille étrange, de quelques années plus jeune que leur chère fille... Nous nous sommes mariés sans attendre l’autorisation de qui que ce soit, et il a fallu longtemps avant que les parents inquiets rencontrent le berger syrien. La première rencontre avec sa mère inquiète a eu lieu pendant le stage de formation en France, où nous avions été envoyés, nous deux francophones, pour préparer de jeunes Nord-Africains, d’Égypte jusqu’au Maroc, à la vie au kibboutz. Le premier lieu de formation où nous sommes arrivés s’appelait “La Galinière”, près de la bourgade reculée de La Bastidette, dans le sud de la Provence. La vie à la campagne, en France, nous a stupéfiés par son caractère primitif, son retard et sa torpeur, si différents du kibboutz moderne et animé d’Israël. La mère de Hanna est arrivée en toute hâte au centre de formation pour voir quelle vie le berger syrien lui réservait. Elle a effectivement découvert une ferme ancienne, où l’on puisait l’eau du puits de la cour à l’aide de deux seaux, l’un qui montait et l’autre qui descendait, et où les bêtes et les habitants vivaient côte à côte, dans une grande proximité. Elle n’en croyait pas ses yeux en nous voyant nous laver près d’un réchaud à pétrole, sur lequel était posé un bidon rempli d’eau, que nous nous versions sur la tête avec des boîtes de conserve vides et rincées. Nous mangions dans la modeste salle à manger, avec les stagiaires bien sûr, dans des assiettes et des gobelets en fer-blanc, dans des conditions dignes d’un kibboutz au cours de son premier mois d’existence. La mère inquiète a pris un taxi jusqu’au village voisin et en est revenue avec une petite poêle pour faire cuire un œuf, qui tenait parfaitement sur le poêle primitif, ainsi qu’une spatule et quelques ustensiles essentiels qu’elle avait eu du mal à trouver dans le magasin du village isolé. Nous avons fait tout notre possible pour divertir notre invitée, qui nous avait surpris par cette visite éclair. Au milieu des plaisanteries et des rires qui nous aidaient à surmonter la gêne, la mère inquiète a lancé une autre perle à sa fille : you cradle robber (voleuse de berceaux). On ne sait pas vraiment contre qui elle était le plus en colère, le berger séducteur ou la fille naïve. Mais nous n’en étions pas encore au plus important. Avec appréhension, nous lui avons annoncé que Hanna était enceinte. Oubliant soudain toute son éducation et sa formation médicale, elle a déclaré d’un ton ferme : “Ma fille ne va pas accoucher dans un endroit pareil !” Moins d’une heure plus tard, après une brève conversation en hébreu entre nous, nous avons décidé que la femme de New York avait raison. Nous avons convenu qu’à l’approche de l’accouchement, Hanna partirait chez elle, à New York, pour donner naissance à notre fille aînée. Et c’est ce qui s’est passé. »
Cette histoire, malgré son ton comique, fait bel et bien ressortir la question des clivages ethniques. Amnon était très conscient des tensions liées à la rencontre entre Ashkénazes et Orientaux en Eretz-Israël, et cette tension a occupé une place importante dans son œuvre.
Il poursuit ainsi : « Environ six mois avant l’accouchement, Hanna est montée dans un avion à Paris, en direction de New York. Les compagnies aériennes n’autorisaient pas les femmes enceintes à prendre l’avion au-delà de ce stade de la grossesse. Nous nous sommes tenus dans les jardins de Versailles, la veille du vol, et avons inscrit sur un papier posé sur la balustrade des prénoms possibles pour un garçon et une fille. Le premier prénom choisi pour une fille était Galia, et c’est encore le sien aujourd’hui. Le premier prénom possible pour un garçon était Hagaï, celui de l’ami avec lequel j’avais traversé la guerre d’indépendance dans Jérusalem assiégée. Vingt ans plus tard, à Ma’ayan Baroukh, Galia a choisi pour mari un homme prénommé Hagaï. Le papier avec les deux listes est toujours chez nous. »
Des lettres d'outre-mer
À New York, enceinte, Hanna est bouleversée par la distance, le manque et le désir, et nous avons un aperçu des lettres qu’elle lui envoie :
New York, 3 juillet 1951
« ... Mon imbécile, je t’aime terriblement, et je suis très heureuse que nous ayons un bébé dans mon ventre. Mon ventre regrette tes mains - tout mon corps regrette le merveilleux contact de mon Amnon. Je porte presque tous les jours le chemisier rouge de prenatal - et chaque fois, je regrette que tu ne puisses pas profiter de son absence de manches pour atteindre toutes sortes d’endroits merveilleux. Tu t’en souviens ? »
Galia naît, Hanna devient mère et Amnon est absent ; l’absence d’Amnon devient insupportable à Hanna. Elle lui écrit :
« Mon Amnon, mon Amnon adoré,
Amnon, Amnon, je n’en peux plus sans toi. Je deviens folle tellement tu me manques. Je veux que tu sois déjà là, près de moi. Avec moi et Galia. Je rêve beaucoup de toi (et pas d’autres garçons, espèce de coquin), et chaque fois que je regarde Galia (et il n’y a pas beaucoup de moments dans la journée où je ne la regarde pas), je pense à son père, notre merveilleux Amnon, qui est si loin et ne peut pas la voir, ni voir comme elle grandit de jour en jour. Je regrette, je regrette terriblement de l’avoir quitté et d’être partie si loin - puis je me rappelle que j’ai promis de ne pas regretter, mais c’est vraiment très difficile de tenir cette promesse. »
Et il lui répond dans une lettre émouvante, débordante de nostalgie :
Sardelis, lundi 18 juin 1951
Hanna, Hanna, Hanna, Hanna,
Depuis ce matin, je retiens mes sanglots et maintenant je n’y arrive plus - ils ont éclaté. Je ne sais pas ce qui m’arrive. J’ai une douleur terrible dans la poitrine. La nourriture ne passe pas. Quelque chose se tend en moi et menace d’exploser à tout instant. J’ai besoin de toi, Hanna. Je ne peux pas vivre sans toi.
Je t’aime tellement. C’est à en devenir fou. Je ne me pardonnerai jamais de n’avoir pas profité du temps où nous étions ensemble et où je pouvais t’aimer, être près de toi et puiser en toi amour, amour et encore amour. Je n’avais pas de temps à te consacrer et je t’ai aussi fait souffrir ainsi. »
Dans une autre lettre, alors qu’il ne lui répond apparemment pas aussi vite qu’elle le souhaiterait, elle le gronde :
« Amnon, je suis inquiète. Pourquoi n’as-tu pas écrit depuis si longtemps ? J’ai du mal à croire que tu n’aies pas écrit parce que tu n’as pas reçu de lettre de moi. Si je n’ai pas de lettre demain, je crois que je t’enverrai un télégramme. Bonne nuit, homme méchant et négatif, écris à ta Hanna et à ta Galia, qui s’ennuient de toi jour et nuit. Et si tu dois rêver de femmes, veille au moins à ce qu’elles soient habillées.
Ta Hanna. »
Des lettres à Hanna, après son départ
Hanna est morte le 15 mars 2016. L’âme d’Amnon, liée à celle de son amour, a continué à lui raconter des histoires de leur passé commun et de sa vie après son départ. Dans l’une des premières lettres qu’il lui a écrites après sa mort, il dit : « J’ai la volonté et la capacité mentale de vivre et de créer ; pour l’instant, cette création se concentre dans les lettres que je t’écris. D’un autre côté, je sais et je comprends que mon corps est épuisé et souffre. »
« J’entre dans la chambre à coucher sur la pointe des pieds, pour ne surtout pas te réveiller, et c’est seulement alors que la réalité émerge : tu n’es pas dans le lit. Je me glisse silencieusement dans le lit et regarde pour m’assurer que ta main gauche ne tâtonne pas vers moi. Je te parle brièvement, mais avec les mots qui nous ont liés, puis j’attends patiemment que tu me rejoignes dans mes rêves. Tu viens, ils viennent, et le somnifère fait son effet. Il efface tout. »
Ces lettres sont pleines de vie, de désir, de sensualité à un âge avancé. Même si Hanna n’est plus là et qu’il est devenu aveugle, l’amour continue d’exister et la mort ne peut rien contre lui.
En mai 2016, il écrit :
« Ma Hanna,
Ce matin, comme tous les matins depuis deux mois, j’étais allongé dans mon lit, entre veille et sommeil, et j’ai été ému de t’entendre prononcer mon nom. Cet “Amnon” qui sortait toujours de ta bouche sur un ton doux, unique en son genre. Cela arrive chaque jour. Je me réveille vers six heures du matin et je passe du temps avec toi dans le lit jusqu’à huit heures, l’heure de la toilette et du petit-déjeuner. Nos conversations sont à sens unique, comme tu m’y as habitué au cours des douze dernières années. Les dernières où tu étais présente physiquement. Ta maladie, qui a effacé les expériences de ta mémoire et les mots de ta bouche, a fait de moi un bavard intarissable... alors comme maintenant. Ma mémoire embrumée passe sous silence le dernier mois, où tes joues étaient creuses, et se souvient d’elles, les revoit pleines et douces, accueillant l’amour et le rendant avec appétit. Des doigts et des lèvres. Et même du nez, au grand dam d’Alts Heimer, jaloux de toi au désespoir. »
Bonjour, Altz Heimer
Au moment où la maladie de Hanna s’est déclarée, Shamosh lui-même perdait peu à peu la vue, jusqu’à devenir presque totalement aveugle. Hanna avait pour rôle de lui lire le journal. Chaque matin, ils recevaient Haaretz et, le week-end, Hanna prenait le supplément consacré à la culture, à la littérature et aux livres, puis lui lisait article après article. Une heure plus tard, elle avait oublié qu’elle le lui avait déjà lu et recommençait ; Amnon aimait l’entendre encore et encore. Amnon a été saisi par le besoin urgent de consigner ce qu’il y avait eu de beau et ce qui était à venir, malgré ses propres problèmes de santé. Quand Hanna se comportait de manière étrange, illogique ou agressive, il dirigeait sa colère et sa frustration vers un personnage imaginaire qu’il avait inventé - un homme prénommé Alts et dont le nom de famille était Heimer. Au début de son livre « Bonjour, Alts Heimer », Amnon écrit :
« À Hanna, l’amour de ma vie
Pendant sept années entières, douces, enveloppées d’angoisse et d’espoir, j’ouvrais les yeux chaque matin et je disais à voix haute à ma femme, à mes côtés : Bonjour, Hanna ! Puis j’ajoutais, sans voix, en moi-même (en réalité, entre lui et moi) : Bonjour, Alts Heimer ! Je le considérais comme un homme prénommé Alts et dont le nom de famille était Heimer. Il menaçait avec une grande force l’esprit de Hanna et la longue et parfaite vie de couple que nous avions construite. Je lui ai annoncé que j’avais l’intention de l’affronter de toutes les forces de mon corps et de mon âme, et de le contenir dans le territoire étroit qu’il avait réussi à conquérir : celui de la mémoire à court terme. Dans ce domaine, sa prise de contrôle a été progressive, mais totale. Au-delà, lui ai-je dit sans voix, nous ne te laisserons pas envahir l’essentiel - la partie cognitive du cerveau de Hanna. Un esprit que je connaissais depuis plus de 60 ans. Un esprit qui m’a enrichi et m’a apporté tant de bonheur. Un esprit vif, plein de sagesse, d’intelligence, de savoir et d’humour. Un esprit que je considérais comme un territoire qui m’appartenait et auquel aucun élément étranger ne pourrait accéder. Pas même toi, monsieur Alts Heimer ! »
Alors même que la maladie progressait et que sa fin approchait, il écrit : « Je commence à écrire ces lignes à la fin des fêtes de Tichri 5772. Aujourd’hui, il m’apparaît clairement que nous entrons dans une nouvelle ère. Alts Heimer va nous obliger à comprendre qu’il a envahi tous les domaines du cerveau et que nous devons nous adapter à lui, et non l’inverse. Son comportement est devenu agressif, conquérant et désespérant. C’est pourquoi je ressens le besoin d’écrire aujourd’hui et demain sur ces sept années merveilleuses, durant lesquelles nous sommes retombés amoureux, malgré ses limitations et les miennes, notamment la perte de la vue, survenue au milieu de ces sept années. Retomber amoureux en sachant et en comprenant que nous étions dans le dernier tiers de notre vie. Que nous avions eu la chance de vivre longtemps et que nous allions devoir le payer. Que nous allions devoir accepter ce prix, faute de mieux. Nous avons accepté nos limitations et les avons enveloppées d’humour et d’amour. Nous nous sommes complétés l’un l’autre. Chaque matin, elle me lisait le journal avec éloquence et intelligence, et je répondais avec patience et humour à ses questions lassantes, répétées des dizaines, voire des centaines de fois. Elle avait bien sûr oublié qu’elle avait déjà posé la même question trois minutes plus tôt, puis une heure plus tôt, puis deux heures plus tôt, et chaque jour pendant tout le mois, voire toute l’année. »
L'amour et la soif qui restèrent
Amnon était préoccupé par ce qui arriverait après son départ. Il ne voulait pas croire que le grand amour partirait avec lui, et il écrit :
Lundi 20 juin 2016
« Ma Hanna, le printemps touche à sa fin dehors, attaqué par l’été israélien épuisant. Le jour, je suis plongé dans l’écriture et la lecture, avec l’aide de ces personnes que tu connaissais bien. Chaque jour, à 23 heures, j’écoute les informations et je vais me coucher. Avec toi. Tout commence par des souvenirs qui oscillent entre tristesse et hallucinations. Je m’endors vraiment avec toi, ta tête vacillant dans l’obscurité derrière mes paupières fermées. Même au-delà des hallucinations, nous sommes tous les deux allongés à quelques centaines de mètres l’un de l’autre. À distance de marche. Toi, tu reposes en paix. Moi, je suis agité. Je m’efforce d’habituer mon âme et mon corps à cette nouvelle situation. Ce n’est pas facile. Il est douteux que cela soit possible longtemps. Longtemps, nuit après nuit. Tout s’étire. Les heures de la nuit, les heures de solitude, les heures de réflexion. J’aime les heures d’écriture, qui, jusqu’à présent, renforcent le lien entre nous. J’ai l’impression d’être sur le point de résoudre l’éternelle énigme humaine : que se passe-t-il dans l’au-delà ? As-tu déjà compris quel avenir attend nos âmes mortes ? Et crois-moi, la première chose que je veux élucider, que je brûle de découvrir, c’est s’il y a une chance de te retrouver et d’ouvrir un nouveau chapitre de notre vie de couple. Ni Léviathan ni bœuf sauvage, ni vierges ni anges aux ailes blanches. Seulement toi et moi. Moi et toi. Sur ma vie ! Enfin, sur ma mort ! »
En tant que membre d’un kibboutz au soir de sa vie, Amnon savait qu’il n’avait aucun bien à léguer à ses héritiers. En tant qu’écrivain, on aurait pu s’attendre à ce qu’il leur laisse un héritage spirituel. Ceux qui le connaissaient bien ne furent pas surpris qu’il leur lègue « une foule de choses à réparer », comme il l’expliquait dans une interview accordée en 2007 au site des kibboutz : « La grande satisfaction que Hanna, mon épouse, et moi avons trouvée dans notre vie ici, c’est notre combat pour améliorer les choses, et je ne voudrais pas que cette satisfaction soit retirée à mes petits-enfants. Si nous avions réussi à réparer le monde, que resterait-il à nos petits-enfants ? Je suis heureux de leur laisser une foule de choses à réparer. Avec la douleur et la joie, je leur laisse aussi le défi de les réparer. Dans l’un de mes poèmes, j’ai écrit : “Certains lèguent à leurs enfants la soif. D’autres leur lèguent la maison.” Je leur lègue la soif, pour qu’ils travaillent à l’étancher. Je leur lègue une vie de lutte quotidienne et constante pour une vie meilleure, comme celle que j’ai menée. »
Amnon Shamosh est mort en avril 2022, six ans après Hanna, à l’âge de 93 ans. Il était entouré par une famille aimante et dévouée.





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