Les débuts de la colonisation moderne de la Galilée remontent aux membres de l'ancien Yichouv, habitants de Safed, qui jetèrent les premiers jalons de colonies sur le mont Méron. La localité de « Jarmak » (nom arabe du mont Méron) fut fondée par Israël Bak et son fils Nissan Bak en 1834, mais abandonnée quelques années plus tard. L'essor véritable de la colonisation commença avec les première et deuxième aliyot. Des immigrants juifs venus d'Europe arrivèrent alors en Galilée. Ils fondèrent les colonies de Rosh Pina, Yesod Hamaala, Metula, Ilaniya, Kfar Tavor, Yavneel, Beit Gan et d'autres encore. Malheureusement, les aléas de la nature et les difficultés économiques eurent raison de la grande majorité d'entre elles.
Yoav Doubrovine fait son alyah
C'est Haïm Kalvarisky-Margalit, fonctionnaire de l'ICA, qui, au début du XXe siècle, estima que, pour relever le niveau déplorable de la plupart des agriculteurs juifs, il fallait faire venir de Russie quelques convertis au judaïsme, réputés être des cultivateurs expérimentés. Leur grande expérience, leurs qualités et leurs réussites suscitaient la jalousie. Ils se contentaient de peu, travaillaient dur et ne se plaignaient pas. Au fil des années, la jalousie entre les colons et les convertis s'estompa. Les agriculteurs de Galilée apprirent les secrets du travail de la terre, et les enfants des convertis fréquentaient les maisons des agriculteurs et épousaient même leurs filles.
Le plus célèbre de ces convertis était Yoav Doubrovine.
Yoav Doubrovine arriva en Palestine en 1903, à l'âge de 72 ans. Kalvarisky lui proposa gratuitement un domaine de 650 dunams à Yesod Hamaala. Fier, Yoav répliqua : « En Russie, les paysans disaient : un paysan qui reçoit sa terre sans rien payer la verra reprise par une bourrasque, sans recevoir un sou en retour. »
Au début du XXe siècle, Meir Dizengoff et le Dr Hillel Yaffe se rendirent dans la ville de Kovno pour encourager l'émigration. Ils invitèrent les Juifs de la ville à des réunions où ils tentèrent de les enthousiasmer à l'idée de partir pour la Palestine. Pour favoriser l'émigration, les deux hommes évoquaient différents sujets : la Terre promise, la terre de nos ancêtres, une vie communautaire autonome et l'accomplissement des commandements qui ne s'appliquent qu'en Terre d'Israël. Le Dr Yaffe raconta qu'un vieil homme barbu venait chaque jour, se mêlait aux Juifs rassemblés et les interrogeait sur Jérusalem, le Carmel et la mer de Galilée. Il s'intéressait au climat du pays, à ses habitants, à leur mode de vie et au travail de la terre. Il confia aux deux émissaires qu'il était chrétien, issu d'une famille observant le sabbat, des Subbotniki qui croyaient en la Bible, et que sa famille possédait des terres et des domaines à Astrakhan, sur les rives de la Volga. C'était Yoav Doubrovine.
Une amitié se noua entre Doubrovine et le Dr Yaffe et, deux ans et demi plus tard, Doubrovine et sa famille se convertirent au judaïsme dans les règles. Lui et sa famille retournèrent à Astrakhan et, lorsqu'ils décidèrent de partir pour la Terre d'Israël afin d'y devenir agriculteurs, ils vendirent leur domaine pour une somme considérable. Ils emportèrent des charrues, des charrettes, du matériel de semis et de moisson, des outils de battage, des selles et une baratte servant à séparer la crème du lait. En route vers la Palestine, ils passèrent par Odessa et emportèrent un rouleau de la Torah, qui se trouve encore aujourd'hui dans la synagogue de Yesod Hamaala.
Le domaine près de Yesod Hamaala
Yoav Doubrovine acheta de ses propres deniers le terrain adjacent à Yesod Hamaala et y bâtit un domaine doté d'une vaste cour carrée, entourée d'un mur, dont toutes les ouvertures donnaient sur la cour, ce qui rendait les intrusions, les pillages et les attaques difficiles. Le domaine se trouve encore aujourd'hui à l'extérieur de la colonie. Les membres de la famille réparèrent et approfondirent un puits déjà existant jusqu'à atteindre une abondante nappe phréatique.

La famille Doubrovine élevait sur son domaine des taureaux, des vaches, des chevaux et des volailles ; un immense troupeau d'oies paissait dans le marais voisin de la Hula. En peu de temps, ils mirent sur pied une exploitation agricole bien organisée. Grâce au matériel agricole qu'ils avaient apporté et à leur connaissance de la rotation des cultures, ils obtinrent de grandes récoltes. Mais Yoav Doubrovine ne s'en contenta pas. Il retourna en Russie et, à son retour, rapporta des outils qui contribuèrent encore davantage à améliorer le niveau agricole du domaine.
Chaque matin, il partait travailler aux champs avec ses quatre fils. Ceux-ci étaient grands et robustes comme des cèdres, et remarquables par leur ardeur au travail. Dans les champs de maïs, Yoav s'arrêtait, étendait les bras et remerciait le Seigneur de lui avoir accordé, ainsi qu'à sa famille, de travailler la terre en tant que Juifs dans ce pays béni.
En 1922, une exposition agricole se tint dans la colonie de Rosh Pina. On y organisa un concours intitulé « Quel est l'agriculteur de Galilée qui possède le taureau le plus lourd ? ». On installa une grande balance, et 26 participants se présentèrent.
Doubrovine était le numéro 14 sur la liste. Lorsque son taureau monta sur la balance, les ressorts se brisèrent et celle-ci se disloqua. Doubrovine reçut une médaille pour avoir élevé le taureau le plus lourd de Galilée. La famille Doubrovine était admirée et enviée. Sa renommée commença à se répandre dans les environs et elle reçut d'importants visiteurs ainsi que des agriculteurs curieux, désireux de suivre son exemple.
Le paludisme et le deuil dans la famille
Le domaine des Doubrovine se trouvait près d'un marais et la fièvre s'abattit sans pitié sur la famille. Le premier à succomber fut Yaakov, le fils de la famille Doubrovine, âgé de 25 ans, qui laissait une femme enceinte et une fille. Yoav Doubrovine et ses fils ne se découragèrent pas et continuèrent à cultiver leurs terres, mais le paludisme ne les épargna pas et frappa aussi Avraham, un autre fils de Yoav. Il laissa derrière lui une femme et un enfant. À ceux qui venaient le réconforter, Yoav Doubrovine disait : « Ne pleurez pas les morts. Il ne faut pas remettre en question les voies de Dieu. Quant aux biens, mes enfants, vous savez bien que je ne suis pas venu en Terre d'Israël pour faire fortune. Les jours difficiles, eux aussi, ne dureront pas toujours. Et parmi toutes les épreuves que nous avons traversées et tous les malheurs qui nous ont frappés, je ne vous ai jamais entendu dire que vous songiez à quitter le pays. C'est bon signe, mes enfants, cela prouve que vous m'êtes fidèles… »
Ce même Chabbat, Yoav prit une décision : il devait sauver ses deux petits-enfants qui vivaient avec lui au domaine. Il décida d'abandonner la maison du domaine, de laisser son fils aîné, Its'hak, s'occuper de l'exploitation, de s'éloigner du marais, des anophèles et du paludisme, et de s'installer dans la colonie voisine de Rosh Pina. Il y éleva des poules et des oies, des chèvres, un troupeau de moutons ainsi que trois vaches. Derrière la maison, il défricha une parcelle où il cultiva des légumes.
Mais le destin s'acharna sur cette famille. Le fils Ephraïm labourait le verger d'oliviers avec le taureau lorsqu'une mouche le piqua. Yoav, âgé de 95 ans, enterra aussi son plus jeune fils, qui laissait derrière lui Esther, enceinte. Malheureusement, trois mois plus tard, Esther descendit à la source pour abreuver les moutons, se mit à accoucher et mourut. Yoav et sa femme Rachel s'occupèrent de leurs deux petits-enfants. Cinq ans plus tard, Rachel mourut et Yoav, centenaire, continua de vivre en Galilée, prenant soin de ses deux petits-enfants avec dévouement. Yoav Doubrovine mourut à l'âge de 104 ans.
Au début de 1967, Its'hak Doubrovine était le fils aîné encore en vie et celui qui continuait à s'occuper du domaine. Its'hak était déjà très âgé et s'accrochait de toutes ses forces à son domaine de Galilée. Nahman Shai, journaliste au journal « Bamahane Nahal », lui rendit visite à cette époque et le décrivit ainsi : « Domaine des Doubrovine, 1966-1967, quelle importance, au fond ? Pour Its'hak, aucune : “Quelle année sommes-nous ? Je le sais, moi ?” Dans sa chambre-cuisine, il y a un journal de janvier 1964. À part la nourriture, c'est l'objet le plus récent. Le coucou au mur a sans doute été brisé quelque part au début des années 1940, et à côté trône fièrement un certificat attestant que la famille Doubrovine a reçu une mention élogieuse lors de l'exposition agricole de 1927, sous le patronage de Son Excellence le haut-commissaire, lord Plumer. “C'est à nous”, dit-il en souriant… Il n'aime rien tant que de sauter de sa jument pour rejoindre le jardin d'enfants, au bord du chemin de terre qui mène à sa maison, et jouer avec les charmants bambins. Ceux-ci, il faut le dire, ne manquent pas d'affection pour “l'oncle”, ou plutôt “le grand-père”, Its'hak… 500 mètres de boue séparent la maison de Doubrovine de la colonie, mais chacun de ces 500 mètres vous fait remonter le temps, jusqu'aux débuts de Yesod Hamaala. Il faudrait faire de cette maison un musée… »
Its'hak Doubrovine resta s'occuper de l'exploitation de Yesod Hamaala. Malgré son grand âge, il marchait bien droit dans les champs du domaine de son père et disait fermement à ses amis : « Je ne quitterai pas ma petite Yesodka. » À 92 ans, Its'hak s'affaiblit et, en 1968, il fut transféré dans une maison de retraite à Gedera, après avoir fait don à l'État d'Israël des terres et de la maison du domaine.
Le domaine fut rénové et transformé en musée et en archives, qui racontent l'histoire héroïque de la famille Doubrovine et celle de la colonie de Yesod Hamaala.





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