Qui étaient vraiment les membres de la « première alya » et qu’est-ce que la « première colonie agricole » ? Nous allons le découvrir...
Les débuts de l'implantation en Galilée
Nous avons l’habitude d’appeler « première alya » l’immigration des Juifs en terre d’Israël entre 1882 et 1903, mais était-ce vraiment la première ? Elle fut précédée par l’« alya des Peroushim », ces disciples du Gaon de Vilna, qui arrivèrent en plusieurs vagues, la première dès 1772, sous la conduite du rabbin Azriel de Shklov. Mais eux non plus n’étaient pas les premiers. Ils avaient été précédés par l’« alya des hassidim », ou l’« alya des disciples du Baal Shem Tov », qui arrivèrent en terre d’Israël dès 1747. Peut-être est-ce donc à eux que revient le titre de « première alya ». Il convient de rappeler quatorze ans plus tôt déjà, le Baal Shem Tov lui-même avait tenté, sans succès, de monter en terre d’Israël.
Au sein de la nouvelle communauté hassidique s’intégra une famille de hassidim de Ruzhin qui apporta en terre d’Israël des valeurs telles que gagner sa vie par le travail, cultiver la terre et développer l’implantation juive dans le pays. Le père de famille était le rabbin Israël Bak, héros de notre histoire. Sa famille donna naissance à toute une lignée de pionniers, dont certains ont même donné leur nom à des rues dans tout le pays.
Tout cela précède cette « première alya »...
Petah Tikva fut fondée en 1878, l’année 5638 selon le calendrier hébraïque, comme le dit la chanson... Quelques semaines auparavant, la colonie de Gaï Oni avait été fondée sur les terres de Rosh Pina, acquises en 1875 par Eliezer Rokéah, petit-fils d’Israël Bak. Elle avait été précédée par Mikvé Israël, fondée en 1870 au sud de Jaffa par Charles Netter, elle-même précédée par la colonie de Motza, aux abords de Jérusalem, dont les terres avaient été achetées dès 1860. Mais le titre de « première colonie agricole » revient sans conteste à l’implantation du mont Méron, sur les terres du village de Jarmak, fondée par le rabbin Israël Bak dès 1834, cinquante ans avant la création de Petah Tikva. Le rabbin Israël Bak fut ainsi à la fois l’un des membres de la véritable première alya et le fondateur de la première colonie agricole.

Ce ne fut que le point de départ des activités d’Israël Bak et de sa famille, dont l’ampleur ne nous permet pas de décrire ici toutes les contributions à l’implantation juive en terre d’Israël. Mais commençons par comprendre ce que signifient les termes « hassidim » et « peroushim ».
Hassidim et Perushim
Le hassidisme est le mouvement fondé par le Baal Shem Tov, le rabbin Israël Baal Shem Tov, au XVIIIe siècle, dans la région de l’actuelle Ukraine. Sa caractéristique principale est le lien entre les fidèles et le Rabbi, chef de la cour hassidique. Comme la plupart des membres de la communauté n’étaient pas des érudits de la Torah, mais des travailleurs modestes, ils le consultaient sur toute question, puisqu’il était le seul de la communauté à maîtriser les subtilités de la loi religieuse. C’est ainsi que plusieurs cours hassidiques se formèrent à travers l’Europe, chacune avec son Rabbi, ses propres règles et ses propres coutumes. Leurs traits les plus marquants sont leur tenue vestimentaire et l’importance accordée à l’expérience spirituelle, notamment dans les prières faites dans la joie, avec des chants et des danses.
À l’opposé se trouvent les peroushim, ou « mitnagdim », à la tête desquels se tenait le chef des Lituaniens, le « Gaon de Vilna ». Ils considéraient le hassidisme comme un écart par rapport à la voie traditionnelle de l’étude de la Torah et de l’observance scrupuleuse de toutes les lois. Ils s’opposaient au mysticisme hassidique, à l’étude de la Kabbale et à la glorification du Rabbi. Aujourd’hui, les hassidim et les peroushim, ou Lituaniens, vivent principalement au sein du monde ultraorthodoxe et, malgré des différences toujours importantes, coopèrent dans de nombreux domaines.
Israël Bak de Berdytchiv à Safed
Le rabbin Israël Bak naquit en 1797 à Berdytchiv, en Ukraine, alors en Russie. Son père, le rabbin Avraham Bak, était libraire. Certains affirment que le nom Bak, qui signifie « fils de saints », fut donné à la famille après qu’un de ses ancêtres eut péri en sanctifiant le nom de Dieu. Selon une autre tradition, son père Avraham était le lecteur de la Torah à la synagogue du rabbin Lévi Its'hak de Berdytchiv, d’où le nom. Israël était un jeune homme doué dans de nombreux domaines. Il excellait en peinture, en dessin, en sculpture et en horlogerie, et dès l’âge de dix-neuf ans, il fonda une imprimerie à Berdytchiv. Son grand rêve était de monter en terre d’Israël. Afin de financer son départ en terre d’Israël avec son fils Nisan et ses cinq filles, il passa huit mois à fabriquer une horloge commandée par un riche Polonais et destinée au sommet du clocher de l’église catholique de Berdytchiv.
En 1831, le rabbin Israël Bak réalisa son rêve et monta en terre d’Israël avec sa famille, son assistant Leibtsi Gisser, fondeur de caractères, et quelques presses à imprimer. Il s’installa à Safed. À cette époque, les immigrants venaient en terre d’Israël pour étudier la Torah et subvenaient à leurs besoins grâce aux dons de charité. Le fait que ce hassid de Berdytchiv veuille gagner sa vie par le travail était donc tout à fait exceptionnel. La création de l’imprimerie était également une nouveauté, car la dernière présence d’une imprimerie à Safed remontait à 245 ans. Parmi les peroushim, peu nombreux étaient ceux qui vivaient du fruit de leur travail. On peut citer le rabbin Avraham Shlomo Zalman, qui exerçait le métier d’orfèvre, et le rabbin Shlomo Rosenthal, qui changea son nom en Pakh, sigle hébreu de « gravure de sceaux », autrement dit orfèvre.
L’imprimerie d’Israël Bak n’était pas une petite entreprise. Elle comptait quatre presses et employait une trentaine d’ouvriers juifs qui avaient choisi de vivre du fruit de leur travail plutôt que des fonds de la Halouka. Bak était ainsi non seulement un pionnier de l’imprimerie hébraïque, mais aussi un pionnier du travail juif.
Quelques années après son installation à Safed, Méhémet Ali, souverain d’Égypte, s’empara du pays aux dépens de l’Empire ottoman et imposa le service militaire dans son armée. Cette obligation déclencha une vague de révoltes dont le point culminant fut atteint en 1834, au cours de ce qui est connu sous le nom de « révolte des fellahs ». Les insurgés s’en prirent alors à la population juive du pays, tuant, pillant et violant. Le rabbin Israël Bak raconte : « Ils montèrent dans la montagne depuis la ville sainte de Safed, que Dieu fasse prospérer et se relever, ainsi que depuis les villages, et se livrèrent au pillage. Ils dépouillèrent tous les Juifs, les maltraitèrent, détruisirent leurs maisons et les frappèrent de coups terribles, qui semèrent la mort et la désolation. Certains devinrent aveugles ou boiteux, et plusieurs personnes moururent, à Dieu ne plaise. Nous étions jetés dans les rues... et il ne nous restait que notre corps. Ils détruisirent ma maison et l’imprimerie, et il ne resta rien. Ils sortirent même ses livres dans la rue et les brûlèrent, et fondirent les caractères de plomb pour en faire des balles. » Israël Bak fut frappé pendant les émeutes et conserva une infirmité à la cuisse gauche. La même année, son épouse Beïla, mère de ses six enfants, mourut. Après sa mort, il épousa Reïza, qui lui donna deux autres filles.
Le rabbin Israël exerçait aussi, à l’occasion, la médecine. Il était l’un des rares habitants de Galilée à prendre sur lui la responsabilité de soigner les malades, juifs comme non juifs. Après qu’Ibrahim Pacha, le gouverneur égyptien, eut réprimé la révolte à Safed et ailleurs, le gouverneur de Saint-Jean-d’Acre tomba malade, atteint de fièvre. À la demande du pacha, le rabbin Israël le soigna. En signe de gratitude et d’estime, Ibrahim le surnomma Hakham Bachi, « le médecin du pacha », et chargea le gouverneur de Safed de satisfaire toutes les demandes du médecin. Il lui accorda également des terres sur le mont Méron, où Israël Bak fonda la première colonie agricole juive du pays.
De la ferme à Jérusalem
C’est ainsi que le rabbin Israël Bak fonda, en 1834, la première ferme agricole du pays, que dirigea son fils Nisan. Deux ans après sa création, un violent tremblement de terre frappa la région, détruisit Safed et coûta la vie à plusieurs centaines de membres de la communauté juive de Galilée. L’imprimerie fut elle aussi détruite. « La ville ne s’était pas encore remise de ce terrible coup, la révolte des fellahs, qu’arriva le tremblement de terre de l’année 5597, qui fit des milliers de morts juifs à Safed », écrivit le rabbin Israël Bak. Après le séisme, le rabbin Israël partit s’installer à la ferme. Il se souvenait de cette période comme de jours bénis, où son rêve prenait forme : « J’y construisis des maisons pour y habiter, j’y créai des jardins et semai les champs, et dès cette année-là, je mangeai à ma faim du produit de la terre. La deuxième année, j’avais des bovins et du petit bétail, six moutons et six chèvres, des chevaux et des ânes. Avec l’aide de Dieu, j’observais aussi le shabbat dans tous ses détails et dans toute sa rigueur, et j’accomplissais de manière exemplaire tous les commandements liés à la terre. Ma maison était également grande ouverte, et la bénédiction de Dieu accompagnait tout ce que je faisais, à la maison comme aux champs. » À cette époque, un hassid qui pratiquait l’agriculture était une rareté, et sa renommée se répandit dans le monde. On voyait en lui un véritable précurseur, qui démontrait qu’il était possible de vivre en terre d’Israël sans dépendre des dons.
Ce projet impressionna Moïse Montefiore, qui était alors le principal soutien de l’implantation juive en terre d’Israël. Cinq ans après la fondation de la ferme, Montefiore vint lui rendre visite et fut même le sandak de Samuel, le fils de Nisan Bak. Judith, l’épouse de Montefiore, décrivit cette visite dans son journal : « Nous sommes venus chez le rabbin Israël, et les membres de sa famille, ses descendants et les descendants de ses descendants, trois générations, sont sortis à notre rencontre pour nous accueillir. » Cette entreprise dura six ans. Lorsque les Égyptiens se retirèrent du pays et que les Ottomans revinrent, la ferme se retrouva sans protection, et Israël et sa famille élargie furent contraints de partir. Aujourd’hui, le lieu est connu sous le nom de « Khirbet Bak ».
Après l’abandon de la ferme, la famille Bak s’installa à Jérusalem. Le rabbin Israël était déjà fatigué et avait connu bien des échecs, mais une petite flamme brûlait encore en lui. Après que Montefiore lui eut envoyé une presse d’Angleterre, aujourd’hui conservée à l’université Reichman, Israël Bak fonda une imprimerie à Jérusalem en 1840. C’était la première imprimerie hébraïque de la ville, et Bak la baptisa « Le don de Moïse et Judith ». Deux ans après sa fondation, l’imprimerie reçut la visite de Ferdinand Christian Ewald, un Allemand converti au christianisme qui avait été missionnaire en Afrique du Nord et à Jérusalem. Il écrivit : « Je suis passé rendre une brève visite au rabbin Israël, que j’avais déjà visité plusieurs fois. Il appartient à la communauté hassidique et possède chez lui une petite synagogue, où les membres de la communauté se réunissent pour prier. Ce rabbin Israël est un homme d’une cordialité sans pareille. Il a récemment fondé une imprimerie, où il possède deux presses et emploie dix-huit ouvriers. Le plus extraordinaire, c’est que presque tout ce qui est nécessaire à l’entreprise est fabriqué ici, sous la direction d’Israël Bak. Il a lui-même fondu les matrices d’imprimerie et, bien que son entreprise n’en soit encore qu’à ses débuts, il a déjà imprimé plusieurs livres en hébreu... Il est intéressant de noter qu’un livre de prières récemment imprimé dans l’établissement du rabbin Israël Bak à Jérusalem contient une prière en l’honneur de la bienveillante reine d’Angleterre. »
En 1863 parurent deux journaux d’actualité : « HaLevanon », celui des peroushim, et « HaHavatselet », celui des hassidim, imprimé dans l’atelier du rabbin Israël Bak, qui compta parmi ses initiateurs et ses fondateurs. « HaHavatselet » fut le premier journal hébraïque en terre d’Israël. Son premier numéro parut en 1863, mais les autorités en interrompirent l’impression après cinq numéros. La publication reprit en 1870 et se poursuivit sans interruption jusqu’en 1911. Le rédacteur en chef était Dov Frumkin, gendre d’Israël Bak et père de Gad Frumkin, premier juge de la Cour suprême en terre d’Israël sous le mandat britannique. Le journal, dont l’objectif était d’encourager l’immigration et l’implantation en terre d’Israël, traitait principalement de Jérusalem et de la communauté juive. Il publia notamment les récits de voyage de Yehoshua Yellin et des articles du rabbin Yehouda Alkalay en faveur du commandement de s’établir en terre d’Israël... Abraham Lunz et Shlomo Buber figuraient parmi ses contributeurs. En 1882, Eliezer Ben-Yehuda en devint le rédacteur en chef de fait, contribuant ainsi à la diffusion de la langue hébraïque. Sous sa direction, le journal combattit l’Alliance israélite universelle et les fonctionnaires du baron Rothschild, qui, selon Ben-Yehuda, freinaient le développement du pays et n’encourageaient pas les Juifs à travailler de manière autonome. L’année suivante, Elazar Rokéah, petit-fils d’Israël Bak et fils de Miriam, rejoignit l’équipe de rédaction, aux côtés de Naftali Herz Imber, auteur de « Hatikva », Abraham Orenstein, David Yellin, le rabbin Yehiel Mikhel Pines, l’un des fondateurs de Motza, et Yosef Rivlin, de la famille de l’ancien président Reuven Rivlin. L’imprimerie se trouvait dans la rue HaDegel, dans le quartier musulman de Jérusalem, dans ce qui fut surnommé « la cour de HaHavatselet ». Eliezer Ben-Yehuda y habita pendant quelque temps. La cour avait été louée à Haj Amin al-Husseini, ennemi juré des Juifs et chef des émeutiers.
Le rabbin Israël Bak avait de bonnes relations non seulement dans le pays, mais aussi en Turquie. En 1854, pendant la guerre de Crimée entre la Russie et la Turquie, le rabbin de Ruzhishche visita Jérusalem. À son retour en Russie, il craignit de traverser la Turquie avec un passeport russe. Il se procura donc un passeport turc à Jérusalem, mais, lors de son passage à Constantinople, on découvrit également son passeport russe. Soupçonné d’être un espion russe, il fut arrêté. Israël Bak sollicita son ami Ibrahim Pacha de Jérusalem, et celui-ci intervint pour faire libérer le rabbin russe. À cette occasion, Israël Bak noua des liens avec le grand vizir de Turquie, le chef du gouvernement, et fut nommé son conseiller politique. Il influença des décisions politiques, notamment le choix du prince de Valachie, principauté sous domination turque. À son retour dans le pays, il fut nommé consul de Valachie en terre d’Israël.
Le rabbin Israël Bak mourut à Jérusalem, la veille de Roch Hodech Kislev, en novembre 1874, à l’âge de 77 ans. Son épitaphe portait ces mots : « Ci-gît le vénérable rabbin, pieux et humble, notre maître Israël Bak, imprimeur. »
Nisan Bak et ses successeurs
Son fils Nisan prit le relais dans l’entreprise pionnière. En 1843, il apprit que le tsar russe Nicolas négociait l’achat d’un vaste terrain à l’ouest du Mur, afin d’y construire un complexe chrétien. Craignant que celui-ci ne bloque le passage du quartier juif au Mur, Nisan envoya une lettre urgente au rabbin Israël Friedman de Ruzhin. En réponse, le rabbin lui fit parvenir une somme considérable pour qu’il achète le terrain. Le tsar russe entra dans une colère noire et déclara : « Une fois de plus, le Juif Israël Friedman m’a battu » ; la première fois, le rabbin avait réussi à fuir la Russie avant d’être arrêté par le tsar Nicolas. À la place de ce terrain, les Russes en achetèrent un autre à l’extérieur des remparts de la vieille ville, connu sous le nom de « place des Russes ». Nisan Bak projeta de construire sur le terrain qu’il avait acquis une synagogue pour la communauté hassidique, et les travaux commencèrent en 1857. En 1869, trois ans avant l’achèvement de la construction, l’empereur austro-hongrois François-Joseph visita la synagogue lors de son passage à Jérusalem, en route pour la cérémonie d’inauguration du canal de Suez. Il demanda pourquoi la synagogue n’avait pas de toit. Nisan lui répondit : « C’est parce que le bâtiment aussi a ôté son chapeau devant Votre Majesté. » L’empereur comprit l’allusion et donna l’argent nécessaire à l’achèvement du toit. Au total, la construction prit quinze ans, entre les démarches pour obtenir les permis et la collecte des fonds. Nisan Bak fut l’architecte de la synagogue et fit appel à nul autre que Martin Ivanovitch Eppinger, architecte de la place des Russes. La synagogue, remarquable par sa beauté, faisait face à la synagogue des peroushim, « la Hourva ». Elle fut nommée « Tiferet Israël », en hommage au rabbin Israël de Ruzhin, qui était entre-temps décédé, mais tout le monde l’appelait « la synagogue Nisan Bak », car il en fut le gabbaï en chef jusqu’à sa mort.
Nisan Bak lança d’autres projets pionniers, notamment la fondation d’un quartier à l’extérieur des remparts. Les deux premiers quartiers construits hors des remparts, bien que l’on ne s’accorde pas sur lequel fut le premier, furent Mishkenot Sha’ananim, fondé par Moïse Montefiore, et le quartier de Mahane Israël, fondé par les Maghrébins. Le troisième quartier, important, fut Nahalat Shiva, dont les peroushim prirent l’initiative. Forts de leur succès, ils en fondèrent ensuite toute une série d’autres : Beit David, Mea Shearim et le quartier d’Even Israël, tous trois le long de la rue de Jaffa. En 1875, Nisan Bak rompit cette série en créant pour la première fois un quartier hassidique, en face de la porte de Damas. Il le baptisa « Maisons de Moïse et Judith », dans l’espoir que Montefiore ne tarderait pas à donner de l’argent. Comme celui-ci ne vint pas, le quartier fut rebaptisé « Kirya Ne’emana ». Ce quartier devint un pôle autour duquel se développèrent plusieurs autres quartiers qui accueillirent des immigrants de Géorgie, du Kurdistan, d’Alep et d’ailleurs. Mais tout le monde les appelait « les maisons de Nisan Bak », car chacun se souvenait de la bonté dont il avait fait preuve dans sa jeunesse.
Nisan Bak participa également à la fondation de l’association « Ezrat Nidahim », créée pour remédier à la détresse des immigrants yéménites arrivés dans le cadre de l’alya dite « A’aleh Betamar ». L’association fut fondée par le beau-frère de Nisan, qui était aussi le gendre d’Israël, Israël Dov Frumkin. Elle créa le village yéménite connu sous le nom de Kfar Hashiloah.
Nisan Bak mourut à Jérusalem en 1889, à l’âge de 74 ans, et fut enterré sur le mont des Oliviers.
Une autre branche de la famille, qui hérita du rabbin Israël Bak son ardeur pionnière, descendait de sa fille Miriam, qui épousa Yitzhak Rokéah. Ils eurent trois fils : Shimon, Eliezer et Yaakov Shalom. Le père, Yitzhak, était concessionnaire de l’impôt sur les routes pour le gouvernement turc. Il était chargé de gérer la perception du dal al-karousa, la taxe sur les voitures tirées par des chevaux, prélevée sur les voyageurs circulant en calèche entre Jérusalem et Jaffa. Cette taxe était collectée au caravansérail de Sha’ar HaGai.
Le fils Shimon Rokéah, surnommé le ShaR, perpétua la tradition pionnière de sa famille et fut l’un des fondateurs de Neve Tzedek, le premier quartier juif en dehors de Jaffa. Fondé en 1887, ce quartier est considéré par certains comme la mère de Tel Aviv, la première ville hébraïque. Shimon Rokéah s’occupa également de l’achat de terres et de la plantation d’agrumes. En 1905, il participa à l’achat et à la plantation du verger de Behariya, sur les rives du Yarkon. C’était le plus grand verger planté par des Juifs jusqu’à la Première Guerre mondiale.
Shimon et son épouse Rachel eurent cinq enfants : Yosef, Hannah, Yitzhak, Israël et Miriam. Leur fils Israël Rokéah devint plus tard maire de Tel Aviv, et un boulevard de la ville porte son nom. Leur fils Yitzhak devint directeur de l’association Pardes, fondateur du Syndicat des oranges de Jaffa et membre de la Fédération des agriculteurs. Leur fille Hannah épousa le médecin Léon Maggioro. Leur fille Léa est sculptrice et peintre, et c’est par son intermédiaire que j’ai découvert l’histoire de la famille.
Eliezer Rokéah, le frère de Shimon, s’opposait, comme son père, à l’argent de la Halouka qui faisait vivre les membres de l’ancien Yichouv et prônait une vie de travail, en particulier le travail de la terre. Il voulait marcher dans les pas de son grand-père Israël Bak et prit l’initiative d’acheter des terres dans le village de Ja’une en 1875. Trois ans plus tard, dix-sept familles s’y installèrent et nommèrent leur village Gaï Oni. L’établissement ne survécut pas et la plupart de ses habitants partirent. Eliezer Rokéah se rendit en Roumanie et en Russie, et réussit à faire venir à Gaï Oni des colons juifs de Roumanie, qui rebâtirent le village et le baptisèrent Rosh Pina. Au cours de ses voyages en Europe pour soutenir l’implantation juive en terre d’Israël, il rencontra à Boutchatch, en Ukraine, Shmuel Yosef Tchatchkes, qui allait devenir Shai Agnon, et le nomma son secrétaire.





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