Le fil conducteur du commerce de l'opium, la fortune colossale de familles juives qui transformèrent Shanghai et Hong Kong, et deux écoles portant le même nom.

Ellis Kadoorie et la voie vers le succès

Ellis Kadoorie naquit à Bagdad en 1865. À l'âge de 15 ans, il partit pour Shanghai et travailla auprès d'un parent dans l'entreprise « David Sassoon & Sons ». Il amassa rapidement une fortune immense et, avec son frère Elly, ouvrit des affaires à Shanghai et à Hong Kong. Ils se lancèrent notamment dans la banque, les plantations de caoutchouc et la chaîne d'hôtels de Hong Kong. Ellis et Elly firent de nombreux dons à la communauté locale et construisirent deux écoles. La famille Kadoorie possède également la chaîne d'hôtels Peninsula et la société CLP Holdings Ltd., fondée en 1890, qui fournit de l'électricité à 75 % de l'immense et moderne ville de Hong Kong. Aujourd'hui, sa fortune est estimée à plus de 4 milliards de dollars.

En 1917, Ellis reçut le titre de chevalier britannique des mains du roi George V. Cinq ans plus tard, à l'âge de 57 ans, il mourut sans descendance à Hong Kong. C'est là que commence l'étrange histoire de deux écoles agricoles en Palestine, portant le même nom, l'une à Tulkarem et l'autre, la plus célèbre des deux, au pied du mont Thabor.

Les racines de la famille à Bagdad et en Inde

L'histoire de la famille Kadoorie commence à Bagdad. Pendant 800 ans, la famille la plus puissante de la ville fut en fait celle des Sassoon, dont l'un des fils, Ezekiel, fut nommé en 1920 premier ministre des Finances d'Irak. En 1829, les Turcs enlevèrent David, qui avait été formé pour administrer tout l'empire familial. Après sa libération contre une forte rançon, la famille évalua les risques et décida de partir pour Bombay, en Inde, avec d'autres familles nobles. La famille Kadoorie figurait parmi celles qui quittèrent Bagdad, et elle était apparentée par le sang à la famille Sassoon. Les affaires en Inde se développèrent et les profits augmentèrent. Les deux familles faisaient le commerce du coton, de la laine, de l'or, de l'argent et du gaz, mais c'est le commerce de l'opium qui leur rapportait le plus. À l'époque, 30 % du commerce total de Bombay était lié à l'opium. Un Chinois sur dix était dépendant de l'opium, et, en 1870, les familles Kadoorie et Sassoon détenaient 70 % de ce marché. Si l'on imagine à ce stade un monde interlope, des trafiquants de drogue et des organisations criminelles telles qu'on les connaît aujourd'hui, les choses ne se passaient pas ainsi à l'époque. En ces temps-là, l'opium était légal et tout le commerce de la drogue était légitime. L'opposition des Chinois, qui avaient compris l'ampleur des dégâts causés par l'opium, conduisit à une guerre entre la Chine et la Grande-Bretagne. La Chine fut vaincue et contrainte de signer un accord humiliant et sévère. Elle s'engagea à indemniser la Grande-Bretagne et à lui céder l'île de Hong Kong pour une période d'environ 100 ans.

La famille Sassoon fut la première à quitter Bombay pour Shanghai. Elle y fonda une communauté juive qui n'existait pas avant son arrivée. David Sassoon créa pour elle une école, une synagogue, une clinique et une boucherie, fit venir des abatteurs rituels juifs et veilla également à employer des Juifs, si bien qu'en Chine, on appelait les Juifs les « Sassoon ». C'est ainsi que les choses se passaient lorsque Ellis Kadoorie arriva en Chine. D'employé des « Sassoon », il devint leur plus grand rival en affaires. Il bâtit son empire grâce à un prêt de 500 dollars que lui accorda son frère aîné. Avec cet argent, il fonda une société de courtage en valeurs mobilières appelée E.S. Kelly. À 32 ans, il connut un tournant majeur dans ses affaires en épousant Laura, issue d'une famille juive aisée de Grande-Bretagne. Ce mariage lui ouvrit les portes de la haute société londonienne. La famille Kadoorie croyait en l'éducation et en sa capacité à faire progresser la société à l'avenir. Elle fonda donc à Shanghai une école juive à la pointe du progrès, dotée d'un bâtiment moderne et d'un laboratoire sophistiqué.

Shanghai, l'éducation et l'influence

Peu d'écoles ont laissé une empreinte dans la culture et la mémoire israéliennes. Les plus célèbres sont sans conteste Mikvé Israël, l'école Reali de Haïfa, le gymnase hébraïque de Tel-Aviv et, bien sûr, l'école agricole Kadoorie, qui a façonné l'archétype du sabra. Parmi ses élèves figuraient Haim Gouri, Yigal Allon, Yitzhak Rabin et de nombreux membres de la génération du Palmach. « Kadoorie était bien plus qu'un simple établissement d'enseignement : c'était un cadre de vie qui éduquait et forgeait les élèves, façonnant leur caractère et leur esprit... Plus tard, nombre de ces élèves constituèrent la hiérarchie militaire de Tsahal à ses débuts. Leurs manières, leur tenue, leur façon de parler et leur conception du franc-parler fournirent le réservoir d'associations et d'images à partir duquel se forgea l'idéal de la “génération de 1948”. » C'est ce qu'écrivit Yigal Allon dans ses mémoires.

Parmi les membres les plus connus des familles Kadoorie et Sassoon figurent le député et baron Albert (Abdullah) David Sassoon, le poète Siegfried Sassoon, célèbre en Grande-Bretagne pour les poèmes qu'il écrivit dans les tranchées de la Première Guerre mondiale, l'historien et spécialiste du nationalisme Elie Kedourie, ainsi que la journaliste Rachel Sassoon Beer, première femme en Grande-Bretagne à diriger un journal national lorsqu'elle fut nommée rédactrice en chef de The Observer et du Sunday Times. Ces familles eurent une influence sur Shanghai, Hong Kong et Londres.

« Les Sassoon et les Kadoorie ont contribué à ouvrir la Chine au monde et le monde à la Chine », écrit le professeur Jonathan Kaufman dans son livre The Last Kings of Shanghai (Les derniers rois de Shanghai), consacré à l'histoire des deux familles. « Dans les années 20 et 30 du siècle dernier, les Chinois fortunés et les membres de la classe moyenne affluaient à Shanghai. Ils étaient attirés par les occasions économiques et par un mode de vie qu'on ne trouvait nulle part ailleurs en Chine : des grands magasins étincelants, des hôtels, des boîtes de nuit, des casinos. La ville que les Sassoon et les Kadoorie avaient contribué à façonner inspira toute une génération d'hommes d'affaires chinois, qui devinrent des capitalistes et des entrepreneurs prospères. Ils contribuèrent à créer une culture entrepreneuriale florissante. » Il ajouta : « Il ne fait aucun doute que, sans elles, Hong Kong et d'autres villes et capitales d'Asie ne figureraient pas aujourd'hui parmi les économies les plus puissantes du monde. » Les deux familles étaient surnommées « les Rothschild de l'Orient ».

Pendant la Seconde Guerre mondiale, des navires venus d'Allemagne arrivèrent à Shanghai avec des centaines de réfugiés à leur bord. Elly Kadoorie s'adressa à son rival en affaires, Victor Sassoon, et lui écrivit : « Victor, la guerre fait rage... Cesse de jouer les playboys. Tu prendras les choses en main et nous serons derrière toi. » Victor Sassoon comprit l'urgence de la situation et se mobilisa. Il mit à profit ses relations dans l'industrie cinématographique et prit contact avec Charlie Chaplin, alors le plus grand acteur du cinéma américain, qu'il persuada de participer à une soirée de collecte de fonds pour les réfugiés de Shanghai. Chaplin accepta immédiatement et alla jusqu'à donner une partie des recettes de son film Le Dictateur à cette cause. Leur engagement ne se limita pas aux dons. Lorsque les Japonais envahirent la Chine en 1937, les familles unirent leurs forces. La ville comptait alors environ 18 000 réfugiés d'Allemagne, et les nazis demandèrent aux Japonais d'exterminer tous les Juifs. « Ensemble, les Sassoon et les Kadoorie firent ce que les Juifs d'Europe, de Palestine et même des États-Unis n'avaient pas réussi à faire : ils protégèrent chaque réfugié juif qui mit les pieds dans la ville, y compris des milliers d'enfants », écrit Kaufman dans son livre.

Le testament et les écoles en terre d'Israël

Le destin des deux familles fut différent. Tandis que la famille Sassoon perdit l'essentiel de sa fortune lors de la révolution communiste, la famille Kadoorie conserva son statut et sut naviguer entre les écueils. Elle est aujourd'hui considérée comme la famille occidentale la plus riche de Hong Kong.

Pendant douze ans, les membres de la famille débattirent avec passion du sort des 140 000 livres sterling, une somme colossale pour l'époque, qu'Ellis Kadoorie avait destinées par testament à la création d'écoles. Voulait-il une école réservée aux Juifs ou destinée à tous les habitants de la Palestine, quelle que soit leur religion ? Les Britanniques, qui prirent l'argent et construisirent à Tulkarem une école portant le nom de Kadoorie, avaient-ils détourné ses intentions ou les avaient-ils respectées ? Pour répondre à cette question, il faut lire le passage du testament qui porte sur ce point : « La succession doit être divisée en trois parts, et l'une d'elles doit être versée ou transférée au gouvernement britannique, afin qu'il construise en Palestine ou en Aram-Naharaïm (Mésopotamie) une ou plusieurs écoles qui porteront mon nom, selon ce que le gouvernement britannique jugera bon. » Dans un article publié après sa mort, le nom « Aram-Naharaïm » fut omis. À la lecture de l'article, les dirigeants de la communauté de Jérusalem s'empressèrent d'envoyer une lettre à la direction de l'Organisation sioniste à Londres, lui demandant de s'occuper de l'affaire, de peur que tout l'argent ne soit remis au gouvernement de Palestine. C'est ainsi que commencèrent les démarches auprès de Sir Elly Kadoorie, lui-même militant sioniste et président du Keren Hayesod à Shanghai, nommé exécuteur testamentaire de son frère Ellis. Avant même ces démarches, Elly avait rencontré le Dr Chaim Weizmann à Rome et avait discuté de cette question avec lui.

Elly Kadoorie discuta d'abord avec Herbert Samuel, haut-commissaire britannique, et l'argent fut transféré aux Britanniques. Weizmann demanda au haut-commissaire de rencontrer également Menachem Ussishkin, alors président de la direction de l'Organisation sioniste en Palestine, afin que celui-ci lui soumette des propositions sur l'utilisation de l'argent. Ussishkin présenta à Herbert Samuel un plan prévoyant 21 écoles dans différentes localités du pays, qui avaient un besoin urgent de bâtiments. Jusque-là, certaines fonctionnaient dans des baraquements et d'autres sous des tentes, comme à Nahalal, Ein Harod et Kfar Yehezkel.

Herbert Samuel mit sur pied un comité composé de trois représentants du gouvernement : le directeur du département de l'Éducation, B. Bauman, et deux Juifs, le conseiller juridique du gouvernement, Norman Bentwich, et l'inspecteur des écoles hébraïques, Shlomo Ginsburg (Ginosar, fils d'Ahad Ha'am). Après plusieurs délibérations, il fut convenu que la majeure partie de la somme servirait à construire des bâtiments pour le lycée de Jérusalem, l'école Tahkemoni de Jaffa et l'école hébraïque mixte de Tibériade. Ussishkin s'adressa à la direction du Keren Hayesod à Londres pour lui présenter le plan détaillé et lui demander de signer le contrat avec le gouvernement britannique. Il la pressa également de se dépêcher, avant que d'autres ne réclament l'argent, une crainte qui se révéla justifiée. Herbert Samuel reçut une lettre de Sir John Shuckburgh, du ministère des Colonies, soulignant que la succession avait été laissée au gouvernement de Sa Majesté et qu'elle ne pouvait donc être utilisée avant que le ministère des Colonies n'ait donné son autorisation explicite. Par la suite, le conseiller juridique du ministère des Colonies prit soin de préciser que la succession n'était pas destinée au gouvernement de Palestine, mais au gouvernement de Sa Majesté, et que le gouvernement de Palestine n'avait à cet égard aucun statut juridique.

Lorsque le projet d'affecter l'argent uniquement à des écoles juives échoua, Herbert Samuel proposa de consacrer la somme à une école commune aux Arabes et aux Juifs. Mais le temps passa sans qu'aucune décision soit prise. Entre-temps, le haut-commissaire britannique en Palestine fut remplacé : Herbert Plumer succéda à Herbert Samuel et décida de créer deux écoles agricoles distinctes, l'une destinée aux élèves arabes dans la région de Tulkarem et l'autre aux élèves juifs, au pied du mont Thabor.

La première école fondée fut Kadoorie, à Tulkarem, en 1930. Trois ans plus tard, l'école Kadoorie fut créée au pied du Thabor. L'école arabe se trouvait sur des terres fertiles qui produisaient des fruits en abondance, d'où le nom de la ville de Tulkarem, qui signifie en hébreu « le long vignoble ». Les deux écoles formaient leurs élèves pour en faire des agriculteurs modernes. À cet égard, l'école de Tulkarem n'avait rien à envier à l'école juive. Toutes deux formèrent une élite locale de spécialistes agricoles, qui rentrèrent chacun dans leur localité et guidèrent leurs communautés vers le progrès agricole et économique.

Photos de cette histoire: אליס כדורי
בית הספר החקלאי כדורי למרגלות הר תבורצילום: ד״ר אבישי טייכר, CC BY-SA 4.0, ויקישיתוף