« L’enchanteresse de l’Orient » était l’un de ses surnoms. Écrivaine française appréciée, elle était connue sous le pseudonyme de Myriam Harry. Elle apporta les parfums de l’Orient exotique au cœur de l’Europe et fit découvrir aux Européens la Jérusalem de son époque.

La famille Shapira à Jérusalem
Myriam Harry naquit sous le nom de Maria Rosetta Shapira en février 1869 à Jérusalem, où elle fut élevée jusqu’à l’âge de quatorze ans. La Jérusalem de cette époque était une ville austère, enfermée derrière ses remparts, dont les habitants étaient des fanatiques religieux. Le père de Maria, Moses Wilhelm Shapira, était un Juif de Kiev arrivé à Jérusalem en 1856, à l’âge de vingt-six ans. Moses se convertit et épousa l’infirmière Rosetta, une Allemande protestante qui l’avait soigné alors qu’il était alité à l’hôpital des diaconesses de Kaiserswerth. Moses Wilhelm Shapira ouvrit un commerce d’antiquités qu’il trouvait ou achetait. Il savait donner vie à la poterie et aux parchemins. Grâce à ces lettres étranges, il « vendait » un récit venu d’un passé lointain et, lorsque la demande augmenta, il se mit à « fabriquer » des antiquités, notamment les « tablettes de Moab ». Certaines se révélèrent certes être des faux, mais il acquit sa réputation d’escroc en essayant de vendre le « plus ancien manuscrit hébreu » - des bandes de cuir portant une partie du Deutéronome. Il devait recevoir une somme considérable du British Museum pour ces bandes, mais, lorsqu’un chercheur français révéla que ces pièces de cuir étaient entièrement fausses, la vente fut annulée et Shapira fut ruiné. Il quitta Jérusalem et erra de pays en pays. Shapira mit fin à ses jours dans un hôtel misérable de Rotterdam. Son histoire est racontée dans le livre de Shulamit Lapid, « Comme une poterie brisée ».
Le livre « La Petite Fille de Jérusalem », dans lequel Maria Rosetta Shapira décrit sa propre vie sous le nom de « Tsiona », commence ainsi : « Tsiona naquit dans une vieille maison arabe du mont Sion. La pièce, voûtée comme une grotte d’église, était éclairée par une fenêtre étroite, percée haut dans l’épaisseur du mur, comme dans une prison. Sous les rideaux du lit, sa mère était étendue, attendant son arrivée. Les murs de la maison, épais comme ceux d’une forteresse... Sur ses doigts, elle comptait les morts et, dans ses pensées, les répartissait selon leur religion. Elle les distinguait aisément : les musulmans, à leurs prières répétées et au silence de leurs pas... les Grecs, à leurs chants nasillards et aux nuages d’encens qui emplissaient soudain la pièce... les Juifs, à leur course désordonnée. »

C’était une époque où Jérusalem accueillait de nombreux pèlerins et où le pouvoir appartenait aux Églises. Le premier consulat ouvert dans la ville fut le consulat britannique. Les Britanniques amenèrent dans le pays la première Église protestante, qui s’était donné pour mission de convertir les Juifs. Ceux-ci vivaient dans la misère, et les Églises, avec leurs médecins et leurs hôpitaux, cherchaient à les attirer vers la conversion. Les dirigeants de la communauté étaient conscients du problème et prêchaient sur la place publique. La communauté juive de la ville était composée de Séfarades arrivés après l’expulsion d’Espagne, auxquels se joignirent plus tard des Ashkénazes, qui vivaient des fonds de la halouka envoyés de l’étranger.
Maria Rosetta Shapira appartenait au courant protestant. Cette petite communauté n’était pas appréciée des catholiques et était haïe des Juifs. Comme son père, Maria était intelligente, avait le regard pénétrant et le talent de la description. Elle maîtrisait l’allemand, l’anglais et l’hébreu, et avait appris l’arabe « au contact des domestiques et du peuple ».
À travers les amours de Maria Rosetta Shapira, nous découvrons les différents personnages qui peuplaient la ville à cette époque.
Le premier amour de Tsiona (Maria Rosetta Shapira) fut, à l’âge de sept ans, Omar ben Dib, le Bédouin « assis sur un cheval à la selle rembourrée, vêtu d’un manteau noir, tout en beauté, en grandeur et en dignité ». Tsiona eut l’impression que toute la splendeur du désert était entrée avec lui dans la cour : « Dans sa main brune et vigoureuse, il tenait une grande épée dans un fourreau d’argent incrusté de pierres précieuses. »
De la perte du père à Paris
Cette enfance heureuse prit fin lorsque son père, qu’elle aimait et adorait, se donna la mort. Avec lui disparurent le confort matériel, la sagesse, les histoires et son amour pour elle, car tous deux regardaient leur entourage comme des spectateurs. Sa perte provoqua chez Maria Rosetta Shapira un effondrement psychologique. Pauvres et honteuses, Maria Rosetta Shapira, sa mère et sa sœur quittèrent la ville et se mirent à parcourir l’Europe. Elles arrivèrent d’abord en Allemagne, le pays natal de leur mère. Maria fut admise dans une école normale, mais les études ne l’enchantèrent pas et elle commença à s’intéresser à l’écriture de ses souvenirs de la ville et de ses amours.
Son deuxième amour fut le petit David, pâle, fils du tailleur, qui habitait l’un des immeubles proches de la piscine d’Ézéchias, alors encore pleine d’eau. Enfants, David et Maria Rosetta Shapira jouaient ensemble et leurs âmes s’étaient liées par l’amour. De retour chez elle après des vacances, Tsiona se précipita vers la piscine et aperçut le petit David sur l’autre rive. « Il montait la garde, plus pâle et plus maigre que d’habitude, comme s’il l’attendait depuis trois lunes. Mais lorsqu’il la vit, il se mit à trembler. Elle agita son mouchoir, bouillonnante d’impatience et d’enthousiasme : Viens ! Vite, viens ! Tu n’as qu’à descendre l’échelle et à venir jusqu’ici ! » Le petit David se hâta de descendre l’échelle depuis la terrasse et de la rejoindre. Le fond de la piscine était ferme sur les bords, mais à mesure que David avançait vers le centre, ses jambes maigres s’enfonçaient dans la boue verte et mouvante. Tsiona se mit à crier et à appeler au secours. Son père et ses assistants accoururent, attachèrent une corde et la lancèrent vers le malheureux enfant. Tremblant de froid et inconscient, il fut tiré de la boue et transporté à l’hôpital. Au bout de trois jours, tandis que Maria Rosetta Shapira se tenait à son chevet, « le petit David s’éteignit comme une torche » et mourut.
À la fin de sa troisième année, Maria obtint son diplôme d’institutrice dans une école primaire. Elle réussit ses examens et trouva un poste de professeure d’allemand à l’école « Le Berger », à Paris.

Maria Rosetta Shapira arriva à Paris en 1888, à l’âge de dix-huit ans. Le français lui était étranger, mais la beauté de la ville, son atmosphère, ses habitants et surtout son esprit de liberté, si différent de celui de la ville de son enfance, la conquérirent. Le matin, elle enseignait l’allemand et travaillait aussi comme secrétaire du docteur Masoch (qui a donné son nom au terme « masochisme ») ; le soir, elle apprenait le français. C’est alors qu’elle fut saisie d’une fièvre d’écriture, qui lui permit de dompter cette langue qui lui était d’abord étrangère. Elle devint écrivaine et compta parmi ses amis les écrivains Catulle Mendès et Jules Lemaître, qui l’aidèrent à faire ses premiers pas.
À Jérusalem, son amour suivant fut le beau Freddie Moore, fils du consul anglais. Ensemble, ils vécurent de folles aventures sur les toits mystérieux de la vieille ville et dans l’obscurité de ses ruelles. Leur relation se détériora à la suite d’un incident où Freddie s’enfuit, abandonnant Maria Rosetta Shapira face à un véritable danger. Une foule de « pèlerins de La Mecque », rassemblés dans la ville avant de partir en pèlerinage, avait failli massacrer les habitants non musulmans de Jérusalem. Dans son livre « La Petite Fille de Jérusalem », Maria décrit la terreur des pogroms, la cruauté de la ville et les guerres entre religions.
Les premières œuvres de Maria Rosetta Shapira parurent en 1898 dans un journal consacré aux droits des femmes. Deux fois par mois, elle publiait une nouvelle ou un essai, que les lecteurs attendaient avec impatience. Ses récits avaient pour décor les paysages de la Judée, la Transjordanie et la vie des Bédouins ; ils parlaient de passions, de vengeance et d’amour ardent - tout ce qui était étranger aux Français, tout ce qui était exotique et émouvant.
À la fin de chaque année, elle rassemblait tous ses articles et les reliait en un livre intitulé « Mœurs bédouines », puis elle se mit à écrire des récits complets. En 1914, elle avait déjà écrit huit romans. Le livre qui la rendit célèbre fut « La Conquête de Jérusalem », son premier roman, écrit en 1904 et dédié à son père. Maria Rosetta Shapira reçut pour « La Conquête de Jérusalem » le prestigieux prix Femina et, la même année, épousa le peintre Léon Perrault.
En 1914, elle publia « La Petite Fille de Jérusalem », qui raconte en réalité sa vie. Elle y décrit les quatorze années qu’elle a vécues dans le pays. Tsiona apparaît aussi dans d’autres romans : « Tsiona parmi les barbares », « Tsiona à Berlin » et « Tsiona à Paris ».
De la mission aux Amants de Sion
L’amour le plus passionné de Tsiona fut Casimir Krakowicz, un réfugié juif russe qui avait fui les pogroms de 1882 (« les tempêtes du Sud ») et était devenu missionnaire chrétien. Cette histoire d’amour met en lumière l’activité missionnaire de la mission anglicane, la « Société de secours aux réfugiés juifs », qui œuvrait avec succès à Jérusalem et dans tout le pays d’Israël.
Elle écrit ainsi : « Enveloppé dans son manteau blanc, il prêchait devant l’assemblée dans la synagogue. Bien qu’il fût encore juif, il leur raconta les terreurs, les persécutions et les malheurs qu’il avait traversés. Et lorsque les auditeurs furent émus de compassion et que des larmes coulèrent de leurs yeux, il proclama avec une ferveur sacrée qu’à partir de ce jour, il consacrerait sa vie à ce Messie au nom duquel ses persécuteurs prétendaient agir. En un instant, un terrible tumulte éclata. Ils se jetèrent sur lui, lui crachèrent au visage, l’insultèrent : “Païen, traître, blasphémateur, tu mérites la mort...” Quelle noblesse dans sa manière de se conduire, comparée à celle des autres Juifs, pensa-t-elle... C’est un fils de roi. »
En 1920, Maria Rosetta Shapira vint faire un séjour dans le pays, puis y retourna en 1922. Ce voyage la marqua profondément. Elle fut émerveillée par Tel-Aviv et par l’entreprise sioniste ; l’année suivante parut son livre « Les Amants de Sion ». Maria Rosetta Shapira n’avait jamais été sioniste et avait même exprimé des réserves à l’égard du sionisme. Dans la préface du livre, elle écrivit : « De Dan à Beer-Sheva, j’ai vu les bataillons de travailleurs tracer les routes qui mènent à Sion. J’ai vu une nouvelle nation juive boiser les “montagnes éternelles” et aménager les “vastes espaces de Dieu”. J’ai entendu une jeune joie chanter les “chants nouveaux” dans la langue du roi David, dans l’attente de la rédemption d’Israël. J’ai compris que le sionisme était une poésie. Je l’ai aimé. J’y ai cru. » Ce livre est l’un des plus beaux ouvrages écrits par une femme non juive sur notre renaissance.

En 1934, Maria Rosetta Shapira devint chevalier de la Légion d’honneur. Elle continua de vivre à Paris pendant la Seconde Guerre mondiale, après avoir prouvé qu’elle n’était pas juive. Certains de ses livres furent censurés par le gouvernement français, mais elle continua à écrire et à publier. Maria Rosetta Shapira mourut à Paris à l’âge de 89 ans. Elle n’eut pas d’enfants biologiques, mais elle eut un fils adoptif.
Le livre « La Petite Fille de Jérusalem » fut traduit du français en hébreu par le docteur Jacob Luntz, qui signa sous le nom de Jacob Assia. Jacob Luntz était le fils aîné d’Abraham Moses Luntz, l’un des premiers et des principaux chercheurs sur la Terre d’Israël, écrivain, éditeur, journaliste et géographe de la Terre d’Israël.





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