Il n’était pas nécessaire de prononcer son nom - il suffisait de dire « l’ami ». Officier britannique sioniste, l’un des fondateurs des « Sections de nuit », il était marié à une fervente sioniste qui apporta une aide considérable au peuple et à l’État.

La famille Wingate et ses débuts
La tradition familiale écossaise raconte que, tout comme Samson arracha les portes de Gaza, l’un des ancêtres d’Orde Charles Wingate arracha la porte de la citadelle et permit sa conquête. Cette bataille valut à la famille le nom de Wingate (la porte de la victoire) et le droit de porter ses armoiries. Parmi les cousins célèbres d’Orde Charles Wingate figuraient le gouverneur du Soudan, sir Reginald Wingate, et Thomas Edward Lawrence, connu sous le nom de « Lawrence d’Arabie ». Son père et son grand-père étaient des officiers de l’armée devenus missionnaires. La Bible était un livre familier dans la famille, et son grand-père parlait même hébreu. Sa mère était une protestante fervente qui s’intéressait notamment à la Kabbale ; c’est elle qui lui inspira son amour pour la terre d’Israël.
Orde Charles Wingate naquit en 1903 en Inde, au pied de l’Himalaya, d’un père âgé de 51 ans, militaire de carrière. Sa mère veilla à lui enseigner la musique, le dessin, les mathématiques, le français, le latin et le grec, mais les dimanches étaient consacrés à la Bible ; dès son jeune âge, Orde en récitait des chapitres entiers. Lorsque son père acheva son service militaire, la famille rentra en Angleterre.
À 18 ans, Orde Wingate entra à l’Académie royale militaire d’Angleterre. À l’été 1923, il termina ses études avec succès et fut affecté près de Stonehenge. En 1927, il fut promu au grade de premier lieutenant, puis, l’année suivante, à celui de capitaine. À cette époque, il étudiait l’arabe et, à la fin de ses études (1925), Orde fut envoyé en Égypte. Il s’y lia avec les tribus bédouines et apprit les dialectes et les coutumes arabes. Trois ans plus tard, grâce à un parent, sir Reginald Wingate, qui était alors gouverneur du pays, il arriva au Soudan et fut affecté à la frontière où opéraient des marchands d’esclaves. Il acquit ainsi l’expérience de la lutte contre les bandes armées, expérience qui contribua à l’élaboration de la « petite guerre ».
Au printemps 1933, lors d’une traversée en bateau d’Alexandrie au Caire, il fit la connaissance de Lorna Patterson. Haïm Weizmann, qui la rencontra, raconta qu’elle était « très jeune et très belle ». Ruth Dayan disait que « les hommes ne pouvaient détacher d’elle leur regard ». Deux ans après cette traversée, la jeune fille de 18 ans et l’officier de 32 ans se marièrent en Angleterre.
La rencontre avec la terre d'Israël
En septembre 1936, le couple arriva pour la première fois dans le pays. Orde l’appelait « la terre d’Israël », et non « la Palestine », comme le faisaient ses camarades officiers. Lorna tomba amoureuse des paysages dont elle avait lu la description dans la Bible et des gens qui admiraient son mari. Les pionniers qui cultivaient leur terre et luttaient pour bâtir leur pays lui semblaient réaliser la prophétie biblique ; elle se sentait partie prenante de l’histoire de la création d’un État en devenir. Orde croyait que le peuple d’Israël était le peuple élu et son plus grand désir était de prendre la tête de l’armée israélienne lors de la guerre de la fin des temps. Il arriva dans le pays en tant qu’officier du renseignement, bien qu’il eût été formé à l’artillerie, et devint un admirateur du peuple juif : « À l’école, on me regardait de haut et on me faisait sentir que j’étais un incapable, que le monde ne voulait pas de moi. Lorsque je suis arrivé en terre d’Israël, j’y ai trouvé tout un peuple qui avait été traité de la même façon pendant des dizaines de générations et dont les fils, pourtant, n’avaient finalement pas été vaincus. Ils représentent une grande force dans le monde et reconstruisent leur pays. J’ai senti que j’appartenais à un tel peuple. »
C’était l’époque de la révolte arabe. Orde recueillait des renseignements dans la presse arabe et hébraïque et constituait une base de données sur les personnalités éminentes du pays. Il rencontra des dirigeants de premier plan du yichouv, parmi lesquels Haïm Weizmann, Moshé Sharett, Yohanan Ratner, David Hacohen, Emmanuel Wilensky, Reuven Shiloah et d’autres. Sioniste passionné, Orde proposa à Weizmann de créer une armée pour le futur État juif, et les dirigeants du yichouv lui donnèrent le surnom de « l’ami ». À cette époque, il rencontra pour la première fois Avraham Akavia, de 13 ans son cadet. Akavia était né en Pologne et avait immigré dans le pays en 1924. En 1938, leurs chemins se croisèrent et ils devinrent de grands amis. Akavia était le bras droit d’Orde, et ils participèrent ensemble à toutes les grandes opérations.
Orde conclut que, dans la région, les Juifs, et non les Arabes, étaient les alliés naturels des Anglais. Il était convaincu qu’un État juif membre du Commonwealth britannique constituerait un atout stratégique et économique majeur. Cette idée allait à contre-courant de l’opinion générale, favorable aux Arabes. Dans une lettre à son cousin Reginald, il écrivit : « Les Juifs sont loyaux envers l’Empire. Ce sont des gens qui tiennent parole, et ils l’ont toujours été. C’est en fait le principal reproche que les chrétiens leur font. Il y a 15 000 000 de Juifs dans le monde et la Palestine pourrait en accueillir bien plus d’un million en sept ans. Tu n’as pas la moindre idée de ce qu’ils ont déjà accompli ici. Tu serais émerveillé de voir le désert fleurir comme une rose grâce à une agriculture intensive. Partout, une énergie, une foi, des aptitudes et une inventivité telles que le monde n’en a encore jamais vues. J’ai vu les Juifs en groupes. Je te garantis qu’ils seront une force combattante meilleure que la nôtre. Il nous suffit de les former. Ils l’équiperont. La Palestine est essentielle à notre Empire, notre Empire est essentiel à l’Angleterre et l’Angleterre est essentielle à la paix dans le monde. »
Les sections spéciales de nuit
En juin 1938, Wingate créa les « Sections spéciales de nuit » (et non des « compagnies », car elles étaient de taille inférieure aux effectifs réglementaires britanniques). Ces unités mixtes étaient composées de soldats britanniques bien entraînés et de gardes juifs membres de la Haganah. La nouveauté de ces opérations nocturnes résidait dans le recours au renseignement, aux stratagèmes et aux attaques surprises - ce qui serait plus tard identifié comme la « petite guerre ». Certains le considèrent comme le « père de la guérilla moderne ». Moshé Dayan racontait : « Tout ce que nous savions de l’armée... nous l’avons appris dans les Sections de nuit. »
Un bel exemple de cette doctrine est l’opération menée à Tirat Zvi, décrite par des habitants du lieu : « Nous marchions derrière lui vers le sud-ouest, en direction des pentes orientales des monts de Samarie. Cet Anglais, qui n’était jamais venu dans notre région, courait devant nous dans la nuit noire, comme une biche lancée au galop. Comme s’il avait vécu ici toute sa vie. Une fois éloignés de la ferme, il s’arrêta. Il ordonna de poster des sentinelles, nous fit asseoir et se mit à parler... en hébreu. Un hébreu lent et hésitant, mais de l’hébreu ! Nous étions stupéfaits et embarrassés. Était-il possible que le non-Juif ait compris de quoi nous parlions entre nous ? Savait-il que nous avions des armes illégales ? Et il dit, en substance : “Après une interruption de deux mille ans, vous créez cette nuit le noyau d’une armée d’Israël renaissante...” puis quelques autres phrases dans le même esprit. Il poursuivit ensuite avec le briefing militaire de l’opération : “Nous allons tendre une embuscade sur la route empruntée par les bandes qui traversent le Jourdain pour rejoindre la Samarie. Il faut laisser les infiltrés s’approcher à portée de main. Puis nous enfoncerons nos fusils dans leur corps et appuierons sur la détente.” C’était en effet une scène surréaliste. Dix Juifs et un Anglais s’enfonçaient de nuit dans une région où même la puissante armée britannique n’osait pas pénétrer. »
Les Sections de nuit n’opérèrent qu’un an et demi, mais remportèrent un immense succès et leurs actions firent grand bruit. Orde fut promu au grade de major et reçut la Distinguished Service Order, la deuxième décoration la plus importante de l’Empire britannique.
Orde connut de longues périodes de dépression. Il les appelait ses « accès de colère ». « Dieu est bon » était la phrase qu’il répétait jusqu’à ce qu’il se calme. Parmi ses bizarreries, il mangeait des oignons crus, infusait du thé dans ses chaussettes et recevait ses visiteurs nu. Eliahu Epstein raconta qu’en venant rendre visite à Orde à Jérusalem, celui-ci lui ouvrit la porte entièrement nu. Sans un mot d’explication ni la moindre tentative de s’excuser, il conduisit son invité au salon, s’assit en face de lui et engagea une conversation animée. D’abord sur la littérature persane, domaine de spécialité d’Eliahu, puis sur le sionisme, le grand amour de Wingate. Quelques heures plus tard, lorsqu’il raccompagna son invité jusqu’à la porte, il était toujours complètement nu.

En octobre 1938, Orde partit en congé à Londres. Il profita de son séjour pour rencontrer le ministre des Colonies Malcolm MacDonald et le député Winston Churchill. Il tenta de les intéresser à l’entreprise sioniste et de les inciter à rejeter les revendications arabes. Ces démarches irritèrent ses supérieurs, favorables aux Arabes, et son dossier militaire portait la mention suivante : « Orde Wingate D.C.O. [ordre du Service distingué] ; bon soldat, mais, pour ce qui concerne la terre d’Israël, il représente un risque pour la sécurité. On ne peut pas lui faire confiance. Les intérêts des Juifs comptent davantage pour lui que ceux de son pays. Il ne faut plus le laisser revenir en terre d’Israël. » Orde fut relevé du commandement des « Sections de nuit » et finit par être éloigné de la terre d’Israël.
L'Abyssinie et l'unité Gideon
Au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, Orde proposa de créer une armée juive en terre d’Israël, mais il fut envoyé en Éthiopie, où il fonda une unité de guérilla appelée « Gideon » (d’après le juge Gédéon fils de Joas). Cette unité était composée de Soudanais, d’Éthiopiens et de quelques vétérans de la Haganah. Elle comptait environ 1 700 combattants. À cette époque, Avraham Akavia était déjà civil, mais Orde insista pour qu’il continue à être son aide de camp et à se tenir à ses côtés. Akavia publia le récit de cette guerre dans son livre Avec Wingate en Abyssinie. Il eut l’honneur de participer au défilé de la victoire dans la capitale éthiopienne, Addis-Abeba, en mai 1941. « Nous avons défilé dans les rues de la ville lors du premier défilé de la victoire de la Seconde Guerre mondiale. Orde chevauchait en tête sur un cheval blanc et je marchais derrière lui... à la tête d’une compagnie éthiopienne. » Orde veilla à ce que des médecins juifs venus de la terre d’Israël soignent les blessés. À Pessa'h, il organisa pour ses soldats juifs un repas du Séder de Pessa'h dans des conditions de campagne et leur prononça un discours sioniste émouvant.
Akavia ne se contenta pas de traduire de l’anglais en hébreu : il traduisit aussi de l’hébreu militaire en hébreu courant et publia un dictionnaire, Dictionnaire des termes militaires, qui comprenait 6 000 termes, parmi lesquels « rapport », « emplacement », « à jour », « rendre compte », « briefing » et « improvisation ».
La contribution d’Akavia à la libération de l’Éthiopie du dictateur Mussolini fut appréciée. En 1966, alors que l’Éthiopie célébrait le 25e anniversaire de sa libération, l’empereur Haïlé Sélassié invita Akavia à recevoir la distinction de l’Ordre de Ménélik II. Orde, qui était prêt à mourir au combat pour l’Éthiopie, considérait son service dans ce pays comme un moyen de revenir en terre d’Israël avec un grade plus élevé et davantage d’influence dans l’armée.
La Birmanie et les Chindits
Pendant que la guerre faisait rage en Europe, un conflit entre le Japon et la Chine se poursuivit en Asie du Sud-Est jusqu’en 1941. Les Japonais isolèrent la Chine ; la seule voie d’approvisionnement était la Birmanie. Les Japonais savaient que la conquête de la Birmanie ferait définitivement tomber la Chine et leur permettrait de foncer vers l’Inde, ce qui alarma les Britanniques, qui régnaient alors sur l’Inde. Les Britanniques pensaient pouvoir facilement prendre le contrôle de la Birmanie, mais les Japonais les devancèrent et conquirent le pays en mai de cette année-là. Les Britanniques cherchèrent un officier capable de pénétrer en Birmanie et d’en chasser les Japonais. Orde proposa de mettre à profit sa vaste expérience de la petite guerre. Il suggéra d’infiltrer en Birmanie des équipes spéciales chargées de mener des opérations de guérilla selon la tactique du « frappe et fuis ». En juin 1942, Orde fut promu au grade de brigadier général et nommé à la tête de la 77e brigade d’infanterie indienne, chargée de mener des raids en Birmanie. Le premier raid, en février 1943, fut couronné de succès et fit énormément parler de lui. Les forces d’Orde furent surnommées les « Chindits », du nom d’un animal mythique mi-aigle, mi-lion qui, selon la tradition birmane, veillait sur les pagodes. Orde restera dans les mémoires comme le premier à avoir vaincu les Japonais sur terre.
Orde Charles Wingate fut invité à Londres par le Premier ministre britannique Winston Churchill et prit la parole à la conférence militaire de Québec, en août 1943, où il fit un exposé sur la guérilla. À son retour en Inde, il fut promu au grade de major général, mais son intention était de retourner en terre d’Israël et de cultiver la terre jusqu’au jour où il serait appelé à mener l’armée juive à la victoire et à l’indépendance.

Vers novembre 1943, son épouse Lorna lui annonça qu’elle était enceinte. La joie fut immense et Orde lui écrivit : « En ce moment, je me sens comme dans “Sur les rives des fleuves de Babylone, nous étions assis et nous pleurions, en nous souvenant de Sion... Si je t’oublie, Jérusalem, que ma droite m’oublie.” Je reviendrai et nous retournerons en Israël. À bientôt. » Mais ils ne se revirent pas... et ne retournèrent pas en Israël...
Orde retourna en Birmanie. Cette fois, sa mission consistait à attaquer les Japonais et à établir plusieurs bases. L’offensive menée en mars 1944 réussit, entrava les efforts des Japonais pour attaquer l’Inde et sauva la Chine de la famine.
Le 24 mars, Orde prit l’avion pour visiter trois bases établies en Birmanie. L’appareil qui le ramenait en Inde s’écrasa et ses dix passagers périrent. Le corps d’Orde ne fut jamais retrouvé ; seul son casque fut découvert sur les lieux.
Dans un discours au Parlement britannique, Churchill déclara à son sujet : « Nous avions placé nos espoirs dans le commandant suprême, l’amiral Louis Mountbatten, et dans son brillant adjoint, le major général Wingate, qui, à notre grand regret, a payé sa dette de soldat. C’était un homme de génie qui aurait très probablement pu être un homme de destin. Il est parti, il nous a quittés, mais son esprit plane sur les unités de pénétration à longue portée et se trouve à la base de toutes ces opérations complexes et audacieuses menées dans les airs et sur terre, reposant sur le transport aérien et le ravitaillement aérien. »
Après la libération de l’Éthiopie, Avraham Akavia rentra dans le pays et fut envoyé combattre les nazis en Italie, au sein de la Brigade juive. Il écrivit alors, en tant que commandant : « L’un des événements les plus émouvants eut lieu sur le sol italien, lorsque le drapeau sioniste fut hissé pour la première fois, ouvertement et avec autorisation, lors du rassemblement du bataillon... Sur le sol européen, il rencontra les survivants de la Shoah... Les Juifs apercevaient l’étoile de David sur les voitures et sautaient de joie. Ils montaient dans les véhicules en marche, certes volontairement ralentie, embrassaient le symbole et nous embrassaient aussi. »
Peu après avoir terminé le cours d’officiers de l’armée britannique, Akavia épousa Ruth. Ils eurent trois fils : Gideon-Joseph, Eliahu et Uri-Michael. Uri, le cadet, servit comme commandant d’une compagnie de chars au sein du 74e bataillon de la 188e brigade, dans le sud du Golan, et tomba pendant la guerre du Kippour. Pour son courage au combat et le commandement qu’il exerça lors de la bataille où il fut tué, il reçut la médaille du Service distingué.
Avraham Akavia vécut longtemps. En 2014, un an après le décès de son épouse à l’âge de 98 ans, il mourut, laissant derrière lui des livres, un dictionnaire et un héritage.
Deux mois après sa mort, Orde Charles Wingate eut un fils qu’il ne connut jamais. Ben Gourion écrivit dans ses mémoires : « J’ai envoyé un télégramme à Lorna Wingate, la toute nouvelle veuve d’Orde Wingate, surnommé « l’ami ». Elle avait donné naissance à leur premier et unique fils peu après la mort d’Orde et l’avait appelé Orde Jonathan. Je lui ai donc télégraphié : “Tous mes vœux les plus sincères pour une bonne et heureuse année, à vous et au jeune Orde. Des milliers d’amis d’Orde dans le monde entier se souviennent de vous avec une profonde affection. Puisse votre bébé avoir une image vivante et fidèle de son père inoubliable. David Ben Gourion.” »
Lorna perpétue l'héritage
Lorna Wingate, comme son mari, devint sioniste et se sentit appelée à contribuer à la construction du pays. En prévision du vote à l’ONU, à la fin de novembre 1947, elle envoya un télégramme à l’empereur éthiopien Haïlé Sélassié pour lui rappeler ce que son mari avait fait pour lui, ainsi que ce qu’il devait à son mari et au peuple juif qui l’avait accueilli à Jérusalem lorsqu’il avait fui l’Éthiopie. Sélassié ne répondit pas. Le jour du vote, le représentant de l’Éthiopie s’abstint.
Cette même année, Lorna se rendit en Amérique du Nord et parla avec émotion aux Juifs et aux chrétiens de la nécessité d’aider les Juifs qui avaient survécu aux atrocités de l’Europe nazie. Au Canada, elle exhorta l’organisation des femmes de l’église Saint-James à faire pression sur le gouvernement canadien pour qu’il demande à la Grande-Bretagne de tenir la promesse de Balfour et de créer un État juif en terre d’Israël. Elle expliqua à son auditoire captivé que c’était dans l’intérêt des chrétiens autant que des Juifs.
Dès la création de l’État, en 1948, Israël fut attaqué par six armées arabes. Lorna, âgée de 31 ans, arriva dans le pays pour se tenir aux côtés du peuple juif au moment le plus difficile de son histoire. Un journaliste lui demanda pourquoi elle avait quitté le confort paisible de sa maison d’Aberdeen, en Écosse. Elle répondit : « Pour un ami véritable d’Israël, il est bien plus difficile de rester tranquillement en Écosse et de lire les récits des événements tumultueux qui se déroulent dans le pays que de se trouver ici, sur le front. »
Le nouvel État manquait d’armes, de combattants et d’officiers de commandement. Lorna s’adressa à son ami Ben Dunkelman, un riche Juif canadien, et lui dit : « Si mon mari était vivant, il n’accepterait pas un refus de votre part. Il vous demanderait de partir vous engager comme volontaire et de mettre vos connaissances au service du pays. » Dunkelman, officier canadien expérimenté qui avait participé au débarquement de Normandie pendant la Seconde Guerre mondiale, comprit l’allusion, s’engagea et contribua également au recrutement de volontaires venus de l’étranger dans le cadre du Mahal. Il reçut par la suite le commandement de la 7e brigade et libéra des parties de la terre d’Israël.
La Bible de Wingate
Au cours des combats qui se poursuivaient dans le pays, Lorna apprit que les habitants de Ramot Naftali étaient assiégés et tenta de remonter le moral des défenseurs encerclés. Elle voulait leur remettre la Bible de son mari. Il existe plusieurs versions du récit de la transmission de ce livre unique, preuve que l’histoire est devenue partie intégrante de l’épopée de cette époque. Dans l’une d’elles, rapportée dans le livre Les premiers au combat de Galia Yardeny, Lorna arriva à Ramot Naftali, alors attaqué, et constata qu’il était impossible de s’approcher des défenseurs pour les rencontrer. Elle sortit alors de son sac un petit livre. « C’est la Bible de mon mari Orde », dit-elle. « Je vous en prie, remettez ce livre aux hommes qui défendent Ramot Naftali ! » Elle écrivit une courte lettre aux soldats et la confia, avec le livre, à Uri Yafe, l’un des commandants sur place. Plus tard, Yafe conduisit sur les lieux un groupe de soldats et leur remit la Bible, qui donna aux assiégés l’encouragement dont ils avaient besoin pour continuer à se battre.
Une autre version affirme que la Bible fut larguée d’un avion piloté par Yeshayahu Bodinovsky. Cette version est rapportée dans le récit de Yeruham Cohen, dans son livre En plein jour et dans l’obscurité.
Selon la dernière version, la Bible fut remise aux épouses des combattants, évacuées à Yesod Hama'ala. La Bible elle-même, accompagnée de la lettre de dédicace, se trouve aujourd’hui à la maison Sturman, nommée en l’honneur de Haïm Sturman, grand ami de Wingate.

Voici le texte de la lettre : « Aux combattants de Yamin Orde, 7.5.1948. Orde Wingate est avec vous en esprit, bien qu’il ne puisse pas lui-même vous conduire au combat. Je vous envoie la Bible qu’il emportait dans toutes ses campagnes, la Bible où il puisait la foi qui le mena à ses victoires. Que ce livre soit le signe de l’alliance qui vous unit à lui, dans la victoire comme dans la défaite. Maintenant et pour toujours. »
À Ein Harod, où se trouvait le quartier général d’Orde au plus fort des combats, Lorna Wingate prononça des paroles d’encouragement : « Je voudrais dire à mes amis ce soir qu’avec la mort de Wingate, son travail pour cette terre qu’il aimait n’a pas pris fin. Il n’a jamais cessé de travailler et de penser à elle et pour elle. Pendant les années de guerre qui précédèrent sa mort, il combattit sur trois fronts majeurs et mena de nombreuses batailles diplomatiques. En Abyssinie, en Birmanie, à Londres et à Québec, ses objectifs furent toujours de défendre cette terre et d’assurer sa victoire... Il savait gagner les cœurs à ses idées malgré une opposition dure et intransigeante, et prouver qu’il était possible de réaliser des opérations qui semblaient irréalisables aux hommes de routine. Il travaillait à ses plans audacieux. Il consignait et notait chaque détail ; par ses conquêtes extraordinaires en Abyssinie et dans la jungle birmane, il cherchait à démontrer comment une poignée d’hommes peut l’emporter sur une multitude lorsqu’elle adopte certaines méthodes de combat. Dans l’élaboration de tactiques audacieuses permettant à un petit nombre de vaincre un grand nombre, les objectifs du yichouv juif du pays étaient toujours présents à son esprit. C’est pourquoi, conformément à une instruction particulière, il m’a légué toutes ses notes sur ses méthodes d’action, convaincu que, par mon intermédiaire, ces notes précieuses pour la formation de notre armée lui parviendraient. Et je suis certaine que son esprit, qui demeure parmi nous, sait que nous avons bien agi. Je suis venue vous rejoindre parce que je ne pouvais pas rester loin de vous. Je ne peux pas vous aider : vous seuls pouvez apporter le salut par vos propres forces. »
L'opération d'achat et la commémoration
Quelques jours plus tard, Lorna devait rentrer à Londres, mais juste avant son départ, on lui demanda de rendre encore un petit service dans le cadre des achats d’équipement pour la jeune armée. La mission d’approvisionnement avait été confiée à Lova Eliav, qui devait partir pour l’Italie. Bien que l’État eût été proclamé, les Britanniques se trouvaient encore dans le pays et en contrôlaient les frontières. Lorna devait faire sortir Eliav clandestinement du pays. Emmanuel Wilensky, personnalité clé de la Haganah à Haïfa et ami du couple Wingate depuis longtemps, s’adressa à elle pour lui faire une simple demande, comme le raconte Lova Eliav : « Nous voulions qu’elle prenne place dans l’avion à côté de moi et se comporte avec moi comme si nous étions des amis de longue date. Peut-être même des amis depuis l’enfance et l’adolescence, et que nous agissions l’un envers l’autre librement et sans contrainte, comme un couple d’amis ou comme deux tourtereaux... »
La belle Lorna accepta. « Le lendemain matin, Lorna et moi sommes partis en taxi pour l’aéroport près de Shemen, à Haïfa. » Eliav poursuit son récit : « L’aéroport était bien gardé par des unités de l’armée britannique. La route qui y menait était barrée par un poste de police et des parachutistes surnommés les “coquelicots”, coiffés de leurs bérets rouges. Nous avons passé le contrôle tandis que Lorna me parlait sans arrêt avec beaucoup d’animation, me prenait légèrement par le bras et se comportait avec moi comme avec un ami de jeunesse. Les policiers et les fonctionnaires britanniques la traitaient, et me traitaient moi aussi, avec beaucoup de déférence et tout le respect qui lui était dû. » Ils atterrirent ensuite à Nice, en France. « Là, j’ai dit au revoir à Lorna par un léger baiser et l’ai remerciée chaleureusement. Elle a continué vers Londres, et j’ai pris un autre avion... » Lors de cette opération d’approvisionnement, quatre navires et les premières vedettes lance-torpilles furent envoyés dans le pays.
L’État avait été créé et Lorna poursuivit son action en sa faveur. En 1953, le moshav Nir Etzion fut fondé et, tout près, un village de jeunes fut créé et nommé en l’honneur d’Orde Charles Wingate. Le financement de ce village à la mémoire de son mari provenait de donateurs juifs et non juifs de Grande-Bretagne, que Lorna avait sollicités. Une fois les fonds réunis, elle demanda à Moshé Kol, membre de la direction de l’Agence juive, où il serait préférable de construire un village de jeunes à la mémoire de son mari. « Cet homme était un héros de guerre, lui répondit Kol, pénétré de crainte de Dieu ; les versets de la Bible étaient comme des organes intérieurs dans son corps. Sur le Carmel, une localité commémore le kibboutz Kfar Etzion, fondé sur la foi dans le Dieu d’Israël par des jeunes qui avaient vécu l’incendie qui détruisit le peuple juif en exil. Les jeunes gens et les jeunes femmes qui avaient débarrassé les monts de Judée de rochers millénaires, bâti sur la montagne, y étudié et y exercé leurs mains au combat défensif, étaient eux aussi imprégnés de versets, de chapitres et de livres de la Bible. Ils furent attaqués, combattirent et tombèrent en héros. Nir Etzion fut fondé par les quelques survivants de cette bataille héroïque. Il n’existe pas dans le pays d’endroit plus approprié pour créer une localité à la mémoire d’Orde. C’est une fraternité d’identités. »
Lors de la cérémonie d’inauguration du village de jeunes, Winston Churchill, Premier ministre britannique, envoya un message : « Je suis très heureux que les fonds nécessaires à la construction du village de Yamin Orde aient été réunis au Royaume-Uni et qu’un monument à l’amitié, qui devrait toujours unir la Grande-Bretagne et Israël, ait été érigé sur le mont Carmel. » Cette même année débuta également la construction de l’Institut Wingate, près de Netanya, l’Institut national d’excellence sportive.

Le souvenir qui demeure
Orde Charles Wingate, mort à l’âge de 41 ans, ne vit jamais son fils Jonathan et ne connut pas la renaissance de l’État juif à laquelle il aspirait tant. Des monuments à sa mémoire, sans tombe, se trouvent dans le carré funéraire de la famille Wingate au cimetière de Charleston, à Londres, ainsi qu’au cimetière national d’Arlington, en Virginie.
Quelques années plus tard, Lorna épousa un fermier écossais nommé John Smith, et le couple eut un fils et une fille. Son fils aîné et unique enfant d’Orde, Orde Jonathan Wingate, embrassa lui aussi une carrière militaire.
Lorna Wingate mourut en 1991. Orde Jonathan Wingate mourut en 2000.
Outre le village de jeunes et l’Institut Wingate, Orde Charles Wingate fut honoré par un établissement d’enseignement sur les pentes du Carmel, par des rues dans tout le pays, mais aussi par le prénom d’une petite fille née peu après sa mort et nommée en son honneur : Ordit, fille d’Akiva Atzmon, membre des « Sections de nuit » qui admirait son commandant. Akiva Atzmon fut également commandant de la Gadna au début des années 1950. Parmi ses réalisations figurent la création de la ferme de la Gadna à Be'er Ora, celle de l’orchestre de la Gadna, la plantation d’eucalyptus le long des routes du pays et bien d’autres encore.






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