Le « prince » d’une célèbre famille de sages. Ordonné rabbin dès l’âge de 15 ans, il représenta plus tard les Juifs au Parlement polonais, mais c’est surtout dans le fonctionnement des yeshivas et avec le Daf Yomi que son influence s’est fait sentir.
Par une journée d’hiver de 1958, un long cortège, silencieux et endeuillé, quitta l’hôpital Bikour Holim de Jérusalem. Des sanglots accompagnèrent le cercueil le long de la rue Jaffa jusqu’au mont des Repos. Des dignitaires et de grands maîtres de la Torah prononcèrent des éloges funèbres. C’était le second enterrement du défunt, qui avait été inhumé vingt-cinq ans plus tôt à Lublin, dans le cimetière profané par les nazis, où, par miracle, sa tombe était restée intacte. À l’occasion du dixième anniversaire de l’État, les frères du rabbin Meïr exhumèrent ses restes et l’inhumèrent une seconde fois au mont des Repos.

Le rabbin Meïr Shapira était une figure atypique au sein de la communauté ultraorthodoxe. Il y apporta des idées révolutionnaires, nouvelles pour une société qui rejetait toute nouveauté. Sa façon d’aborder les difficultés auxquelles les Juifs observants de la Torah étaient confrontés depuis toujours l’amena à proposer des solutions originales. De tout temps, les étudiants en Torah avaient étudié dans de modestes petites pièces. Lorsqu’ils apprenaient qu’un rabbin réputé enseignait dans une ville donnée, ils s’y rendaient et rejoignaient sa classe. Les repas et le logement étaient à la charge de l’étudiant. Pour subvenir à leurs besoins, ils occupaient des emplois qui leur permettaient tout juste de se nourrir et s’accompagnaient d’humiliations. Le travail le plus courant consistait à surveiller des boutiques la nuit. Ils dormaient dans la boutique tout en la gardant, puis, au matin, on les fouillait pour s’assurer qu’ils n’avaient rien volé. De la boutique, ils se rendaient directement à la maison d’étude et, à la nuit tombée, retournaient à leur travail. Cette situation dura des années, jusqu’à ce que le rabbin Shapira ait l’idée que la yeshiva prenne en charge tous les besoins de ses étudiants, quelle que soit leur situation financière, afin qu’ils puissent consacrer leur temps aux études. La première yeshiva à adopter cette idée fut la yeshiva des Sages de Lublin, fondée par le rabbin Shapira dans sa ville. Le même modèle était appliqué à l’université d’Oxford depuis 1167, mais ce privilège n’était accordé qu’aux étudiants de bonne famille et fortunés.
Le Daf Yomi
La seconde innovation associée au rabbin Shapira, et la plus connue, est le « Daf Yomi » : « Un Juif voyage, le traité Berakhot sous le bras. Il voyage pendant deux semaines d’Israël aux États-Unis... Enfin, lorsqu’il foule le sol des États-Unis, il entre dans une maison d’étude et y trouve des Juifs étudiant la même page que celle qu’il a étudiée ce jour-là. Il se joint alors avec joie aux étudiants. »
L’idée du Daf Yomi repose sur plusieurs principes importants. Le premier : partout dans le monde, le même jour, on étudiera la même page. Ainsi, chaque Juif, où qu’il se trouve, pourra entrer dans une maison d’étude et trouver un compagnon avec qui étudier cette page. Le deuxième principe permettait à tous les Juifs d’étudier les 2 711 pages du Shas, réparties en six ordres, en sept ans et demi. Le premier cycle commença à Roch Hachana de l’année 5684. Jusque-là, certains traités n’étaient même pas étudiés. Le Daf Yomi rendit justice à ces traités et leur redonna du prestige. Le troisième principe, et le plus important, était d’instaurer une continuité dans l’étude quotidienne.
De nombreuses histoires fascinantes sont liées à l’idée du Daf Yomi. L’une d’elles raconte que, dans son enfance, le rabbin Shapira n’avait pas de maître à la hauteur de ses capacités. Lorsque ses parents en eurent choisi un qui convenait, celui-ci devait arriver en train le lendemain. « J’étais un petit garçon, raconta le rabbin plus tard, et je me tenais sur le quai avec ma mère. Nous avons attendu longtemps l’arrivée du train. Enfin, nous avons entendu le bruit des roues, puis la locomotive est arrivée en sifflant bruyamment, suivie des wagons. Nous attendions avec impatience de voir cet homme et, à notre grande déception, nous avons vu des commerçants, des employés, des gens du peuple et, bien sûr, beaucoup de non-Juifs. Mais lorsque ma mère questionna les voyageurs, elle apprit que le maître n’était pas venu. Ma mère fut profondément affligée et me dit, le cœur lourd et dans un soupir : “Meïr’le, quel dommage, nous rentrons les mains vides. Ton maître n’est pas venu.” “Ce n’est pas grave, maman”, lui dis-je pour la réconforter, “il y a sans doute eu une erreur, il viendra demain.” “Non, mon enfant”, s’écria ma mère, le cœur brisé, “sais-tu ce que représente une journée sans Torah ?!” “À partir de ce moment-là, raconta Rabbi Meïr Shapira, cette phrase s’est gravée dans mon esprit : ‘Une journée sans Torah ?!’ C’est ainsi que, dès mon plus jeune âge, l’idée s’est ancrée en moi qu’il faut étudier la Torah chaque jour. »
Une autre histoire raconte que, faute de trouver au jeune Meïr un maître à la hauteur de son talent, son père s’adressa au rabbin de la ville, le rabbin Shulem Moskowitz, le Rabbi de Shotz, et lui demanda de prendre en charge cette tâche. Celui-ci accepta d’accueillir l’enfant sous son aile et de l’instruire avec ses fils, qui étaient plus âgés que lui. Le petit Meïr confia aux garçons son rêve : qu’un jour, tout le peuple juif étudierait la même page de Guemara, de sorte que tous les Juifs de la diaspora aient une langue commune. Les fils du rabbin accueillirent les paroles de Meïr avec mépris : « Ce ne sont que des rêves en l’air. Personne n’y est parvenu jusqu’à présent, comment crois-tu pouvoir y arriver ?! » De temps à autre, Meïr s’enthousiasmait à nouveau pour son rêve, et les garçons le rabrouaient, refroidissant son ardeur. Les années passèrent et le rêve devint réalité. Un jour, à une gare, un rabbin aborda le rabbin Shapira et lui dit qu’il était marié à la fille du Rabbi de Shotz et qu’elle le félicitait pour son immense succès dans la diffusion de la Torah. Le rabbin, qui se souvenait d’elle depuis leur enfance, demanda à la rencontrer. Lors de leur rencontre, il lui dit : « Te souviens-tu que, lorsque nous étions petits, je te parlais, ainsi qu’à tes frères, de mon rêve du Daf Yomi, et que vous aviez l’habitude de balayer mes paroles et de refroidir mon enthousiasme ? Je ne t’en veux pas, car à l’époque, nous n’étions que de petits enfants. Mais j’ai une demande à te faire : tu es éducatrice et responsable de l’éducation des enfants d’Israël. Souviens-toi : ne méprise jamais le rêve d’un enfant ! Si j’avais été comme tout le monde, et que les moqueries m’avaient découragé, sais-tu ce que le peuple juif aurait perdu ?! Peux-tu imaginer le peuple juif sans le Daf Yomi ? Je te le demande de tout cœur : ne te moque jamais du rêve d’un enfant. Un enfant juif peut aller loin grâce à son rêve... »
L’idée du Daf Yomi fut proposée pour la première fois lors d’un congrès de l’Agoudat Israël, en août 1923. Au début, certains s’opposèrent à cette idée, tandis que d’autres doutaient que le rabbin Shapira puisse réaliser ce projet : « Vous imaginez vraiment qu’un yeke de Francfort et un hassid de Gour de Varsovie, un Juif de Casablanca et un commerçant juif de New York étudieront tous la même page de Guemara ? » lui lança-t-on. « Bien sûr », répondit Rabbi Meïr. « Regardez donc la page de Guemara : le Talmud a été rédigé à Babylone ; à côté figure le commentaire de Rachi, originaire d’Ashkenaz, en Allemagne ; près de lui, celui des Tossafistes français ; en dessous, le commentaire de Rabbénou Hananel, venu d’Afrique du Nord ; et dans les marges, des références à Maïmonide, originaire d’Égypte... Si tous ceux-là ont été capables, malgré leurs désaccords, de s’unir pour créer cette œuvre talmudique extraordinaire, nous aussi, nous en sommes capables. »
Ce n’est qu’après avoir obtenu le large soutien de Rabbi Israël Meïr HaCohen, le « Hafetz Haïm », et du Rabbi de Gour, le rabbin Avraham Mordekhaï Alter, puis des hassidim de Bratslav, avec le soutien de Rabbi Ben Zion Apter, que le Daf Yomi devint un élément de l’engagement de la communauté religieuse. À chaque Roch Hachana, l’étude de la page reprenait depuis le début.
Son enfance et ses débuts
Le rabbin Yehouda Meïr Shapira naquit le 7 adar, jour de la naissance et de la mort de Moïse, en 1887, dans le nord de la Roumanie, au sein d’une longue et illustre lignée de rabbins. Son père était le rabbin Yaakov Shimshon Shapira et sa mère, Margala, était la fille du rabbin Shmuel Itzhak Schorr, l’un des grands rabbins de Galicie, auprès duquel le jeune Meïr eut encore le temps d’étudier la Torah. Sa généalogie familiale remontait jusqu’à Rabbi Moïse d’Ashpira, d’où venait son nom de famille. Rabbi Meïr fut ordonné rabbin par son grand-père à l’âge de 15 ans. Devenu adulte, il épousa Malka Toïva, fille du rabbin Yaakov David Breitman. Après leur mariage, le couple s’installa en Galicie, où Rabbi Meïr fonda l’association Tiferet Hadat, chargée de traiter les questions religieuses de la ville où il étudiait.
À 23 ans, le rabbin Shapira était déjà rabbin de la communauté de Hlynyany, en Ukraine. Dès son entrée en fonction, il veilla à la rénovation du mikvé et à la pratique du shabbat, mais il considérait l’éducation comme sa mission essentielle. À la place de la baraque qui abritait le heder, le rabbin fit construire un magnifique bâtiment où l’on étudiait la Torah tout en apprenant un métier. Il transforma aussi sa maison en yeshiva pour des étudiants choisis, destinés à devenir enseignants. À cette époque, sa réputation le précédait déjà et il reçut de nombreuses propositions de communautés différentes qui souhaitaient le voir devenir leur rabbin. Le rabbin Shapira choisit d’accepter le poste de rabbin à Sanok, grande ville du centre de la Galicie, car il savait que la situation spirituelle de la communauté locale était menacée. À Sanok, il apporta des améliorations en matière de cacherout et, comme à Hlynyany, rénova les mikvés et renforça la pratique du shabbat. Il y fonda également une école talmudique appelée Bnei Torah, où étudiaient environ 250 enfants.
Son activité énergique et sa personnalité rayonnante firent de lui l’une des figures de proue de l’époque. Il n’est donc pas étonnant qu’il se soit porté volontaire pour représenter l’ensemble des Juifs de Pologne. En 1922, le rabbin Shapira fut élu représentant de l’Agoudat Israël à la chambre basse du Parlement polonais, habilitée à légiférer. Pendant cinq ans, il défendit les intérêts de la communauté. En parallèle, il siégeait au comité du ministère des Cultes chargé d’approuver les nominations de rabbins dans toute la Pologne. Deux ans plus tard, il entreprit la création de la yeshiva de Lublin.
La fondation de la yeshiva rencontra elle aussi de nombreux opposants, pour diverses raisons. La première était la nouveauté elle-même, en contradiction absolue avec le hassidisme, dont l’un des principes était : « La nouveauté est interdite par la Torah. » La yeshiva du rabbin Meïr Shapira constituait une immense avancée : elle ne se contentait pas d’enseigner, mais prenait également en charge tous les besoins de l’étudiant. La deuxième raison était d’ordre financier. De nombreux Juifs fortunés soutenaient la yeshiva de Lublin, ce qui réduisait le flux des dons destinés aux autres yeshivas, lesquelles firent tout pour empêcher sa création.
La yeshiva de Lublin
La création de la yeshiva de Lublin commença en 1924, lorsque le rabbin Shapira fut nommé rabbin de Piotrków, en Pologne. Au cours d’une promenade dans la ville de Lublin, il remarqua un terrain vacant au 57, rue Lubartowska. Il retrouva le propriétaire, le rabbin Shmuel Eichenbaum, et lui fit part de son rêve : fonder une yeshiva et redonner son lustre d’antan à la yeshiva des Sages de Lublin, créée une première fois en 1515. Le rabbin Shmuel s’enthousiasma pour le projet et lui offrit le terrain. La même année, la veille de Lag Baomer, la première pierre fut posée lors d’une cérémonie impressionnante. Le rabbin Shapira se rendit aux États-Unis pour recueillir des fonds pour la construction de la yeshiva, puis visita plusieurs communautés de Pologne et de Lituanie afin d’élaborer le programme d’études : un programme inédit, adapté au nouveau caractère de la yeshiva. Il fallut sept ans à Rabbi Meïr pour achever la collecte des dons et la construction. À l’été 1930, l’inauguration du bâtiment eut lieu en grande pompe, en présence d’environ 20 000 Juifs venus de Pologne et d’ailleurs. Une fois la construction achevée, le rabbin s’installa à Lublin. Son poste de rabbin à Piotrków fut repris par son cousin, le rabbin Moshe Chaim Lau, qui périt plus tard pendant la Shoah.
La yeshiva de Lublin accueillait des étudiants à partir de 15 ans et jusqu’à leur mariage, et délivrait deux niveaux de diplôme. Les jeunes hommes qui étudiaient « Yoré Déa » recevaient le titre de « Yoré Yoré », tandis que ceux qui achevaient l’ensemble du cursus obtenaient le titre de « Tsourba mérabbanan ». Les examens d’admission étaient difficiles. Ils exigeaient notamment la maîtrise d’un grand nombre de traités, soit plus de 400 pages de Guemara au total. Les étudiants devaient aussi maîtriser les ouvrages de la Michna et les lois du Choulhan Aroukh. Un étudiant admis à la yeshiva était ordonné rabbin en quatre ans. Les ordinations avaient lieu le 7 adar, jour de naissance de Moïse et également jour de naissance du rabbin Meïr Shapira. La yeshiva attirait les étudiants les plus brillants. Chaque promotion comptait 400 étudiants et elle forma une longue liste de rabbins réputés. C’était la yeshiva la plus prestigieuse de Pologne, fière de sa riche bibliothèque de Torah, qui comptait environ 22 000 ouvrages. Son entretien nécessitait beaucoup d’argent, et le rabbin Meïr Shapira consacrait beaucoup de temps à en réunir. En 1934, la yeshiva vit sortir sa première promotion, mais le rabbin ne vécut pas assez longtemps pour la voir.
La yeshiva resta debout neuf ans, avant d’être, hélas et à la grande douleur de tous, incendiée.
« Nous étions fiers d’avoir détruit cette académie talmudique, réputée la plus grande de Pologne. Nous avons jeté dehors tous les livres sacrés des Juifs et y avons mis le feu. Les flammes ont fait rage pendant vingt heures entières. Les Juifs de Lublin se tenaient tout autour et pleuraient. Mais un orchestre militaire avait été appelé, et les joyeux accents de la musique militaire couvraient les lamentations des Juifs. » C’est ainsi que la fin tragique de la yeshiva fut décrite dans le journal de la jeunesse nazie allemande, Deutsche Jugendzeitung.
En 2004, le bâtiment fut restitué à la communauté juive. Il fut rénové et restauré pendant trois ans, puis transformé en centre d’accueil juif. Aujourd’hui, des milliers de jeunes Israéliens visitent les lieux après leur passage au camp d’extermination de Majdanek, dans le cadre du projet « Voyage de la vie » organisé par les lycées israéliens.
Le dernier rêve et l'héritage
Son aspiration à monter en Terre d’Israël était son deuxième rêve. À la question de savoir pourquoi il ne l’avait pas réalisé, il répondit : « J’ai la force de monter en Terre d’Israël, mais où trouver la force d’en repartir ?! » Après la fondation de la yeshiva, il décida de monter en Terre d’Israël et commença à s’y préparer, mais sa mort soudaine mit fin à ce rêve. En octobre 1933, alors qu’il négociait avec la communauté de Łódź pour en devenir le grand rabbin en échange de la prise en charge des dettes de la yeshiva, il mourut du typhus à l’âge de 46 ans. Le rabbin Meïr Shapira et son épouse n’eurent pas d’enfants, mais il déclarait toujours que le Daf Yomi et la yeshiva de Lublin étaient ses deux enfants.
À la fin de la guerre, ces « enfants » connurent une nouvelle floraison. La yeshiva des Sages de Lublin fut refondée dans le quartier de Zikhron Meïr, à Bnei Brak, qui porte son nom, et le Daf Yomi est aujourd’hui étudié par des dizaines de milliers de Juifs dans le monde entier. Une place de Jérusalem porte son nom, tout comme des rues de différentes villes. Il existe aussi des rues baptisées du nom de l’œuvre de sa vie, le « Daf Yomi ».
Il convient de raconter ici qu’un autre talent dont le rabbin Meïr Shapira était doté était la musique. Il composa de nombreux airs, dont certains sont connus dans la communauté ultraorthodoxe et d’autres au-delà. Le plus célèbre est « Otsou Etsa ». Rachelé Likvernik, la sœur du rabbin Shapira, est la grand-mère du chanteur et auteur-compositeur Shlomo Artzi.





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