Hitler, bien qu’il sût qu’elle était juive, envoya une voiture pour venir la chercher, non pas pour l’emmener dans un camp d’extermination, mais pour lui confier une mission d’assistance à l’armée nazie. C’est également elle qui a défini la race canine nationale de l’État d’Israël.
La fuite devant les nazis
Lors de l’invasion de l’Autriche par l’Allemagne, en 1938, les époux Menzel furent convoqués auprès d’Hitler. « Un de ces vendredis où la journée est courte, les armées d’Hitler arrivèrent en Autriche et, ce matin-là même, Hitler donna l’ordre de venir chercher mon mari et moi dans une belle voiture pour nous conduire dans l’un des camps de l’armée allemande. À cet ordre était joint un document précisant qu’on nous fournirait une baraque où logeaient les officiers, dotée de tout le confort possible, afin que nous puissions y effectuer des travaux de recherche sur les chiens pour l’armée allemande », écrivit Rudolfina. Par chance, ils reçurent l’aide d’un ami de la famille, officier SS de la ville de Linz : « Il nous a aidés à fuir et à franchir la frontière, et nous a suivis du regard jusqu’à ce qu’il soit certain que nous étions hors de danger. » Rudolfina et son mari partirent pour la Palestine mandataire avec plusieurs chiens boxers. Des années plus tard, elle écrivit à une amie : « Même aujourd’hui, il est difficile de comprendre comment les nazis ont réussi à gouverner le peuple allemand. Par la suite, une fois le régime bien établi, la peur a sans doute empêché toute opposition. Mais comment se fait-il que des intellectuels cultivés aient pu être victimes de ce Führer fou ? Seule la psychologie animale peut apporter une réponse. »
Le célèbre couple est également évoqué dans le livre de Leah Goldberg, Mes amis de la rue Arnon, qui raconte l’histoire de la chienne Sheda, envoyée d’Autriche dans l’une des fermes de la vallée de Hefer avec d’autres chiens de garde. « Là-bas, à Vienne, vivait un couple qui élevait et dressait des chiens de garde et des chiens policiers pour la terre d’Israël. Comme les chiens étaient destinés à cet usage, leurs éducateurs ne leur parlaient qu’en hébreu. Certains de ces chiens n’eurent pas la chance de partir pour la terre d’Israël, car les policiers de Vienne les convoitaient et les achetaient à leurs propriétaires. Mais comme ces chiens n’entendaient que l’hébreu, les policiers autrichiens furent obligés d’apprendre tous les ordres hébreux afin que les chiens les comprennent. Ces policiers n’avaient pas le choix, même si beaucoup d’entre eux étaient nazis et antisémites. C’est ainsi que les proches de Sheda firent rayonner la culture hébraïque à l’étranger. » Un journal allemand écrivit que « le couple de chercheurs sionistes contraint indirectement et délibérément les Allemands à parler hébreu ». Quelques années avant sa mort, Rudolfina évoqua cette période : « Pendant la Seconde Guerre mondiale, j’ai beaucoup souffert en sachant que mes élèves, en Autriche et en Allemagne, utilisaient les connaissances acquises auprès de moi pour se servir de chiens afin d’exterminer des personnes de mon peuple et d’autres peuples. »
Enfance et études à Vienne
Rudolfina naquit en 1891 à Vienne, dans une famille juive aisée. À l’âge de quatre ans, elle fut mordue par un chiot : « D’autres enfants auraient développé une aversion pour les chiens et en auraient eu peur toute leur vie. Chez moi, cela a fait naître un attachement et une affection pour les chiens », raconta-t-elle. À partir de ce moment, elle en fut passionnée. Ses parents « ne voulaient pas que ces créatures sales et contaminantes fassent entrer la boue de la rue sur les tapis coûteux de l’appartement ». Elle consacrait donc l’argent de poche qu’elle recevait à payer les voisins qui acceptaient d’accueillir chez eux les chiens qu’elle avait recueillis dans la rue. Elle étudia à l’université de Vienne, où elle obtint un doctorat en psychologie, en biologie et en biochimie. Elle s’engagea également dans le mouvement sioniste au sein de l’association des étudiants sionistes Theodor Herzl. À 24 ans, elle travaillait comme psychologue et épousa l’homme qu’elle aimait, Rudolf Menzel, médecin interniste. Le couple s’installa dans une somptueuse villa de Linz, ville qu’Hitler projetait de transformer en centre culturel du Troisième Reich et au cœur de laquelle il voulait faire construire le musée du Führer.
La véritable passion de Rudolfina, c’étaient les chiens. Dans les années 1920, le couple fonda chez lui une école sans équivalent pour dresser des chiens d’attaque, de défense, de garde et de pistage, et mit à profit les connaissances de Rudolfina en psychologie pour mener des recherches sur le sujet : « Depuis notre jeunesse, nous avons noué de nombreuses amitiés avec des animaux. Notre amitié ne se manifestait pas par des caresses et des gâteries. Un animal de compagnie n’est pas un ami, mais une sorte de poupée vivante. L’amitié signifie vivre ensemble, travailler ensemble et se comprendre mutuellement... Nos premiers amis furent bien sûr les chiens. L’amitié avec le chien est le chemin le plus court et le plus facile pour celui qui veut s’approcher du monde animal qui existe au-delà de sa propre espèce. » C’est ce qu’écrivirent les époux dans leur livre Des chiens, des chats et d’autres amis. Les recherches et les manuels destinés aux dresseurs que rédigea le couple Menzel furent traduits dans de nombreuses langues et leur valurent une réputation d’experts de renommée mondiale.
Au sein de la communauté juive où ils vivaient, ils passaient pour un couple étrange : « Ma femme et moi étions considérés comme des “originaux” par les membres de la communauté juive de Linz, en raison de notre mode de vie et de notre travail, jugés très étranges et exotiques. » Les Juifs de la diaspora avaient peur des chiens : « La plupart d’entre nous sont des citadins, et nos grands-parents l’étaient aussi. Dans nos veines coule le sang de générations qui ont passé toute leur vie dans l’air étouffant des villes, et celui de nombreuses générations avant elles qui n’ont jamais quitté les ruelles du ghetto. Elles étaient loin de la terre, loin des animaux. Tous les animaux leur étaient étrangers, mais le chien plus que tous les autres. Le chien appartenait au monde des non-Juifs, au monde des nations. Il accompagnait et aidait les persécuteurs et les oppresseurs. Sur l’ordre du propriétaire terrien, il attaquait et chassait le colporteur juif. Le chien accompagnait les dirigeants qui décidaient du sort des Juifs, pour le meilleur ou pour le pire. » Les époux Menzel se considéraient comme des « Juifs nouveaux » : non seulement ils n’avaient pas peur des chiens, mais ils les mettaient au service de leurs besoins et, plus encore, d’une mission sioniste. En 1927, le grand rabbin de Vienne, Zvi Peretz Chajes, dont plusieurs rues en Israël portent le nom, leur rendit visite et fut impressionné par leur travail. Il fut stupéfait de voir que les chiens étaient dressés à répondre à des ordres en hébreu : « Assis », « Viens », « Attaque », « Reste », « Couché », et bien d’autres. Pour lui, ce n’était pas seulement le symbole de la renaissance de la langue hébraïque, mais aussi de sa présence jusque dans les ordres auxquels obéissaient les chiens.
Le dressage de chiens au pays
Dès les années 1920, Rudolfina prit contact avec les dirigeants de la communauté juive en Palestine, décrivit la contribution des chiens à la protection des localités et proposa de les aider à dresser des chiens. En 1932, elle reçut une lettre d’Yitzhak Ben-Zvi, alors président du Conseil national, qui l’invitait à partir pour la Palestine et à dresser elle-même les chiens. Deux ans plus tard, à l’invitation de Yaakov Pat, l’un des commandants de la Haganah, elle arriva pour la première fois en Palestine mandataire et se rendit directement au kibboutz Yagur. Elle y donna son premier cours de dressage de chiens de garde, puis en organisa d’autres à Tel Mond, Na’an, Merhavia et Degania. Pendant tout ce temps, Rudolfina déclina une invitation prestigieuse de l’Institut Pavlov en Union soviétique, nommé en l’honneur du scientifique et lauréat du prix Nobel Ivan Pavlov, spécialiste du conditionnement classique, ou pavlovien.
En 1938, Rudolfina et Rudolf Menzel partirent s’installer en Palestine mandataire et mirent leurs compétences au service de la Haganah. Ils organisèrent un cours de dressage de chiens de garde et de défense à Ramat Yohanan, puis s’installèrent à Kiryat Motzkin, où Rudolfina fonda l’Institut de recherche et de dressage canins. L’unité cynophile de la Haganah opérait également dans son école. Après la création de l’État, elle fut intégrée à Tsahal et s’appelle aujourd’hui Oketz. À propos de la contribution du chien à la sécurité, Rudolfina écrivit : « Peu de gens savent et comprennent combien le chien est précieux au sein d’une armée moderne... Peu savent qu’un seul chien de garde peut remplacer quatre soldats de faction. De plus, un bon chien de garde est supérieur à un homme : des commandos entraînés savent s’approcher d’un soldat posté sans même qu’il s’en aperçoive et le neutraliser, tandis que le chien repère tout étranger qui s’approche, alors qu’il se trouve encore loin du poste... Nous connaissons des cas où l’ennemi a tendu une embuscade à une patrouille et a ouvert le feu sur elle à quelques mètres seulement. Si cette patrouille avait été accompagnée d’un chien de reconnaissance dressé, celui-ci aurait signalé l’embuscade à temps et de nombreuses victimes auraient pu être évitées. »
Elle s’employa à développer des races adaptées à différents besoins et définit la race du chien de Canaan, reconnue par la Fédération canine israélienne et considérée depuis lors comme la race nationale d’Israël. Par la suite, le chien de Canaan fut également reconnu par la Fédération cynologique internationale.
Rudolfina Menzel encouragea aussi d’autres personnes à adopter un chien et à le mobiliser au service de l’œuvre pionnière. Elle s’adressa à ses camarades dans le journal du mouvement kibboutzique et écrivit : « Ici, dans notre pays, notre peuple a retrouvé le chemin de la terre, et le moment est venu de renouer aussi avec le chien. Ici, travailler avec un chien est un travail pionnier au plein sens du terme ; c’est pourquoi nous nous adressons à vous, la jeune génération. Aidez-nous à reconquérir le chien pour notre peuple... Celui qui n’a pas encore surmonté la peur du chien héritée du ghetto n’est pas un Juif nouveau, même s’il est né dans le pays. Notre appel s’adresse au Juif nouveau. Notre appel s’adresse à vous. Ouvrez la voie à cette nouvelle entreprise pionnière : reconquérir le chien pour bâtir notre pays. »
Chiens de guerre et chiens guides
Pendant la Seconde Guerre mondiale, Moshe Sharett s’adressa aux époux Menzel et leur demanda de dresser de nombreux chiens pour contribuer à l’effort de guerre des armées alliées à l’étranger. Certains des chiens qu’elle avait dressés servirent dans l’armée britannique, au service de Sa Majesté. L’un d’eux fit même l’objet de l’avis de décès suivant, publié dans le bulletin du quartier général britannique au Moyen-Orient : « Simi, le vieux chien de guerre et la terreur des voleurs du Moyen-Orient, n’est plus. La mort l’a surpris alors qu’il n’avait que quatre ans. Au cours de ses deux années de service, il a contribué à 83 arrestations. Six des personnes arrêtées sont mortes des blessures qu’il leur avait infligées. L’ardeur de Simi était telle qu’il lui fallait parfois deux ou trois jours pour se remettre d’une opération. Il avait l’air d’un grand chien - à son apogée, il pesait 39 kg -, mais son cœur était infiniment plus grand encore. Nous partageons de tout cœur le chagrin de Gora, sa compagne... Signé : le commandant de l’Institut de dressage des chiens de guerre, Moyen-Orient. » Simi était né au kibboutz Kinneret et avait été nommé Amit. Il avait été dressé par Rudolfina, qui avait posé comme condition que les chiens qu’elle formait ne soient jamais utilisés pour attaquer des Juifs. « Il faut reconnaître qu’ils ont tenu leur promesse », raconta Rudolfina.
À la fin de la guerre, le couple se mit également à dresser des chiens guides pour les aveugles. Le premier chien qu’ils formèrent était lui-même handicapé : un boxer grièvement blessé à la patte dans l’un des postes avancés. « C’était une femme charmante et exceptionnelle, une véritable boule d’énergie. Elle parlait vite, s’inquiétait de tout et prenait tout en charge », raconta Mme Julius, une habitante de Kiryat Motzkin qui avait aidé le couple. « Elle aimait les chiens de tout son cœur et pouvait en parler pendant des jours. Les chiens étaient toute sa vie. Elle et son mari n’avaient ici ni enfants ni famille, seulement l’un l’autre et les chiens. Comme leurs prénoms se ressemblaient, Rudolf et Rudolfina, elle l’appelait Rudi et lui l’appelait Dolfi. »
Ce furent des jours heureux pour eux. « Nous avons réussi à réaliser les rêves de notre enfance de notre vivant », écrivit Rudolfina. « Nous avons réussi à sortir du chagrin et de la honte et à devenir un peuple nouveau, sain et stable. Dans tout ce qui vit autour de nous - les jeunes, les plantations et les localités -, on trouve une part de notre travail... On ne peut rien demander de plus. »
Parallèlement à son travail à l’institut, la professeure Rudolfina Menzel enseigna la psychologie animale à l’université de Tel-Aviv dans les années 1960 et devint la première femme à y porter le titre de professeur. Elle était titulaire de trois doctorats, en psychologie, en biologie et en biochimie. En 1966, son nom fut inscrit dans le Livre d’or du KKL, en reconnaissance de sa contribution remarquable au mouvement sioniste. Rudolfina mourut en 1973, à l’âge de 82 ans. Son mari Rudolf, médecin de la raffinerie de pétrole, mourut peu avant elle.





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