Avec ses longs cheveux et sa longue barbe, il avait l’allure d’un messie ; droit sur son cheval, il évoquait un homme du Far West. Les Arabes l’appelaient « Khawaja Moussa ». Homme d’affaires, il fut le plus grand acquéreur de terres en Palestine.
D'Ukraine au Yishouv
Berl Katznelson écrivit à son sujet : « Fils unique du peuple, l’un des êtres les plus étranges et les plus remarquables de sa génération, sans lesquels nous ne pouvons aujourd’hui imaginer comment notre œuvre a pu prendre forme, voilà ce qu’est Yehoshua Hankin. Sa silhouette droite et lumineuse, rêveuse et concentrée, reste gravée dans les cœurs comme l’une des images les plus réconfortantes et encourageantes de cette génération... Il a fait de lui-même un “homme d’un seul métier”, s’est interdit tout autre intérêt dans la vie, ignorant aussi bien l’oisiveté que les divertissements et le repos. Ses jours et ses nuits, ses actes et ses pensées sont consacrés à cet unique “métier”. »
Yehoshua Hankin naquit en Ukraine en 1864. Son père, Yehuda Leib, était le seul agriculteur parmi des Juifs commerçants et artisans. Homme instruit, Yehuda Leib envoya son fils Yehoshua étudier au lycée de la ville voisine. Celui-ci y découvrit la culture russe, la littérature et l’histoire, mais il aimait plus que tout les mathématiques. De retour chez lui, il posait ses manuels, enfilait ses vêtements de paysan et rejoignait son père, sage homme des champs. Il endurcissait son corps par le travail pénible et partageait avec lui ses réflexions.
À cette époque, sous le règne du tsar, les paysans étaient des serfs qui gagnaient des sommes dérisoires et étaient exploités jusqu’à la mort. Les idées révolutionnaires d’une répartition équitable et d’une nouvelle société commençaient à émerger. Touché par ces idées, Yehoshua se mit à préparer avec ses amis le renversement du tsar.
En mars 1881, le tsar Alexandre II fut assassiné par le mouvement Narodnaïa Volia (« La Volonté du peuple »). Le meurtre fut imputé aux Juifs et, en avril, des pogroms éclatèrent contre eux en Ukraine. Ils furent appelés les « Tempêtes du Néguev ». La famille de Yehoshua, qui avait alors 16 ans, décida de partir pour la Palestine. En 1882, ses membres arrivèrent à Jaffa. Yehuda Leib, le père de Yehoshua, voulait établir en Palestine une communauté juive vivant de l’agriculture, un projet inhabituel à l’époque. Il fonda le « Comité des pionniers de Yesod Hamaala » et chercha à acquérir des terres pour concrétiser sa vision. Il participa à l’achat des terres de Rishon LeZion et construisit même la première maison de la colonie. Yehuda Leib possédait le savoir-faire et la confiance nécessaires pour cultiver ses terres, et celles-ci répondirent à son travail en produisant des fruits en abondance. La famille Hankin était la seule famille de Rishon LeZion qui n’avait pas besoin d’aide et ne dépendait pas de la bienveillance du baron et de ses fonctionnaires. Cette indépendance était une forme de défi à l’autorité des fonctionnaires, et les occasions de conflit ne manquaient pas. Finalement, sous la pression de l’ensemble des habitants, la famille quitta la colonie.
De Rishon LeZion, ils partirent pour Gedera, où la colonie fonctionnait sans fonctionnaire du baron. C’est là que Yehoshua épousa sa fiancée Olga, de treize ans son aînée. La différence d’âge entre eux était manifeste et, pour atténuer la gêne qu’elle suscitait, Yehoshua laissa pousser ses cheveux et sa barbe, ce qui lui donnait un air plus âgé. Olga était la fille aînée de Meir et Shifra Belkind. Elle était née en 1852 en Biélorussie. Ce mariage rapprocha Yehoshua des familles Belkind et Feinberg. Parmi leurs membres figuraient Meir Belkind, pionnier de l’enseignement de l’hébreu ; Israël Belkind, fondateur du mouvement BILU et de Gedera ; Sonia Belkind, sœur d’Olga et première gynécologue de Palestine ; Israël (« Lulik ») Feinberg, l’un des fondateurs de Rishon LeZion, de Hadera et de Tel-Aviv ; Nahum Wilbusch, l’un des fondateurs de l’usine Shemen et frère de Mania Shohat ; Avshalom Feinberg, Eitan Belkind et Naaman Belkind, membres du réseau NILI. Olga avait étudié l’art de l’obstétrique en Russie, où elle était tombée amoureuse d’un officier russe. Sa mère, dont les soupçons s’étaient éveillés en constatant que les études duraient si longtemps, demanda à sa fille de rentrer au pays pour accoucher sa sœur, sous prétexte qu’il n’y avait pas de bonnes sages-femmes en Palestine. Olga accepta la demande de sa mère, mais, enceinte, elle fit une fausse couche en route vers la Palestine. Incapable d’avoir une autre grossesse, la sage-femme ne pourrait plus jamais accoucher.

À Gedera, Yehoshua apprit l’arabe et noua de bonnes relations avec les Arabes des environs, en partie grâce à sa femme Olga, qui avait accouché leurs femmes. À cette époque, une importante vague d’immigrants venus de Russie arriva en Palestine. Le prix des terres augmenta, et Yehoshua profita de cette hausse pour vendre son domaine de Gedera et partir s’installer à Jaffa.
La vocation d'acquérir des terres
Lorsqu’il vivait à Jaffa, Yehoshua comprit quelle était sa vocation et décida d’acquérir les terres des Arabes en vue de l’installation des Juifs. Fils d’agriculteur et agriculteur lui-même, il voyait ce qui échappait aux autres : il connaissait les lois, savait négocier, et savait comment et quand acheter.
Menachem Ussishkin, l’un des dirigeants des Amants de Sion, déclara en 1904 : « Sans droit de propriété sur la terre, la Palestine ne sera jamais juive. » Il ajouta : « Un pays s’acquiert soit par l’argent, soit par la force, soit par le pouvoir. Puisque nous, les Juifs, n’avons ni force ni pouvoir, il ne nous reste qu’à acheter des terres. » C’est ce que fit Yehoshua.
La réputation d’Olga comme sage-femme spécialisée dans les accouchements de garçons n’était plus à faire. Salim Khoury était l’un des hommes les plus riches de Haïfa. Sept filles lui étaient nées successivement. Lorsque sa femme fut enceinte pour la huitième fois, il exigea qu’Olga soit la sage-femme. À sa grande joie, un garçon naquit. Juste après l’accouchement, Khoury rencontra Yehoshua Hankin et, en 1891, lui vendit 30 000 dunams de marécages, sur lesquels fut fondée Hadera. C’est là que les époux Hankin bâtirent leur maison. C’était la deuxième acquisition de Yehoshua Hankin. Un an plus tôt, à l’âge de 26 ans, il avait acheté 10 000 dunams à Khirbet Duran, où fut fondée la colonie de Rehovot.
Yehoshua avait le don de voir l’avenir en imagination. L’une de ses acquisitions ultérieures fut celle des terres de la vallée de Hefer. Il s’adressa à Shimon Dominik, un riche Juif russe, et lui proposa d’investir dans l’achat des terres. Voici comment il décrivait la vallée de Hefer : « Un lieu où se réuniront toutes les qualités dont notre Terre sainte peut s’enorgueillir, un lieu de blé et d’orge, de vigne, de figuier et de grenadier. Un lieu de rivières et de cours d’eau, où l’on habitera au bord des mers » - alors qu’à l’époque, ce n’étaient que des dunes mouvantes et des marécages pestilentiels, impropres à l’habitation humaine. Cette transaction montra que Yehoshua Hankin était un excellent homme d’affaires, et la vallée fut acquise en 1929. Trente ans plus tard, le prix des terres avait été multiplié par vingt-trois et, comme Yehoshua l’avait prédit, la vallée était devenue l’une des régions les plus florissantes de Palestine.
Les grandes transactions dans la vallée
Yehoshua Hankin savait mobiliser sa vaste famille au service de ses projets. Lorsque Mania Shohat conçut l’idée du « collectif », une association coopérative de travailleurs, ce fut Yehoshua Hankin qui la présenta à Eliyahu Krauze, directeur de la ferme de Sejera (Ilaniya), et veilla à ce qu’il lui donne la possibilité de prouver que sa vision avait de l’avenir. Eliyahu Krauze était marié à la sœur de Yehoshua Hankin. « Laisse-nous travailler comme métayers et ne nous gêne pas. Nous te donnerons 20 % des bénéfices », déclara Mania avec une assurance feinte. Et, de fait, le « collectif » fit ses preuves. Pour la première fois, la ferme réalisa des bénéfices.
À une autre occasion, Yehoshua acquit des terres près de Kfar Saba auprès de la famille musulmane Shanti, de Jaffa, et fonda sa propre société : « Le Trésor hébraïque palestinien pour l’agriculture, Ltd. ». Parmi les associés figuraient ses deux frères, Tanhum et Mendel Hankin ; la compagne de Mendel, la gynécologue Alexandra Belkind, sœur d’Olga ; Eliyahu Krauze, membre de l’ICA, directeur de l’école agricole Mikvé-Israël et beau-frère de Yehoshua Hankin, puisqu’il avait épousé Haya Hankin, sa sœur ; et Zalman Lifshitz (Leif), ingénieur et arpenteur pour la société Hakhsharat Hayishouv, grand-père de Dafni Leif, figure de proue du mouvement de protestation sociale.
Certaines des transactions menées par Yehoshua Hankin suscitent l’étonnement et l’admiration par l’obstination, la souplesse et la patience dont il fit preuve. L’achat des terres de la vallée de Jezréel en est un exemple. Cette acquisition fut la plus grande de toutes ses entreprises, la troisième. La transaction s’étala sur une trentaine d’années, de 1890 à 1920. La plupart des terres appartenaient à la famille Sursock, originaire de Beyrouth et d’Égypte. Dès l’été 1890, Yehoshua Hankin rencontra la famille à Beyrouth et conclut avec elle, par une poignée de main, l’achat de 120 000 dunams. Yehoshua réunit une partie de l’argent avec l’aide d’amis et investit une autre partie de sa poche, mais ne parvint pas à conclure la transaction. Les terres restèrent aux mains de la famille Sursock et furent vendues à un marchand de Jaffa. Plusieurs années passèrent avant que, en 1909, Yehoshua réussisse à acheter 10 000 dunams au cœur de la vallée, où fut fondée Merhavia, près d’Afula. Lorsque la Première Guerre mondiale éclata, les autorités ottomanes exilèrent Yehoshua Hankin et sa femme à Constantinople, avec plusieurs dirigeants du yichouv. Leur exil dura jusqu’en 1918.
À leur retour en Palestine, la région était déjà sous contrôle britannique. Yehoshua rejoignit le service de Hakhsharat Hayishouv, fort de ses connaissances, de son expérience et de ses relations de longue date. En 1920, lorsqu’il renoua contact avec la famille Sursock, cette fois avec sa branche égyptienne, il apprit qu’elle était sur le point de conclure la vente des terres avec Nassif Bey, un Arabe chrétien de Haïfa. Yehoshua rencontra Nassif Bey à Haïfa et conclut avec lui un accord par lequel celui-ci lui transférait ses droits au contrat. Le nouvel accord comportait deux conditions principales : premièrement, Yehoshua s’engageait à acheter les terres au prix de 5 livres israéliennes le dunam ; deuxièmement, s’il ne pouvait mener l’achat à terme faute d’argent, les terres lui seraient louées pour dix ans, période durant laquelle Nassif ne pourrait pas les vendre. Le contrat de Nassif passa ainsi à Yehoshua Hankin, qui reprit les négociations avec la branche égyptienne de la famille Sursock. Les pourparlers s’éternisèrent et ce n’est qu’au début de 1921 que Yehoshua Hankin annonça au Dr Ruppin qu’il avait acheté 60 000 dunams et versé un acompte. Mais les caisses de Hakhsharat Hayishouv et du Fonds national juif étaient vides. Hankin retourna en Égypte et modifia le contrat. Le nouvel accord prévoyait un paiement échelonné sur six ans, et les terres de la vallée passèrent aux mains des Juifs. Sur ces terres furent fondés les villages d’Ein Harod, Tel Yosef, Geva, Kfar Yehezkel, Beit Alfa et Heftziba. Par la suite, Hankin acheta les collines de Sheikh Abreik, où se trouve Beit Shearim. Vers le milieu des années 1930, il acquit les terres de Bir Asluj dans le Néguev, sur lesquelles fut fondé le kibboutz Revivim.
La reconnaissance de l'œuvre de sa vie
Après cinquante années d’activité, Hankin était devenu le plus grand acquéreur de terres de Palestine. Plus d’un million de dunams furent achetés grâce à lui, dont environ 600 000 directement par ses soins. Il agit pour le compte de la société Hakhsharat Hayishouv, du Bureau palestinien, de l’ICA, de la PICA et du Fonds national juif, et acheta également des terrains urbains pour des investisseurs privés.
Pendant cinquante ans, Yehoshua Hankin se consacra à l’achat de terres, jusqu’à recevoir le surnom de « rédempteur des terres ». À son soixantième anniversaire, le Dr Ruppin, qui le connaissait bien et avait travaillé avec lui, écrivit à son sujet : « À première vue, Yehoshua Hankin semble être un homme calme. Comme il parle peu, il paraît entouré de secret et de mystère. C’est un ascète, non seulement par sa chevelure sur laquelle le rasoir n’est jamais passé, mais aussi par son goût de la retraite et son éloignement des plaisirs de ce monde. Pourtant, ce calme est trompeur et son retrait du monde n’est qu’une apparence, dissimulant un feu intérieur inextinguible, une énergie immense et une grande sagesse. En parlant peu et en se détournant de tout ce qui ne touchait pas au cœur de l’œuvre de sa vie, Hankin parvint dans son travail à une telle concentration, consacrant toutes ses forces et tous ses talents à son unique objectif dans la vie. »
Au cours de leur vie, les époux Hankin habitèrent de nombreuses maisons. Ils firent construire la maison de leurs rêves dans la vallée de Jezréel, près de la source de Harod, mais n’eurent pas la chance d’y vivre. Lorsque Yehoshua Hankin eut 70 ans, la construction de la maison s’acheva. À la même époque, sa femme tomba malade et l’on commença à creuser pour elle un tombeau sur le mont Guilboa. Olga Hankin mourut en février 1942. Son mari décida alors de transformer la maison en musée consacré à l’histoire des terres et de la colonisation dans la vallée de Jezréel. Trois ans après elle, en 1945, Yehoshua mourut et fut enterré auprès de sa femme.






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