L’habilleur du pays - il imposa la mode en Terre d’Israël, choix évident de la génération des pionniers : un style simple et modeste, et un chapeau devenu le symbole du sabra israélien.
Le kaki d'Ata
Qu’il s’agisse d’un garçon ou d’une fille, tous deux portaient les mêmes pantalons kaki. Les filles glissaient des élastiques dans leurs shorts kaki très courts, tandis que les poches des pantalons des garçons dépassaient par-dessous. Les mouvements de jeunesse, les recrues de l’armée et même les membres des kibboutzim portaient tous les uniformes fabriqués par l’usine textile la plus célèbre de l’époque, Ata. L’usine produisait le chapeau tembel, symbole du sabra. Les vêtements kaki incarnaient les valeurs de simplicité et de modestie, en accord avec l’éthos des ouvriers et des agriculteurs qui participaient au peuplement du pays.
Jusqu’à la création d’Ata, la majeure partie de l’industrie textile reposait sur de petits ateliers situés dans la région centrale. Cette industrie bénéficiait de la protection de l’État. Les importations étaient lourdement taxées, car les dirigeants du pays considéraient cette industrie comme une source d’emploi importante pour les nombreux immigrants attendus, ainsi que pour les soldats démobilisés. Lorsque Erich Müller arriva dans le pays et fonda Ata, il était déjà question d’une très grande usine, répondant aux normes internationales, produisant en grandes quantités et employant de nombreux ouvriers. Ata a marqué toute une génération dans le pays.
Erich Müller naquit en 1895 à Ostrava, ville minière de Moravie, qui faisait alors partie de l’Empire austro-hongrois et se trouve aujourd’hui en Tchéquie. Son oncle Hugo possédait plusieurs usines textiles. « Notre famille était complètement assimilée et ne célébrait pas les fêtes juives. Nous fêtions Noël comme tous nos voisins. Le sapin, avec tous les cadeaux pour chaque membre de la famille, trônait dans le salon », racontait Müller à propos de sa famille. Celle-ci déménagea à Vienne et Erich fut admis au lycée. C’était un mauvais élève, mais un excellent athlète, qui s’adonnait surtout aux promenades dans la nature et à l’alpinisme. « À la fin de mes études, raconta-t-il, je me suis présenté au bureau de recrutement. J’ai été déclaré apte et, lorsqu’on m’a demandé où je souhaitais servir, j’ai répondu que je voulais rejoindre une unité de chasseurs alpins aussi éloignée que possible de Vienne. » De retour d’une excursion, il raconta : « Nous avons entendu quelqu’un nous appeler. Lorsqu’il nous a rejoints, il nous a annoncé avec émotion qu’un télégramme venait d’arriver : l’héritier du trône, François-Ferdinand, et son épouse avaient été assassinés à Sarajevo. Personne n’imaginait quelles seraient les conséquences de ce coup de feu fatal. »
Ce fut ce coup de feu qui déclencha la Première Guerre mondiale en 1914. Erich fut blessé lors d’une bataille et fait prisonnier par les Russes. Un jour, 30 nouveaux prisonniers arrivèrent au camp, et il fut chargé de les accueillir. « Je me suis présenté et j’ai expliqué aux nouveaux tout ce qu’ils devaient savoir. Dans l’une des chambres, j’ai rencontré un jeune homme à la barbe noire qui s’est présenté : “Cadet Hans Cohen.” Quand je lui ai demandé s’il était juif, il m’a répondu que oui. Alors, j’ai dit avec joie : “Dieu merci, je ne serai plus seul désormais”... Hans Cohen n’était pas un juif comme les autres. C’était un sioniste passionné, profondément ancré dans son identité juive... et doté d’une immense érudition. Chaque jour, lorsque nous nous retrouvions pour notre promenade dans la cour, je lui posais des questions sur la Terre d’Israël, l’histoire juive, Herzl, le dernier congrès sioniste et bien d’autres sujets, et il répondait à toutes mes questions. » Erich résuma ainsi le rôle de Hans Cohen dans sa vie : « Hans Cohen était une encyclopédie ambulante et un génie de l’étude et de l’explication. Tout ce que je sais, je le tiens de ce que j’ai appris auprès de lui. »
À la fin de la guerre, Erich fit la connaissance d’un pionnier de l’industrie en Terre d’Israël : « Hans Cohen travaillait comme rédacteur du journal officiel tchèque de langue allemande, La Patrie, et avait noué des liens avec le mouvement sioniste local. C’est ainsi que j’ai rencontré Moshe Novomeysky, ingénieur des mines qui avait sauvé de nombreux prisonniers de guerre juifs et fondé les usines de la mer Morte après son alyah. » À la suite de cette rencontre, il décida de partir s’installer dans le pays et d’y créer une usine textile.
Les études textiles et la route vers le pays
Il commença à se former dans le secteur en 1920, à l’usine de son oncle Hugo et de son associé Fritz Weisskopf (le grand-père du journaliste Gadi Sukenik), comme il l’écrivit : « Ma formation consistait à apprendre à faire fonctionner, régler et entretenir toutes les machines, aux différentes étapes du filage du coton. J’ai eu la chance que l’usine compte un groupe d’excellents professionnels, qui avaient grandi avec l’industrie depuis ses débuts. »
En 1923, il visita le pays pour la première fois. Hugo invita Erich et sa jeune épouse Helen à l’accompagner en voyage en Terre d’Israël. Ils rencontrèrent des pionniers de l’agriculture à Degania et Beit Alfa, ainsi que des pionniers de l’industrie, dont certains travaillaient dans le textile. Un an après ce voyage, le premier enfant du couple Müller, Jonathan, naquit. Lors de sa visite suivante, en 1929, Erich vint seul afin d’étudier en profondeur les conditions nécessaires à la réalisation de son rêve. Il rencontra des banquiers et des ingénieurs, et consacra une partie de son temps à une excursion avec des amis influents : « À Jérusalem, j’ai appris que l’avocat Schwarz (père de Ruth Dayan et de Reuma Weizmann), qui aimait voyager dans le pays, organisait une excursion dans les monts de Judée. Les participants étaient Leo et Lola Hermann, Gershom Scholem, Elsa Ussishkin, l’architecte Kornberg et d’autres. »
En 1934, Erich Müller avait déjà visité Israël sept fois et appris à connaître la région. Son oncle Hugo l’accompagna dans certaines de ces excursions. « On raconte qu’en revenant de la gare de Vienne après avoir pris congé d’Erich, Hugo confia à ses amis : “Je viens de me rendre aux funérailles les plus coûteuses que vous puissiez imaginer”, se souvenait l’épouse de Jonathan, le fils d’Erich et d’Helen. “Ils lui ont demandé ce qui s’était passé, et il a répondu : ‘Erich le fou part en Israël pour y construire une usine textile.’” »
Au début de 1934, Erich et Hugo arrivèrent pour chercher un emplacement où construire l’usine. Ils étudièrent plusieurs sites : l’un d’eux se trouvait au sud de Haïfa, mais ne convenait pas, car l’eau était salée. Ils rejetèrent la proposition du kibboutz HaHoresh, qui tentait de les convaincre d’installer l’usine chez lui, car ils estimaient qu’implanter une usine avec « un partenaire qui n’a pas un sou et ne connaît rien à l’industrie en général, ni au textile en particulier » était risqué. Ils choisirent finalement Kfar Ata (aujourd’hui Kiryat Ata) et y achetèrent 100 dunams pour construire l’usine.
Pendant la planification de la construction, Erich retourna en Tchécoslovaquie et recruta vingt jeunes issus de mouvements de jeunesse sionistes, dotés de compétences techniques et qui travaillèrent pendant un an dans l’usine familiale en Tchécoslovaquie. Ces jeunes constituèrent le noyau des contremaîtres de l’usine. Ils étaient tous célibataires, mais on leur demanda de se marier afin de ne pas gaspiller les visas d’immigration pour couples que les Anglais leur avaient délivrés pour émigrer en Palestine.
La structure de l’usine fut construite par la société tchèque Škoda, et, le jour tant attendu, les machines se mirent en marche. Au début, l’usine ne produisait que du fil, et l’un des jours les plus émouvants fut celui où le premier fil fut fabriqué : « J’ai gardé une bobine du premier lot sorti de la machine à anneaux. Elle se trouve là, avec la première bobine de Müller Textile et celle de Hula. J’ai envoyé quelques échantillons à Vienne, et M. Aryeh Shenkar, propriétaire de Lodzia, a reçu la première caisse. Maintenant que l’usine s’était mise à produire, il était temps de veiller aussi à nos conditions de vie, et nous avons décidé de construire plusieurs logements pour l’équipe dirigeante. » Une route fut aménagée jusqu’au site, un puits creusé et des maisons construites. La famille Müller et les familles des ouvriers vinrent habiter près de l’usine. Helen acheta une machine à laver et chaque famille se vit attribuer un « jour de lessive » toutes les deux semaines.
Une usine au service de ses ouvriers
Bien qu’Erich Müller fût né dans une famille d’industriels aisée, il était socialiste dans l’âme et se souciait de ses ouvriers. Il collabora avec Abba Hushi (alors secrétaire du conseil des travailleurs de Haïfa), qui lui procura des ouvriers : « Mon rêve de devenir moi aussi membre de la Histadrout ne s’est pas réalisé, car Abba Hushi a refusé de m’accepter », raconta Erich.
Chaque matin, Erich Müller se tenait à l’entrée de l’usine et accueillait les ouvriers avec un sourire et un bonjour. Les ouvriers, qui bénéficiaient de salaires élevés, l’aimaient et le considéraient comme un père attentionné. Les dirigeants et les ouvriers touchaient des salaires similaires. Une coopérative fut créée dans l’usine, où les employés pouvaient acheter des produits à prix réduit, et une crèche fut ouverte pour les enfants, à l’intention des mères. L’ambiance était familiale. Des logements particuliers furent construits pour les ouvriers, comme les bâtiments de la « Cour » et les « maisons Hanna ». D’autres logements ouvriers furent bâtis puis vendus à des prix particulièrement bas : Givat Ata Aleph, puis Ata Bet et Ata Gimel. Ata fut la première usine à accorder une prime à ses employés, les faisant ainsi participer à ses bénéfices.
En 1936, l’usine employait déjà 115 ouvriers, venus notamment des localités voisines comme Mishmar Hayam, Kfar Masaryk, Ein Hamifratz et Nahariya. Les premières années furent difficiles et non rentables. À cette époque, l’antisémitisme commença à prendre de l’ampleur en Europe, et le père d’Erich, son oncle Hugo et le fils de ce dernier, Hans, ainsi que Fritz Weisskopf décidèrent de partir s’installer dans le pays. Eux aussi furent employés à l’usine. En 1937, Hans, le cousin d’Erich Müller, rejoignit la direction de l’usine.
La prospérité de l’usine commença avec le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, lorsque l’armée britannique chercha un fournisseur local d’uniformes. Des représentants de l’armée visitèrent l’usine et envoyèrent même des échantillons de vêtements kaki en Angleterre pour les faire approuver. Les Anglais furent étonnés par la qualité du tissu, comparable à celle des tissus anglais, et les premières commandes commencèrent à arriver. L’usine s’agrandit, la collecte de fonds fut un succès et de nouvelles machines furent commandées. En 1949, 1 128 ouvriers travaillaient dans l’usine.
L’usine attirait de nombreux visiteurs qui en étaient fiers, et plusieurs personnalités s’y rendirent : « À cette époque, nous avons reçu la visite de l’écrivain S. Y. Agnon. Après lui avoir fait visiter l’usine, et constaté qu’il était très impressionné par les procédés de fabrication, je l’ai invité à prendre le thé chez nous. En chemin, il m’a posé une question embarrassante : pourquoi le nom du village s’écrivait-il “Atta” (עטה) et celui de l’usine “Ata” (אתא) ? J’ai dû reconnaître que mes connaissances en hébreu laissaient à désirer... Agnon a répondu : “Ce n’est pas grave, versez-moi un petit verre de cognac et laissez-moi réfléchir un peu.” Quelques minutes plus tard, il s’est levé et a dit : “J’ai trouvé : Arigey Totzeret Artzenu” [“Tissus fabriqués dans notre pays”]. C’est ainsi que fut créé l’acronyme ATA. » M. Abramov, qui avait aidé à l’achat du terrain et était alors en contact télégraphique avec les Müller à l’étranger, proposa une autre explication. Selon lui, le nom ATA, en lettres latines, était facile à utiliser.
La retraite, les souvenirs et l'héritage
Vers la fin de la guerre, les relations entre Erich Müller et son cousin Hans se détériorèrent : « Cet été-là commença l’amitié et l’affection entre mon double cousin Hans et moi. (Nos pères étaient frères et nos mères étaient sœurs)... Après la mort de son père Hugo, en 1945, son attitude envers moi devint hostile et, finalement, nous nous sommes séparés en 1948. »
Il conclut ses partenariats suivants avec son fils Jonathan et différents investisseurs, dont la société Müllerdi, qui était associée à des intérêts américains. Lorsqu’il se retira de l’usine, il quitta également Kfar Ata et s’installa à Nahariya. Son fils Jonathan, devenu son associé en affaires, épousa Rachel et commanda l’escadrille du Néguev.
À l’âge de 90 ans, Erich Müller entreprit de mettre par écrit le récit de sa vie, sous le titre « Le tissu de ma vie ». Le journal s’achevait sur les mots de son fils Jonathan : « Ce n’est pas la fin de l’histoire, mais, voyant combien l’écriture était difficile pour mon père, je l’ai convaincu d’arrêter et de me laisser poursuivre le récit le moment venu. » Erich Müller mourut en 1995, à l’âge de 100 ans.





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