Il ne fut ni un chef charismatique ni un combattant, mais un pionnier aimé, dont la proclamation figure sur l'emblème de Rishon LeZion et dont la manière de se déplacer est représentée sur celui de la colonie de Gedera.
Le docteur Haïm Isser Hissin s'est fait connaître non comme un chef déterminé et influent, ni comme un combattant victorieux, mais comme le médecin de Tel Aviv, la première ville hébraïque. Au début de sa carrière, Hissin fut ouvrier du mouvement Bilu (« Maison de Jacob, venez, marchons ») à Mikvé-Israël, creuseur de puits à Rishon LeZion, charretier à Gedera. Lorsque la vie au pays eut raison de lui, il retourna en Russie, étudia la pharmacie, puis partit faire des études de médecine en Suisse avant de revenir au pays comme médecin.
Sur nombre de photographies de l'époque, on voit le docteur Hissin sur son âne, allant rendre visite à ses patients, spectacle inhabituel dans le jeune quartier. Nahum Gutman, qui vivait dans le quartier, le dessina et écrivit à son sujet : « Nous accueillions tous le docteur Hissin avec beaucoup d'affection et le sourire aux lèvres. C'était un homme charmant, frêle, plein de bonté, qui aimait plaisanter et apportait toujours avec lui la bonne humeur. Il portait un chapeau de liège à larges bords et un long manteau de voyage blanc qui retombait sur les jambes de l'âne. Quand il chevauchait son âne sur le rivage de Jaffa, son ombrelle, blanche à l'extérieur, brillait comme une voile sur la mer bleue ou ressemblait à une montgolfière. Sa pipe, qu'il ne quittait jamais, fumait sans cesse. Au-dessus de la tête blanche de l'âne, dans l'ombre verte de l'ombrelle, ses yeux avisés de médecin clignaient derrière des lunettes épaisses comme des morceaux de glace, tandis que derrière lui l'âne balançait sa queue en cadence pour chasser les mouches. Voilà que cette figure attachante, composée d'Occident et d'Orient, d'homme, de navire, de montgolfière, de train et de bête, venait de s'arrêter au bord du canal de la discorde. »
De Minsk à Rishon LeZion
Haïm Isser Hissin naquit à Minsk (aujourd'hui en Biélorussie) en 1865, dans une famille religieuse. Jusqu'à l'âge de la bar-mitsva, il étudia au heder, puis partit à Moscou pour faire ses études au lycée. Là, comme beaucoup de jeunes de sa génération, il croyait en une révolution qui apporterait la délivrance aux Juifs.
Après sept tentatives infructueuses, les membres de l'organisation Narodnaïa Volia (« La Volonté du peuple ») réussirent, en 1881, à assassiner le tsar Alexandre II. Lorsque des insinuations laissèrent entendre que les Juifs étaient impliqués dans l'assassinat, des réactions antisémites éclatèrent et provoquèrent des pogroms en avril de la même année en Ukraine, pogroms que l'on surnomma les « tempêtes du Sud ». Les Juifs comprirent qu'un grand danger les guettait en Russie et émigrèrent aux États-Unis, tandis qu'une minorité partit pour la Terre d'Israël. Ces pogroms entraînèrent également la création de plusieurs organisations juives soutenant l'émigration vers le pays. En 1882 fut fondée à Kharkov, en Ukraine, l'organisation Bilu, dont le nom est l'acronyme du verset « Maison de Jacob, venez, marchons » (Isaïe, II, 5). Ses fondateurs s'étaient donné pour objectif de s'installer en Terre d'Israël, de renouveler la langue hébraïque et de mener une vie communautaire et collective. Bilu est considérée comme le premier groupe sioniste-socialiste.
À l'âge de 17 ans, Haïm Hissin rejoignit le groupe des Bilu'i et, cette même année, compta parmi les six premiers à arriver en Terre d'Israël. Ils débarquèrent au port de Jaffa et s'installèrent dans la maison au-dessus du puits, dans le verger du riche Jaffaïote Anton Ayoub, réputé pour avoir développé une variété d'oranges Shamouti. Non loin du verger, Karl Netter avait fondé la première école agricole, Mikvé-Israël. Haïm Hissin et ses camarades commencèrent à y travailler, mais le dur labeur que leur imposait le directeur de l'école, Samuel Hirsch, eut raison de certains d'entre eux, qui retournèrent en Russie.
Alors que certains de ses camarades retournaient en Russie, d'autres Bilu'i arrivèrent au pays, parmi lesquels Fania Frizer, la compagne et fiancée de Hissin. Fania comprit aussitôt que son rêve de devenir chanteuse d'opéra ne se réaliserait pas ici. Hissin et sa fiancée partirent pour Rishon LeZion et y travaillèrent comme ouvriers, dans l'espoir d'obtenir une parcelle de terre. Hissin, qui faisait partie des creuseurs de puits, fut celui qui s'écria : « Nous avons trouvé de l'eau », phrase encore gravée aujourd'hui sur l'emblème de la ville. En 1883, Hissin et Fania se marièrent à Rishon LeZion, à l'ombre d'un sycomore. Lorsque leur fille Sarah mourut, à l'âge de deux mois seulement, ils l'enterrèrent sous ce même arbre. Elle fut la première à reposer dans le cimetière de Rishon LeZion, qui existe encore aujourd'hui.
De Gedera à Odessa et en Suisse
En 1885, Hissin et Fania rejoignirent leurs camarades Bilu'i, qui avaient fondé la colonie de Gedera. Hissin y travaillait comme charretier, transportant voyageurs et marchandises de Jaffa à Jérusalem et retour. Après la mort de leur fille et les difficultés de la vie, il écrivit dans son journal : « Je ne veux pas tendre la main aux bienfaiteurs année après année. Je pars et reviendrai quand je pourrai subvenir à mes besoins par mes propres moyens »... Le couple Hissin retourna à Odessa.
À Odessa, Hissin commença à publier dans le journal Voskhod des articles sur la Terre d'Israël, sous le titre « Lettres de la Terre d'Israël ». Leur influence fut considérable sur la jeunesse et les Amants de Sion russophones. Certains d'entre eux partirent même pour le pays à la suite de ces articles. C'est aussi dans ce journal que Hissin publia, en 1887, le récit de sa vie sous le titre « Extrait du journal d'un Bilu'i ».
L'âne du docteur Haïm Hissin a lui aussi son histoire : les premiers colons se considéraient comme ceux qui rétabliraient les anciennes traditions, autrement dit, qui reprendraient l'observance des commandements qu'on ne peut accomplir qu'au pays ou de ceux qui n'avaient pas été observés pendant les années d'exil. L'un de ces commandements est le rachat du premier-né de l'âne. Il trouve son origine dans l'injonction du livre de l'Exode : « Tout premier-né d'un âne, tu le rachèteras par un agneau ; si tu ne le rachètes pas, tu lui briseras la nuque » (Exode 13, 13). Selon la tradition de la Torah, le premier-né d'un animal impur possède un caractère sacré. Mais comme il est considéré comme impur, il ne peut être offert sur l'autel ; il faut donc lui retirer ce caractère sacré en le rachetant par un agneau, ou, de nos jours, par de l'argent.
Shlomo Barski était un homme riche qui avait acquis une propriété à Gedera et amené avec lui une ânesse blanche pour lui servir de moyen de transport. En 1908, Barski accomplit le rite du rachat du premier-né de l'âne, qui fut racheté contre une somme d'argent destinée à être offerte à la communauté. Aussitôt après le rachat, l'âne fut conduit à Tel Aviv pour un défilé mené par Shlomo Barski. Celui-ci le remit au docteur Haïm Hissin, tandis que tous criaient : « Ainsi sera traité le Bilu'i que les habitants de Gedera désirent honorer. »
En 1898, alors que Hissin faisait des études de médecine en Suisse, Fania l'attendait en Russie. Il fit la connaissance de Haïm Weizmann à Berne, où Hissin présidait l'Association sioniste académique. Tous deux étaient membres de la Fraction démocratique, un mouvement qui proposait une alternative à la voie de Herzl et prônait l'élargissement du mouvement sioniste et sa transformation en un mouvement populaire et démocratique fondé sur l'idée de l'auto-émancipation.
Le retour au pays et Tel-Aviv
En 1905, le docteur Hissin et Fania retournèrent en Terre d'Israël, cette fois pour s'y installer durablement. Ils s'établirent d'abord à Jaffa. Hissin, représentant du Comité d'Odessa (la Société de soutien aux Israélites agriculteurs et artisans en Syrie et en Terre d'Israël), participa à la fondation des localités de Be'er Ya'akov, Ein Ganim, Nahalat Yehuda et Kfar Malal.
Un an après son retour, Hissin rejoignit le groupe des fondateurs de la société Ahuzat Bayit, qui construisit le quartier portant son nom et qui deviendrait plus tard la ville de Tel Aviv. Il bâtit sa maison à proximité de celle de son ami Meïr Dizengoff, président du comité du quartier et, plus tard, premier maire de la ville. Il leur arrivait de chevaucher côte à côte, Hissin sur son âne et Dizengoff sur sa jument.

Hissin, qui était doué d'un sens politique aigu, conseillait parfois Dizengoff. Il écrivit ainsi : « Les colons sont eux-mêmes responsables de l'hostilité des Arabes à leur égard, et ils la méritent pleinement. Dix ans n'ont pas suffi à ouvrir les yeux des colons, qui n'ont toujours pas appris comment se comporter avec leurs voisins. Les Hébreux ont une trop bonne opinion d'eux-mêmes et méprisent trop les Arabes. Au lieu de susciter le respect par une vie intègre, par le sang-froid et par une quête rigoureuse de la justice, ils ont adopté une attitude d'arrogance, de mépris et d'arbitraire extrême envers les populations locales. Certains colons prennent à crédit des poulets, des œufs et de l'orge ; ils embauchent un ouvrier, puis refusent ou sont incapables de le payer. L'Arabe vient réclamer son argent, revient et revient encore pendant six mois, parfois même un an. D'abord, on lui répond : “Va et reviens”, puis on l'accueille avec une grossière injure et souvent même des coups... Si un Arabe entre dans une pièce, on le pousse généralement dehors ; parfois, on lui permet de rester près de la porte, et ce n'est que rarement qu'on l'invite à s'asseoir. »
Hissin lança un comité de bienfaisance qui distribuait aux pauvres de quoi vivre, afin qu'ils n'aient pas à faire la tournée des maisons ni à mendier. Il était également chargé de l'assainissement et de la propreté de la nouvelle ville hébraïque. En 1912, le docteur fonda l'Association médicale hébraïque de Jaffa, en Terre d'Israël, qui fut à l'origine de l'Association médicale israélienne.
Hissin et Menahem Sheinkin, lui aussi l'un des fondateurs de Tel Aviv, n'étaient pas d'accord sur le visage que devait prendre la ville. Hissin imaginait une ville animée, pleine d'entreprises et de magasins, tandis que Sheinkin voyait les choses tout autrement : « Quand nous avons fondé notre association, il allait de soi que nous ne bâtissions pas une nouvelle Neve Shalom, mais une Neve Sha'anan, une sorte de résidence d'été où se reposer après une journée de travail. » Il voulait une ville calme, une cité-jardin. Ironie du sort, la rue Sheinkin ressemble à la ville que souhaitait Hissin, tandis que la rue Hissin ressemble à celle que souhaitait Sheinkin.
Lorsque la Première Guerre mondiale éclata, Fania rendait visite à sa famille en Russie et ne put rentrer au pays. Hissin, resté au pays avec ses enfants, fut expulsé de Tel Aviv par décret ottoman en 1917, avec le reste de la population. Il s'établit dans la colonie de Yavne'el, en Galilée, où il soigna d'autres exilés arrivés dans la région. En 1918, il exerça comme médecin à Safed et contribua à endiguer l'épidémie de typhus exanthématique. À la fin de la guerre, le docteur Haïm Hissin et sa famille retournèrent à Tel Aviv, et Fania les rejoignit en 1919. Elle mourut l'année suivante. Sur sa tombe, on grava ces mots, qui résumaient sa vie : « Comme sa souffrance fut grande, sa foi fut pure... Aussi pur fut son cœur, aussi bienveillant fut son silence. » Le docteur Hissin tomba malade et mourut en 1932. Il fut enterré au cimetière Trumpeldor de Tel Aviv.
Le couple Hissin eut cinq filles et un fils : Sarah, Yehudit, Esther, Ada, Devora et Alexander. Leur petite-fille est la réalisatrice et éditrice musicale Naomi Polani, fille d'Ada et de Yehiel, et leur arrière-petit-fils est Gidi Gov.






תגובות
עדיין אין תגובות.