L'homme qui fonda une ville.
L'homme qui fonda une ville
L'homme qui fonda une ville.
Lors de la première alya, des personnes seules et des familles arrivèrent également et s'installèrent à côté de localités existantes ou dans des endroits reculés. Parmi elles figuraient la famille Lerer et son chef, Réouven, qui fonda un domaine devenu par la suite une ville.
Réouven Lerer (Patchornik) naquit en 1832 dans une famille juive hassidique de Galicie. Alors qu'il était enfant et que la vie des Juifs était menacée, ses parents le confièrent à une famille allemande portant le nom de « Lerer » afin d'assurer sa sécurité. En signe de gratitude, il adopta leur nom.
Lerer était très travailleur et acquit en peu de temps un vaste domaine à Odessa, qu'il administra avec succès. Il devint un riche propriétaire terrien dans la Russie tsariste. Juif hassidique, avec barbe et papillotes, il était proche du mouvement Habad et soutenait les Hovevei Tsion.
Nahalat Réouven à Wadi Hanin
Alors qu'il était déjà marié à Feiga (Rébecca) et père de plusieurs enfants, il rencontra Gustav Reisler, un Allemand installé en Terre sainte, dans une région marécageuse et ravagée par la malaria appelée « Wadi Hanin » (la vallée des Roses), où il avait échoué à tirer profit de son domaine. Reisler voulait se débarrasser de cette propriété qui ne lui rapportait rien. Il se rendit à Odessa, où il rencontra Réouven Lerer. Il lui parla du domaine situé « près de Jérusalem », et Lerer s'enthousiasma. Plus tard, il décrivit cette rencontre ainsi : « Soudain, j'ai eu l'impression qu'une main invisible me tenait par la tête et m'emmenait vers la terre de mes rêves, à Jérusalem. Je n'avais aucun doute sur ce que je devais faire. » Sur-le-champ, il signa un contrat d'échange : son grand et prospère domaine en Russie contre la petite propriété en difficulté de Wadi Hanin. On découvrit par la suite qu'elle se trouvait près de Gedera et de Rehovot, et non de Jérusalem.

L'épouse de Lerer, Feiga, s'occupait de son père, qui vivait seul, et refusa de partir en Terre d'Israël. Lerer arriva donc avec son fils Moché et trouva sur place un domaine laissé à l'abandon, où ne vivait que l'esclave soudanais de Reisler.
Le rêve brûlait toujours dans le cœur de Réouven. Tel Don Quichotte, il s'y accrocha et décida de transformer le misérable domaine en une propriété florissante. En 1882, Réouven, son fils Moché et l'esclave soudanais rénovèrent la maison. Réouven retourna ensuite en Russie pour y chercher son épouse Feiga. Elle refusait toujours de venir et de laisser son père, et craignait de mettre les bébés en danger. Réouven l'emmena chez le rabbin Chlomo Zalman Schneersohn et lui demanda laquelle de ces deux mitsvot était la plus importante : honorer son père ou s'installer en Terre d'Israël ? Le rabbin déclara que les deux mitsvot avaient la même importance, mais leur donna sa bénédiction pour le voyage. Réouven acheta des outils, des semences, du bétail et tout le nécessaire pour le domaine. Toute la famille reprit alors la route de Wadi Hanin afin de se mettre au travail. Malheureusement, Lerer perdit bientôt tout son argent et dut emprunter des fonds au baron de Rothschild.
Pendant quatre ans, la famille Lerer vécut seule, isolée dans son domaine entouré de localités arabes, sans médecin, sans ravitaillement ni aide, coupée du monde en hiver et en proie à la malaria. Malgré tout, elle poursuivit les travaux et planta un nouveau verger d'agrumes. Réouven Lerer devint ainsi le premier agrumiculteur juif des colonies de Judée.
Durant les premières années de leur installation, la famille Lerer accueillit chez elle les membres de la famille Blandesfeld, des Templiers allemands de Bethléem qui pratiquaient l'apiculture itinérante. Voyant la pauvreté des Lerer, les Templiers leur proposèrent d'apprendre le métier d'apiculteur. Réouven et son fils Moché apprirent effectivement à élever des abeilles dans des ruches modernes en bois, conçues pour l'apiculture nomade. Facilement démontables et transportables d'un endroit à l'autre sur le dos des bêtes, elles permettaient de rapprocher les abeilles des fleurs de saison propices à la production de miel. Pour la première fois, des Juifs exercèrent le métier d'apiculteur.

De la propriété à la colonie
La famille Boxer rejoignit les Lerer : Sarah, la sœur de Réouven, et son mari Aharon Boxer reçurent de Réouven une maison où habiter. La famille Lerer était religieuse, et Réouven voulait créer un heder pour ses enfants et pouvoir prier avec un minyan. Au mépris total de la loi turque et en prenant des risques considérables, il fit afficher dans le port de Jaffa un « appel public » invitant les Juifs à acheter des parcelles dans la « propriété de Réouven », à un prix inférieur à celui pratiqué ailleurs. L'un après l'autre, les membres du « premier minyan » s'y retrouvèrent entre 1887 et 1891 : Golda Miloslavski, Chlomo Yaffe, Avraham Yelovski, Aharon Eisenberg, Yossef Feldman, Tsvi Hochberg, Shmuel Hochberg, Chlomo Patchornik et Michael Halpern. Au début, ils logeaient sur la propriété de Réouven, dans la cave et dans une écurie aménagée en habitation. Un voyageur qui visita les lieux en 1889 décrivit le domaine ainsi : « Wadi Hanin... la colonie y est petite... ses agriculteurs ne sont qu'au nombre de onze. »
En 1890, les familles Eisenberg et Hochberg décidèrent de quitter le domaine de Lerer et de bâtir la « Maison commune » sur la route menant à Nabi Rubin, tout proche. La maison, construite en pierre, comptait quatre pièces, dont l'une était consacrée aux besoins collectifs : elle servait de synagogue, d'école et de siège au comité de la colonie. Dans la cour se dressait un très vieux mûrier, à l'ombre duquel les habitants se réunissaient.
La « Maison commune » devint un lieu de rassemblement pour les dirigeants du Yichouv de l'époque, qui la surnommèrent la « Suisse libre ». La liberté et l'esprit d'entreprise qui caractérisaient la vie sur place attirèrent ceux qui aspiraient à réaliser le rêve d'une colonisation indépendante et autonome. On y discutait de projets et d'initiatives importantes concernant les colonies, et le lieu devint rapidement le centre officieux du Yichouv en Terre d'Israël.
Yehoshua Barzilai, militant des Hovevei Tsion envoyé en Terre d'Israël dans les années 1880, écrivit dans le journal Ha-Shiloah : « Je ne trouvai alors aucun endroit aussi pur sur le plan spirituel que Wadi Hanin... Il y avait là des nuits de réunions et de “meetings”, où nous restions éveillés toute la nuit... De nombreuses idées importantes, qui prirent ensuite forme, furent le fruit de ces réunions. »
C'est à la « Maison commune » que furent décidées la fondation de Rehovot et l'acquisition des terres de Hadera par Yehoshua Hankin. C'est également là que fut créé le fonds baptisé « Kerem Hisakhon » (le vignoble de l'épargne). Aharon Eisenberg soutenait que seule l'épargne permettrait à un peuple de bâtir son pays, et prônait l'achat de terres dès aujourd'hui afin qu'elles constituent une garantie et un soutien pour ses vieux jours. Il acheta à Réouven Lerer 300 dunams à crédit. On y décida également de créer l'« autonomie de Wadi Hanin », qui dura une dizaine d'années. Cette autonomie était une indépendance administrative vis-à-vis du pouvoir turc. On rédigea donc le « registre des témoignages et des biens », destiné à consigner les propriétés et à remplacer les bureaux du cadastre gouvernemental.
En 1890, Michael Halpern acquit 170 dunams des terres de Réouven Lerer dans le but d'y établir la première « colonie d'ouvriers salariés à la journée » du pays, d'y construire sa maison et d'en faire un centre d'activité inspiré de ses principes socialistes. Cette maison et ce centre portaient le nom de « Maison du prolétariat Hovev Tsion ». Ils comprenaient une « aile des invalides », destinée à la réadaptation des combattants blessés du « camp de Yehuda » qu'il avait recrutés. Ce camp comptait des escadrons de cavaliers chargés de protéger la colonisation dans la patrie historique. Tout cela se déroulait sous le pouvoir turc hostile, qui persécutait les nouveaux établissements du pays.
L'objectif central de la création de la « colonie ouvrière » était formulé dans son règlement : « Si un ouvrier s'affaiblit pour des raisons de santé ou de vieillesse et ne peut plus continuer à travailler comme salarié pour subvenir à ses besoins, il rejoindra la colonie ouvrière, où il recevra une petite maison et une parcelle de vigne, qu'il cultivera pour gagner sa vie jusqu'à son dernier jour. » Il s'agissait en réalité d'une idée originale en matière de retraite.
Le 21 Tevet 5651 (1891), les habitants célébrèrent la « triple réjouissance » : l'inauguration de la « Maison commune », la fête de la circoncision de Ben-Karmi, fils aîné d'Aharon Eisenberg, et la pose de la première pierre de la maison de Halpern et de la « colonie ouvrière ». Au milieu de l'enthousiasme et de l'émotion, Michael Halpern fit irruption au centre des festivités, tel un chevalier monté sur son cheval. Il sauta avec son cheval par-dessus le feu de camp, tira son épée, frappa son bras droit et jura : « Si je t'oublie, Jérusalem, que ma droite m'oublie ! » Tandis que son sang coulait et que la foule l'acclamait, il brandit un drapeau blanc orné de deux bandes bleues et, au centre, d'une étoile de David bleue. Sur la bande bleue étaient brodés en lettres d'or les mots : « Nes Tsiona ». Pour la première fois, après deux mille ans d'exil, un drapeau hébreu fut hissé sous les acclamations de la foule : « Vive le drapeau hébreu ! »
Plus tard, le drapeau fut adopté par le Congrès sioniste réuni à Bâle en 1897 comme drapeau national de l'Organisation sioniste et du Yichouv en Terre d'Israël. L'État d'Israël l'adopta ensuite comme drapeau national. Les mots « Nes Tsiona » disparurent du drapeau et devinrent le nom de la colonie où il avait été hissé. Ce nom vient du livre de Jérémie, 4, 6 : « Dressez un étendard vers Sion, fuyez sans vous arrêter. »
La naissance de Ness Ziona
En 1902-1903, les dirigeants de la « Fédération des ouvriers agricoles de Terre d'Israël » achetèrent 840 dunams. Une partie des terres fut acquise par des ouvriers de Wadi Hanin qui décidèrent de fonder l'« Association Tel-Aviv ». L'association inscrivit le principe de la coopération sur son étendard. Son objectif était de construire ensemble les maisons de la rue, de cultiver leurs parcelles dans un esprit d'entraide et de faire pousser du tabac en commun. Il s'agissait en réalité de la première organisation du pays inspirée par les principes du moshav.
L'achat des terrains de la rue Tel-Aviv et de la colline de l'Amour relia les deux colonies, « Wadi Hanin » au sud et « Nes Tsiona » au nord, qui s'unirent sous le nom de « Nes Tsiona ». Les ouvriers, devenus agriculteurs, construisirent leurs maisons dans la rue Tel-Aviv et, en 1907, bâtirent le premier édifice public de la colonie. C'est ainsi que Nes Tsiona fut fondée. Ce qui avait commencé comme un groupe de pionniers traversant ensemble toutes les épreuves, mené par un homme obstiné qui entraînait tout le groupe, devint au fil des ans une ville.






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