En octobre 1925, une annonce fut publiée en ces termes : « ... Ils annoncent par la présente qu'ils ont suivi le chemin de toute chair et se sont unis par les liens du mariage - paix à leurs âmes ! Amis et connaissances sont invités à venir partager leur chagrin samedi soir, le 6 heshvan, chez eux, la maison où tout vivant a rendez-vous. » Tel était le texte de l'invitation de l'homme le plus joyeux de l'époque.
Abraham Aldema (Al-dema)
Le nom de naissance d'Abraham était Eisenstein. À son arrivée dans le pays en 1906, il changea son nom de famille en Aldema, pour deux raisons : d'abord, le désir d'adopter un nom hébreu, comme le firent de nombreux membres de la deuxième Aliyah, tels que David Ben Gourion (Grin) et Rachel Yanait Ben-Zvi (Golda Lishansky) ; ensuite, pour exprimer sa philosophie, qui consistait à toujours rester joyeux et optimiste, sans pleurer. À la naissance de ses enfants, il leur donna des prénoms joyeux : Ran, Gil et Ditsa.
Abraham Eisenstein naquit en Ukraine en 1884, dans une famille juive aisée. Dès son jeune âge, ses talents pour le dessin et la musique se firent remarquer. Il fut envoyé dans la grande ville d'Odessa pour y étudier l'art, et c'est là qu'il découvrit l'idée sioniste grâce à Dov Borokhov. Après les pogroms de Kichinev (1903), lors des pogroms de 1905, Abraham défendit déjà les Juifs d'Odessa, armé, et empêcha qu'on leur fasse du mal. L'année suivante, il annonça à ses parents son intention de partir pour le pays. « Comment vas-tu survivre dans ce pays pauvre ? » lui demandèrent-ils. Alors qu'il se dirigeait vers le bateau, ils lui firent savoir qu'ils coupaient les ponts avec lui et que, s'il se retrouvait dans le besoin, il ne devait pas s'adresser à eux.
Un nom hébreu et des racines en Ukraine
À son arrivée dans le pays en 1906, il se rendit à pied à Jérusalem. En chemin, il visita le tombeau de Rachel et le blanchit à la chaux. Comme la plupart des immigrants arrivés cette année-là, il exerça toutes sortes de métiers pour survivre : il prit des photos et fonda un théâtre hébreu, une société de gymnastique et un orchestre. En 1907, il rencontra le Dr Haïm Bogerashov, qui enseignait au lycée Herzliya et lui proposa : « Viens enseigner le dessin au lycée. » « Comment pourrais-je enseigner alors que je ne maîtrise pas assez bien l'hébreu ? » demanda Abraham. « Ne t'inquiète pas, répondit Bogerashov, tu leur enseigneras le dessin et les élèves t'apprendront l'hébreu. » Ainsi, pendant près de 50 ans, Abraham Aldema enseigna au lycée Herzliya. Il était l'âme des fêtes du lycée. Il était évident qu'il sortait du lot parmi les enseignants. Abraham se distinguait par son élégance : pantalon d'équitation (« breeches », comme on disait à l'époque), chemise repassée, cravate plus grande que la normale, chapeau à larges bords et, surtout, une fleur d'œillet rouge à la boutonnière, fraîche et neuve chaque jour.
L'un de ses élèves le décrivit ainsi : « Il n'y avait pas une fête à Tel-Aviv à cette époque dont Aldema n'ait été l'un des initiateurs, des organisateurs et des maîtres d'œuvre. Il peignait les décors, construisait des structures, planifiait et orchestrait les réjouissances. Excursions, carnavals, rassemblements, il en était toujours l'âme. » Il ajouta : « ... Lors des fêtes privées, si fréquentes à l'époque, Aldema s'installait au piano et pouvait jouer toute la nuit, pour que les garçons et les filles puissent danser... » À cette époque, Abraham était membre de la « Société de la scène hébraïque », qui était en réalité la première troupe de théâtre du pays.
Mais Abraham ne s'occupait pas seulement des fêtes : il participait aussi activement à la défense du pays. En 1909, il se rendit en Europe et rencontra le Dr Haïm Bogerashov, qui lui demanda de faire passer clandestinement dans le pays trois fusils destinés à défendre le Yichouv. Au port de Jaffa, le paquet tomba et s'ouvrit. La police turque l'arrêta, mais le consul russe soutint qu'en tant que sujet russe, et conformément aux accords en vigueur, il devait être transféré dans la cour du consulat russe à Jérusalem pour y être détenu. Il resta cinq mois en détention, joua de la musique et se fit apprécier de tous. À son procès, en juin 1910, le consul russe témoigna en sa faveur et confirma qu'Aldema avait apporté les fusils à des fins de... commerce, ce qui était parfaitement légal. Abraham Aldema écrivit dans son journal : « Hourra ! Acquitté ! Entièrement libre ! Je n'ai pas de mots pour exprimer ma joie et mon émotion en cet instant... Je n'en crois pas mon bonheur. »
En 1912, Abraham Aldema lança le défilé costumé dans la jeune ville de Tel-Aviv. Meir Dizengoff, alors président du comité du quartier, décida d'adopter l'idée, et c'est ainsi que naquit l'Adloyada de Tel-Aviv.
Son projet suivant fut l'un des plus palpitants de l'époque. En ces temps d'avant les cinémas et la télévision, la ville s'endormait le soir. En 1917, Abraham fonda la « Bande du doigt d'honneur », ou, comme on l'appelait, la « bande Tarask », dont le but était de « répandre la joie et faire des farces », mais aussi de diffuser la langue hébraïque. On raconte que la bande faisait irruption dans les soirées où l'on ne parlait pas hébreu, et que ses membres circulaient parmi les invités, une bougie à la main, à la recherche d'un « mot en hébreu ». La bande osa même danser le tango enlacé en public, ce qui ne se faisait pas à l'époque.
L'un des bals les plus mémorables fut celui du printemps 1917, pendant la Première Guerre mondiale. Les Turcs avaient ordonné l'expulsion des habitants de Tel-Aviv, craignant qu'ils n'aident les Britanniques qui avaient envahi le pays par le sud, depuis l'Égypte. Avant la publication de l'ordre, le bal battait son plein. Un notable de la ville s'écria : « Alors que de telles horreurs se produisent autour de nous et que les plus grands dangers nous menacent d'anéantissement, ces jeunes gens vont s'adonner à la gaieté. » Ceux qui restaient en ville et se faisaient prendre risquaient la peine de mort, mais Abraham et ses amis restèrent pour veiller sur les biens. Environ un an et demi plus tard, les habitants revinrent et la bande reprit ses activités, en s'agrandissant même. Elle comptait désormais aussi Aharon Meskin, Abraham Shlonsky, Alexander Penn et d'autres. Le roi de la vie nocturne de la ville à l'époque était Baruch Kushinsky, plus connu sous le nom de Baruch Agadati.
Agadati organisa la cérémonie d'élection de la reine Esther à Tel-Aviv et, aux côtés de Meir Dizengoff, monta à cheval avec elle en tête de l'Adloyada. Agadati organisa également les bals masqués au premier cinéma du pays, Eden.
À Pourim 1928, les membres de Tarask distribuèrent en ville un tract accusant Agadati d'être excessivement coquet - il portait un costume trois-pièces - et, plus grave encore, affirmant qu'il organisait tous les bals pour s'enrichir et qu'il partait à l'étranger les poches pleines d'argent. Le tract disait notamment : « Nous lutterons pour l'honneur de la fête de Pourim, pour la joie et l'allégresse qui jaillissent d'instruments populaires dans toute leur pureté, et nous appellerons au boycott de la cupidité et de l'argent... » Baruch Agadati ne put laisser passer cela et poursuivit en diffamation le peintre Simha Eisen, qui avait rédigé le tract.
Le procès et la vie dans la cour Aldema
Le procès fit parler toute la ville et se déroula devant le tribunal de paix britannique. Celui qui tenta de défendre la « bande Tarask » ne fut autre que Haïm Nahman Bialik, qui soutint que le tract relevait de la littérature satirique mordante de Pourim. L'argument ne convainquit pas le juge, qui condamna la bande après avoir conclu que Baruch Agadati était innocent de toutes les accusations portées contre lui. La peine était de deux semaines de prison ou une amende. Baruch Agadati déclara que l'argent ne l'intéressait pas et qu'il voulait seulement laver son honneur bafoué, mais le juge précisa que l'amende revenait aux autorités britanniques et qu'elles n'y renonceraient pas. Il était évident que la bande n'avait pas les moyens de payer et, pour éviter que l'un de ses membres soit emprisonné, Baruch Agadati paya lui-même l'amende. Ce geste n'empêcha pas la bande de répandre la rumeur qu'Agadati avait perdu et que la preuve en était qu'il avait payé l'amende... Le procès donna une grande notoriété à la bande, qui attira des acteurs et de jeunes artistes. Abraham Shlonsky composa son hymne. Abraham Aldema fut parmi les premiers habitants du premier quartier ouvrier du pays, le quartier Borokhov, à Giv'atayim. Il s'agissait d'une initiative de la Histadrout visant à créer une sorte de « kibboutz urbain », où des ouvriers vivraient dans un esprit de coopération. Abraham construisit une maison particulièrement grande, élégante et décorée comme lui. La maison devint le centre du quartier et des fêtes étaient organisées dans sa cour.
Hannah Chizik, dont le frère Ephraïm avait été tué en défendant Hulda et dont la sœur Sarah était tombée aux côtés de Trumpeldor à Tel Haï, avait étudié à la ferme-école pour jeunes femmes de Hannah Meisel Shohat et dirigeait à Tel-Aviv une ferme de formation pour ouvrières. Elle s'adressa à Abraham et lui demanda de mettre sa grande maison à la disposition de jeunes femmes, puisqu'il y vivait seul.
Abraham accepta sa demande et descendit à la cave, où il construisit une cache d'armes pour la Haganah. L'activité qui se déroulait à l'étage constituait un excellent camouflage pour cette cache, qui servit l'organisation pendant 25 ans sans que personne en connaisse l'existence.

Abraham Aldema, qui était encore célibataire à 41 ans, tomba amoureux de Zahava Yudilovitch, l'une des jeunes ouvrières. Ils se marièrent en 1925 dans la grande cour de la maison. Voici le texte de l'invitation : « Abraham Aldema et Zahava Yudilovitch annoncent par la présente qu'ils ont suivi le chemin de toute chair et se sont unis par les liens du mariage - paix à leurs âmes ! Amis et connaissances sont invités à venir partager leur chagrin samedi soir, le 6 heshvan, chez eux, dans la maison où tout vivant a rendez-vous, dans le quartier Borokhov. » Tous les membres de Tarask vinrent et organisèrent une fête qui dura toute la nuit, avec des tirs en l'air, comme lors des célébrations arabes.
Après le mariage, Abraham Aldema transforma la cour en un centre culturel connu sous le nom de « cour d'Aldema ». Il y construisit un amphithéâtre de 800 places et y invita des troupes de théâtre telles que HaMatate, HaKumkum, Ohel et Habima. Le produit intégral de la vente des billets était remis au théâtre. Les acteurs devinrent des amis proches de la famille, et des fêtes continuaient d'être organisées à la maison à chaque occasion. Abraham Aldema fut le premier à recevoir du gouvernement mandataire l'autorisation de tirer des feux d'artifice. Il en tirait pour les anniversaires de ses enfants, qui étaient tous nés le jour de Yom Kippour ; les feux d'artifice étaient donc tirés juste après la fin de la prière de Néïla.
Artiste et peintre, Abraham avait un excellent œil. Il était l'un des rares à se consacrer à l'identification des écritures manuscrites et était considéré comme l'un des plus grands experts du pays dans ce domaine. Les tribunaux mandataires avaient l'habitude de le convoquer comme témoin expert. Pendant les tensions de la grande révolte arabe (1936-1939), Aldema fut nommé officier de police et organisa légalement la défense du quartier Borokhov.

Abraham Aldema mourut à l'âge de 79 ans et fut enterré au cimetière de Kiryat Shaul, à Tel-Aviv. Son fils Gil Aldema fut blessé pendant la guerre d'indépendance et perdit une jambe. On raconte que lorsqu'Abraham lui rendit visite à l'hôpital, ce fut la première fois qu'il versa des larmes. Gil se fit plus tard connaître comme compositeur et responsable de programmes musicaux à la radio.





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