C’était un froid mois de décembre. La délégation officielle, qui avait quitté la baraque en bois du quartier de Rehavia escortée par des cavaliers, une garde d’honneur et des policiers à vélo, traversa les rues de Jérusalem en cortège solennel. Les rues décorées étaient noires de monde. Dans la voiture découverte, les citoyens apercevaient le futur président de l’État d’Israël et son épouse. La Première dame se redressa, leva la main et lança avec affection : « Bonjour à vous tous... »

Une enfance dans un shtetl

Rachel naquit sous le nom de Golda Lishansky, dans une petite ville d’Ukraine, en 1886. Dans ses mémoires, elle décrivait sa maison comme un foyer juif traditionnel, hassidique, aisé et chaleureux. Elle était très fière de ses liens familiaux avec le rabbin de la ville et évoquait le désir ardent de son arrière-grand-père de partir pour la terre d’Israël. Sa mère dirigeait la famille d’une main ferme ; c’est elle qui leur racontait les récits de la Bible, les midrashim et les contes populaires juifs. Dans la ville où elle grandit, Golda et sa famille connurent l’antisémitisme, puis les horreurs des pogroms.

Dès l’enfance, Golda se démarqua. Elle demanda à étudier le Talmud avec les garçons et, essuyant un refus, rejoignit son cousin qui prenait des cours particuliers. Avec lui, elle étudia l’hébreu, la grammaire, les Prophètes, le Talmud ainsi que le russe. À 15 ans, elle partit étudier au lycée de la grande ville de Jitomir, où elle vécut seule et gagna sa vie en donnant des cours particuliers d’hébreu.

Vers Poalei Zion et le pays

À la suite d’une accusation de meurtre rituel et d’une incitation antisémite à la haine, des pogroms furent perpétrés contre les Juifs de Kichinev en 1903 et en 1905. Horrifiée par ces violences, Golda Lishansky partit pour Kiev et rejoignit le parti Poale Zion. « Il faut reconstruire le peuple juif pour en faire un peuple sain, fondé sur les travailleurs » : tel était l’un des principes du parti. Dov Ber Borochov, l’un de ses dirigeants, croyait qu’un tel État ne pouvait être fondé qu’en terre d’Israël. Un État fondé sur des institutions coopératives, organisé sur un pied d’égalité, où les travailleurs gagneraient leur vie par le travail manuel, de préférence agricole. Plusieurs membres du parti comptèrent parmi les dirigeants de l’État en devenir, notamment David Ben-Gourion, Israël Shohat, Yaakov Zeroubavel, Yitzhak Ben-Zvi, Mania Shohat et d’autres. L’activité du parti était perçue comme un défi lancé au pouvoir, et Golda se retrouva en prison. Après sa libération, elle partit étudier la zoologie et la botanique en Allemagne. Pendant ses études, elle assista au septième Congrès sioniste, qui se tint à Bâle, et rejoignit le camp opposé au plan Ouganda, dirigé par Borochov. En 1905, elle partit avec Borochov en Russie pour participer à des manifestations. C’est là, dans la section de Berditchev de Poale Zion, qu’elle rencontra le grand amour de sa vie, Yitzhak Ben-Zvi. Deux ans plus tard, elle eut l’idée de créer une caisse destinée à encourager l’émigration des travailleurs juifs vers la terre d’Israël : la KPAI, la Caisse des travailleurs de la Terre d’Israël. La même année, Golda fut la seule femme élue au comité central du parti.

Au printemps 1908, Golda était assise dans une bibliothèque de Saint-Pétersbourg, en train de lire une lettre qui lui était parvenue. La lettre relatait les pogroms de Jaffa, connus sous le nom d’« événements de Jaffa » [Pourim 5668]. Elle fut stupéfaite d’apprendre qu’un pogrom contre des Juifs avait lieu en terre d’Israël et raconta qu’un appel clair lui était venu à l’esprit : « Lève-toi et pars pour la terre d’Israël !... Comme si une main invisible m’avait saisie et remise sur pied. » Un autre motif qui la poussa à partir fut le manque de Yitzhak Ben-Zvi, qui avait émigré en terre d’Israël l’année précédente.

« Que vas-tu faire, là-bas, en terre d’Israël ? » demanda Bialik à Golda, qui lui rendait visite en chemin vers le port d’Odessa. « Vivre ! » répondit la jeune femme enthousiaste.

À peine descendue du bateau, elle entama sa nouvelle vie. Son premier geste fut de changer de nom pour devenir Rachel Yanaït. Elle écrivit plus tard qu’elle avait voulu s’identifier au roi hasmonéen Alexandre Jannée et que le nom Yanaït conservait aussi, dans une certaine mesure, celui de son père, Yona.

Au printemps 1908, Rachel Yanaït rejoignit l’action publique de son compagnon, Yitzhak Ben-Zvi, au sein du mouvement. « Il était très inquiet et avait l’air abattu », écrivit-elle à propos de leur première rencontre. Cet été-là, ils commencèrent à parcourir ensemble le pays et à en découvrir les paysages. « Quiconque a été en terre d’Israël sans avoir vu Jérusalem ressemble à un visiteur d’un temple de l’art qui se serait arrêté dans le vestibule sans entrer dans le salon », écrivit Ben-Zvi quelques années plus tard. L’amour entre Rachel et Yitzhak s’épanouit. Rachel était spontanée et émotive, tandis que Yitzhak était réfléchi. « Si l’on me demandait quelle fut la période la plus heureuse de ma vie, disait Rachel bien des années plus tard, je répondrais que ce furent les jours où Yitzhak et moi nous nous réveillions dans notre tente, sur des planches, et décidions de partir à pied de Jérusalem pour Hébron, Ein Gedi, sans aucune préparation ni cérémonie... »

À Jérusalem, elle rejoignit l’équipe enseignante du lycée hébraïque, le premier établissement scolaire national et laïque du pays. Celui-ci suscitait l’opposition d’une partie de la population de la ville et comptait peu d’élèves, mais Rachel prit son poste très au sérieux et prépara des plans de cours approfondis pour l’enseignement de l’hébreu. Elle travailla également comme ouvrière à la coopérative de l’imprimerie Ahdout et organisa la première grève du pays : celle des ouvriers imprimeurs contre les propriétaires des imprimeries qui les exploitaient.

Rachel rejoignit également l’organisation Bar-Guiora, fondée un an avant son arrivée en terre d’Israël. Le succès et la demande croissante pour une garde juive conduisirent ses membres, en 1909, à décider de fonder secrètement, à Mess’ha, l’organisation Hachomer. Rachel Yanaït fut des leurs. L’organisation avait pour objectifs de prendre en charge la garde, de conquérir la terre et de créer une force de défense juive indépendante. Au même moment, non loin de là, des Arabes attaquèrent Séjera. Leurs camarades Israël Korngold, secrétaire de Poale Zion en Galilée, et le métayer Shimon Malmud y trouvèrent la mort.

Rachel fit preuve à plusieurs reprises d’un courage exceptionnel. Elle réclamait l’égalité entre les femmes et les hommes et raconta le bonheur qui l’envahit lorsqu’elle put participer à la défense de Séjera après l’attaque. Elle écrivit : « C’est la première fois que je monte la garde - et en Galilée ! Mon cœur déborde et s’agite, l’humiliation s’efface... » Un an après la fondation de Hachomer, Yanaït fut nommée membre de la « commission d’armement » du parti Poale Zion. Cette commission supervisait à la fois l’organisation Hachomer et l’association de gymnastique Shimshon. Dans le cadre de ses activités, elle rencontra Mania Shohat ; elles devinrent des amies proches. Rachel Yanaït fut la seule amie de Mania à ne pas l’abandonner.

Une vie commune à Jérusalem

À l’approche des vacances de Pessa’h 1911, Yitzhak et Rachel démissionnèrent du lycée de Jérusalem et commencèrent à préparer la suite. Yitzhak partit étudier le droit à Salonique, puis à l’université d’Istanbul, où il étudia avec Israël Shohat, David Ben-Gourion et David Remez. Rachel tenta de s’inscrire à l’université de Damas. « Comment peux-tu imaginer que des étudiantes puissent être admises ici ? » lui demanda le directeur. Finalement, Rachel partit pour Nancy, en France, où elle termina ses études à la faculté d’agriculture, obtint un diplôme d’ingénieure agronome et se spécialisa dans le travail pratique. À Nancy, Rachel vivait dans la solitude ; sa correspondance avec son bien-aimé Yitzhak était tout ce qu’elle avait.

La Première Guerre mondiale précipita le retour de Rachel en terre d’Israël. En juillet 1914, ses parents, Shoshana et Yona, et ses sœurs, Batya - la sculptrice Batya Lishansky -, Tamar et Sarah - qui fonda la première clinique de la caisse générale d’assurance maladie - l’y attendaient. Lorsqu’elle retrouva Yitzhak, qui avait interrompu ses études en Turquie et était rentré au pays, leurs liens se resserrèrent et toute une famille les entourait désormais.

La même année, le journal Ahdout cessa de paraître et Yitzhak Ben-Zvi et son ami David Ben-Gourion furent arrêtés et déportés en Égypte. De là, ils partirent aux États-Unis et y fondèrent ensemble la branche locale du mouvement HeHaloutz. Pendant la Première Guerre mondiale, Rachel travailla à la station expérimentale d’Aaron Aaronsohn, à Atlit. Ses liens avec le réseau clandestin Nili lui permirent d’assurer la liaison entre l’organisation Hachomer et le mouvement Nili.

À la fin de la guerre, en 1918, Rachel épousa son bien-aimé Yitzhak Ben-Zvi, mais conserva son nom d’origine et devint Rachel Yanaït Ben-Zvi. Le couple eut deux fils, auxquels il donna des prénoms bibliques : Amram (1922) et Ali (1924).

Rehavia, les entreprises et la perte

Si les arbres de Jérusalem sont si grands et si anciens, c’est grâce à Rachel. En 1919, elle fonda à Rehavia une pépinière appelée « Ferme des travailleuses », dont l’objectif était de former les pionnières aux travaux agricoles. Elle convainquit Ronald Storrs, alors gouverneur de Jérusalem, de planter dans toute la ville des arbres issus de sa pépinière. Les arbres furent plantés principalement à Rehavia, Talpiot et Beit Hakerem.

L’année 1924 fut particulièrement intense dans la vie de Rachel. Son deuxième fils naquit et le couple acheta un terrain dans le quartier de Rehavia, à Jérusalem. Le prix était élevé et ils ne purent pas y construire une maison. Alors qu’il venait d’être démobilisé de l’armée britannique, Ben-Zvi reçut deux baraques autrichiennes saisies comme butin de guerre par l’armée britannique. Les deux baraques furent réunies en une seule, de six pièces, où vivaient également les parents d’Yitzhak Ben-Zvi et ceux de Rachel Yanaït. En juin de cette même année, Rachel quitta la pépinière et redevint la révolutionnaire qu’elle était. Elle donna l’ordre d’éliminer Jacob de Haan, farouche opposant au mouvement sioniste et représentant de la communauté ultraorthodoxe. Il s’employait à faire obstacle au développement sioniste et, dans ce but, rencontrait Abdallah en Jordanie ainsi que de hauts fonctionnaires anglais. Ce fut le premier assassinat politique du pays.

Au début de la guerre d’indépendance, en 1948, Rachel écrivit à son mari Yitzhak pour lui raconter ses trajets en convois vers Jérusalem assiégée : « Qu’est-ce que c’est que ça ? Ces enfants doivent nous défendre, nous, les adultes pionniers ? Ce sont des enfants ! On raconte leur victoire, mais ils ne la ressentent pas toujours eux-mêmes. Souvent, ils savent que la victoire est amère. »

Pendant les combats pour la ville de Jérusalem, son fils cadet Ali, l’un des fondateurs de Beit Keshet, près du mont Thabor, lui annonça que sa fiancée Pnina et lui comptaient se marier à Pessa’h. À la suite des attaques de bandes arabes en Basse-Galilée, Rachel craignait pour la vie de son fils et lui demanda d’avancer la date du mariage, qui fut fixée au 25 mars. Neuf jours avant la cérémonie, Ali, âgé de 24 ans, fut tué dans une embuscade planifiée par une tribu bédouine voisine. Pnina, sa fiancée, décrivit le drame : « Tout le monde était sous le choc et avait faim. Maman avait apporté du bouillon de poulet qui était destiné au mariage. On mangea la soupe, ainsi que les tourtes et les strudels. Un silence de mort régnait. Je n’entendais que les cuillères qui cognaient contre les bols de soupe. Personne ne pleurait. Tout le monde voulait être fort. » Rachel savait qu’elle devait affronter la plus grande douleur de sa vie.

L’État fut créé et, en 1952, Yitzhak Ben-Zvi fut élu deuxième président de l’État d’Israël. Il exigea que la présidence siège à Jérusalem ; son prédécesseur, Haïm Weizmann, vivait à Rehovot. L’État proposa d’acheter une somptueuse demeure pour le nouveau président, mais le couple insista pour continuer à vivre dans son humble logement, convaincu que l’on ne peut diriger et donner aux citoyens un sentiment de proximité qu’en se mettant à leur niveau. Les réceptions et les cérémonies officielles se tenaient dans ces baraques suédoises. Au début de chaque mois du calendrier hébraïque, le président et son épouse avaient coutume de réunir dans la baraque les représentants des tribus d’Israël, pour consacrer chaque rencontre à une découverte approfondie de l’une des communautés, de sa culture et de son histoire.

Yitzhak Ben-Zvi mourut en 1963. En 1979, seize ans après son mari, Rachel Yanaït Ben-Zvi s’éteignit à son tour. Ils furent enterrés dans une tombe simple, en haut du carré des rabbins, au sommet du cimetière du Mont des Repos, à Jérusalem.