Ce bel homme arrivé dans le pays en 1927 était à la fois une brute et un aristocrate, un communiste russe passionné et l'auteur de chants patriotiques pour Israël, un boxeur qui savait donner des coups mais aussi en recevoir, un amant accro à la bouteille.

« Noble de la tête aux pieds, il marche en silence, les favoris longs, quelque chose de beau, d'époustouflant », c'est ainsi que Haïm Gouri décrivit Alexandre Pen à son arrivée dans le pays. Alexandre Pen était l'un des plus beaux hommes du pays à cette époque. Intelligent et auréolé de mystère, il était irrésistible pour presque toutes les femmes. Il comptait parmi les premiers bohèmes de Tel-Aviv, un homme qui avait connu de nombreuses histoires d'amour. Il s'est marié deux fois et a été le père de trois filles et d'un garçon, nés de trois compagnes.

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L'arrivée au pays et l'apprentissage de l'hébreu

Alexandre Pen n'était pas sioniste et arriva dans le pays sans connaître l'hébreu, mais avec une passion pour l'écriture. Il trouva du travail dans les vergers de Moshe Smilansky, à Rehovot, où il rencontra Bialik, qui vit en lui un enfant prodige. Bialik lui enseigna les textes de la Michna et du Talmud, grâce auxquels il découvrit la langue hébraïque. Au bout d'un an environ, Pen maîtrisait déjà la langue et écrivit le poème « Pas encore » : « Le soleil, un enfer brûlant. / La terre de ma pitance, cactus et sable. / Je te le dis franchement : / Je ne peux pas !... / Une antique folie fait entendre en moi sa voix de feu, / mais je ne peux pas... pas encore ! »

Il écrivit ensuite le poème « Une nouvelle patrie » : « Pour cette patrie que je ne connaissais pas, / et pour le parfum doré des vergers, / j'ai livré mon âme et l'ai envoyée en riant / se consumer dans l'ardeur du khamsin. / Que sont pour moi les jours sans folie ni tonnerre, / sans tempête de feu, sans baiser de couteau, / où, sous un soleil maudit, une femme se répand avec fureur, / sans immensité de neige pour un cœur qui vieillit. / Je l'aime, elle, cette patrie ! / Pour ses sables désertiques, ses éboulis et son gourdin... »

La Terre d'Israël conquit le cœur d'Alexandre Pen. Il écrivit le poème « Malgré tout... », qui se terminait par ces mots : « Et alors, sans même y penser, ma voix tonne en moi : / “Vieille et dévergondée, et malgré tout, ma patrie !” » Il conclut l'un de ses derniers poèmes ainsi : « Salut à vous, / route. / Drapeau. / Liberté. / Amour. / Un grand salut à toi, patrie. »

Pour compléter ses revenus, Alexandre Pen travailla comme entraîneur de boxe au sein de l'équipe de Hapoel Rehovot : « Je suis boxeur, pas seulement sur le ring, je suis aussi un battant dans mes poèmes. » Mais Pen était difficile à avaler, comme le disait Bialik : « Pen est comme un os dans la gorge : impossible à avaler, impossible à recracher. » Avraham Shlonsky aussi reconnut son talent et lui confia une chronique dans le journal Davar. Pen y écrivait sous le pseudonyme de « Ténou Rabbanan » et signait certaines de ses œuvres des noms d'Yitzhak Freizon, Yod-Het et Shifra Shirer.

Avec le temps, certains de ses poèmes devinrent des chansons, et même presque des hymnes, comme « Donnez des briques » : « Donnez des briques, / nous n'avons pas le temps de nous arrêter / un instant. / Bâtisseurs, construisez, / sans peur ni fatigue, / mur contre mur, nous monterons, / par-dessus l'obstacle et le danger. / Nous chanterons tous / l'hymne à la construction de notre pays. / Au lieu d'hier, / nous avons un lendemain, / et derrière chaque mur, / d'un seul élan, notre édifice / nous vaudra l'avenir de notre peuple. »

Le mystère de la naissance et du nom

L'un des grands mystères entourant Alexandre Pen concerne son lieu de naissance. Il en existe aujourd'hui cinq versions. Selon l'une d'elles, Alexandre Pen naquit dans la maison de son grand-père, en Sibérie, sur les rives de l'océan Arctique. Sa mère était la fille d'un comte suédois, chasseur d'ours, pêcheur et océanographe nommé Jensen. Elle partit étudier la médecine à Vienne, où elle tomba amoureuse de son père, un Juif descendant de Rabbi Chnéour Zalman de Liadi. Ils se marièrent et, alors qu'elle était enceinte de sept mois, elle partit rendre visite à son père en Sibérie, où elle donna naissance à son fils Alexandre. Peu après sa naissance, sa mère mourut et le grand-père ordonna : « Là où il est né, il grandira et sera élevé. » Quand Alexandre Pen eut dix ans, son grand-père fut blessé lors d'une expédition de chasse et, dans ses derniers instants, lui donna l'adresse de son père. Le jeune Alexandre Pen quitta la Sibérie et erra pendant quatre ans, tandis que la révolution bolchevique et la guerre civile faisaient rage en Russie. Il se joignit à des gamins des rues et apprit d'eux ce que l'on pouvait obtenir par la force. Lorsqu'il retrouva son père, il se convertit au judaïsme. Dans un roman autobiographique inachevé intitulé « Senka le Juif », Pen raconta son enfance : « Senka est nouveau dans la bande des enfants des rues. Même auparavant, avant d'être accueilli parmi eux, il avait connu l'errance. Il avait parcouru seul une route interminable, depuis les côtes de la mer du Nord jusqu'au centre de la Sibérie. En traîneau à chiens, à skis et parfois sur ses deux jambes robustes... Ils avaient beaucoup vu au cours de leur vie d'errance, sillonnée de souffrances. Des Tchouktches aux yeux bridés et aux mâchoires puissantes, la faim, les vols, parfois même le meurtre. Ils croyaient sans réserve ni hésitation au pouvoir tout-puissant du poing. » En 1966, il écrivit « Poème à moi-même », dans lequel il décrivit sa naissance : « Au commencement, il y eut le cri de ma mère quand ma vie naquit. / Puis Dieu créa le ciel et la terre, / et le silence qui résonne dans le cristal des cloches des glaciers, / et l'ours blanc qui jouerait à chat avec moi. »

Sa fille entendit la deuxième version de sa tante, la sœur de Pen. Elle diffère légèrement de la première : Sara, la mère d'Alexandre Pen, était une nourrice subbotnik, adepte d'une secte chrétienne russe observant le shabbat, et fille d'un comte suédois. Son grand-père paternel descendait de rabbins Habad et était un poète qui connaissait le russe et l'hébreu. Son père, Yosef, était habilité à exercer le rabbinat, mais avait abandonné la religion. Il épousa Sara après la mort de sa première femme. Enceinte de sept mois, Sara partit rendre visite à son père dans le Grand Nord, où Alexandre Pen naquit. Quand il avait environ deux ans, sa mère Sara mourut d'une pneumonie.

La troisième version vient de l'écrivain Yaakov David Abramsky, qui affirmait avoir vu la carte de naissance d'Alexandre Pen entre les mains de l'organisation de la Croix-Rouge. Selon ce document, Alexandre serait né dans le sud de l'Ukraine, où sa famille vivait dans la cour de son grand-père maternel, prénommé David. La famille vivait dans la pauvreté et le dénuement, et il n'y avait même pas de lits dans la maison. Alors qu'il était enfant, elle déménagea dans une autre ville de la région, puis, quelque temps plus tard, partit pour la Sibérie. « Alexandre Pen était un masque sans visage. Un déguisement sans visage. Il ne cherchait pas sa véritable identité. Il voulait la perdre. Il s'employa beaucoup à brouiller son identité et à l'effacer. Son âme se complaisait à dire des mensonges. Il disait : “Je n'ai pas connu mon père et je ne savais rien de ma mère. Ma mère était étrangère.” » Abramsky écrivit encore qu'Alexandre Pen venait d'une bonne famille et que sa mère juive avait même fondé une soupe populaire pour les réfugiés juifs arrivés en Sibérie ainsi qu'une école hébraïque pour leurs enfants.

La quatrième version fut racontée par Moshe Zaferman, cousin d'Alexandre. Selon lui, la mère de Pen s'appelait Sonia Zaferman et le nom de naissance d'Alexandre Pen était Avraham Pefliker-Stern. La famille vivait dans la pauvreté et son grand-père David enseignait dans un heder, une école juive traditionnelle.

La cinquième version fut rapportée par le professeur Dov Sadan, qui l'avait entendue de S. Y. Agnon : Alexandre Pen lui-même lui aurait raconté sa naissance et l'histoire de sa mère. Agnon reprit ce récit dans son livre « Shira », en faisant du père de Shira un révolutionnaire arrêté pour ses activités, qui s'enfuit en Galicie et devint professeur d'hébreu. Il tomba amoureux d'une de ses élèves et l'épousa. Lorsque le couple retourna en Russie, elle eut la nostalgie de ses parents et partit leur rendre visite. Un jour, alors qu'elle était assise dans le jardin public, un officier de cavalerie tomba amoureux d'elle et elle partit avec lui, mais mourut peu après. Le nom d'Alexandre Pen est lui aussi entouré de mystère. Selon une version, son véritable nom de famille était Stern. Son père y ajouta le nom Pefliker et Alexandre associa la première lettre de Pefliker à la dernière de Stern pour former le nom Pen. Une autre version affirme que son nom d'origine était Pen, puisqu'il était le frère, ou le père selon une autre version, du réalisateur Arthur Penn (« Bonnie and Clyde »). D'autres amis se souvenaient qu'il avait choisi son nom en retranchant les lettres du milieu du nom du poète Alexandre Pouchkine, qu'il admirait.

Jeunesse, mariages et vie de bohème

C'est son père qui l'orienta vers la poésie. Le premier livre qu'il lui donna était un recueil de poèmes de Mikhaïl Lermontov. « La poésie de Lermontov ensorcela le jeune garçon. Il dévora le livre d'un seul trait et marcha, bouleversé et agité, comme s'il avait été projeté dans un monde irréel et imaginaire... C'était comme s'il avait grandi soudainement », raconta Pen. Lorsque Pen se mit à écrire, il cessa d'errer et quitta la compagnie des vauriens. Béla Don fut le premier amour d'Alexandre Pen. Son père était un révolutionnaire ukrainien et, après son assassinat, Béla arriva dans le pays avec sa mère. Elle avait connu Alexandre Pen en Ukraine, où il était le meilleur ami de son compagnon de l'époque. Quand celui-ci partit à Berlin pour y suivre un traitement médical, Alexandre profita de son absence pour se mettre à faire une cour passionnée à Béla. Lorsqu'elle repoussa ses avances, il la menaça de se suicider. Ses menaces et la pression qu'il exerça sur Béla finirent par porter leurs fruits : en 1928, Béla, âgée de 18 ans, épousa Alexandre Pen, qui en avait 22. Pen lui écrivit le poème « Ce n'est pas moi, cet homme » : « Ce n'est pas moi, ce n'est pas moi / dont tu attends le retour depuis longtemps... » La première année se passa dans un grand amour. Après la naissance de leur aînée, Zroubavella, le couple quitta Tel-Aviv pour Rehovot. Ayant du mal à faire vivre sa petite famille grâce à ses cours de boxe, Pen retourna à la bouteille. C'est à cette époque qu'il rencontra Avraham Shlonsky, qui le soutint, puis, peu après, Nathan Alterman.

Béla ne voulait pas de cette deuxième grossesse, mais Pen la convainquit de la poursuivre en lui promettant de trouver un meilleur emploi qui leur assurerait une vie digne. Ils retournèrent à Tel-Aviv et, en 1931, leur fils Adam naquit. Alexandre Pen rejoignit le groupe « Trask », fondé par Avraham Aldema, le père de Gil Aldema. Le but du groupe était de « mettre de l'ambiance ». Parallèlement, Pen commença à écrire des chansons pour le théâtre Hametate. Lorsque le groupe se rendit sur les collines de Sheikh Abrek et rejoignit Alexandre Zaïd, Pen vit en lui un frère de destin, car tous deux étaient fils de femmes subbotniks. Il s'éprit de la terre et du pays et y écrivit de nombreux poèmes, parmi lesquels « Vers le désert qui est le nôtre », « Aux cymbales et aux tambours », « À la source » et « Que Dieu bâtisse la Galilée ». Pen écrivit son célèbre poème « Ma terre, ma terre » en mémoire d'Alexandre Zaïd, pour le troisième anniversaire de son assassinat par un Arabe.

À Sheikh Abrek, alors qu'il était encore marié à Béla, Alexandre Pen tomba amoureux de Hanna Rovina, de 18 ans son aînée. Sur le chemin du retour, sous un réverbère, il l'embrassa. « Dès ce premier baiser, j'ai su que j'étais perdue pour toute la vie », dit Rovina. Béla le supplia de ne pas partir avec Habima pour une tournée dans la vallée du Jourdain, mais il ne céda pas à ses supplications. Il n'y avait pas de nourriture à la maison et Béla partit en chercher, son fils Adam, âgé d'un an et demi, dans les bras. Elle trouva un radis dans le sable, le nettoya et le donna à Adam. Le petit garçon contracta une inflammation intestinale et mourut en route vers l'hôpital. Béla enterra l'enfant sans en informer Alexandre Pen. Elle le chassa de chez elle et brûla ses écrits. Après quatre ans de mariage, elle retourna chez sa mère avec sa fille Zroubavella.

La liaison de Pen et Hanna Rovina fit grand bruit dans ce petit pays, mais cette grande histoire d'amour prit fin en moins d'un an, après la naissance de leur fille Ilana en 1934. Avec le temps, Ilana Rovina devint actrice, chanteuse et mannequin. Elle mourut en octobre 2020 des suites du Covid-19.

Alors qu'il était en couple avec Hanna Rovina, Alexandre Pen entama une liaison avec Rachel Luftglas. Elle était l'infirmière qui avait soigné Hanna Rovina après son accouchement difficile, qui avait failli lui coûter la vie. Pen et Luftglas ne se marièrent qu'après la naissance de leur fille, en octobre 1936. Alexandre lui donna le nom de Sinilga, qui signifie en russe « fille des neiges » ou « Blanche-Neige ». Pen continua à boire malgré son diabète et eut de nombreuses aventures. Pourtant, son mariage avec Rachel Luftglas dura 36 ans, jusqu'à sa mort. Pour le 29e anniversaire de Rachel, il lui écrivit le poème « Confession » : « Mon manteau simple et la lanterne sur le pont, / la nuit d'automne et mes lèvres mouillées de pluie, / c'est ainsi que tu m'as vu pour la première fois, tu t'en souviens ? »

Alexandre Pen et Rachel Luftglas s'étaient rencontrés pour la première fois au théâtre Hametate, et non comme le décrit le poème. « Et c'était pour moi aussi clair que deux et deux font quatre / que je serais pour toi comme le pain et l'eau / et que, comme l'eau et le pain, tu reviendrais à moi... » Pen savait que Rachel avait supporté en silence toutes ses aventures et lui avait consacré sa vie : « Oui, ce ne fut pas bien, ce fut merveilleusement terrible, / mais que Dieu, qui décide des destins, m'en soit témoin : / si cela devait recommencer, que ce ne soit pas avec une autre, / seulement ce même amour pauvre et indocile... »

Pen eut aussi des aventures moins connues. L'une d'elles fut avec Miriam Had Gadya (Nisenholtz), une jeune femme d'une grande beauté et une peintre talentueuse, arrivée de Russie en 1911. Elle était la seule femme à étudier la peinture à Bezalel. Elle étudia avec Nahum Gutman, qui écrivit à son sujet : « Elle portait les cheveux courts comme un garçon et fut la première à adopter cette mode dans tout le Moyen-Orient. » Hemi, le fils de Nahum Gutman, écrivit : « Had Gadya était la plus belle fille de la classe... Je crois que tout le monde était un peu amoureux d'elle. Mon père parlait toujours d'elle, de sa beauté, avec un sourire chaleureux. » La seule à repousser Pen et à résister fermement à son charme fut Shoshana Borochov, fille de Dov Borochov, l'un des idéologues du mouvement sioniste. Arrivée dans le pays avec sa mère, Shoshana était une beauté célèbre et pleine de charme, courtisée par beaucoup, dont Alexandre Pen. Elle le repoussa parce qu'elle connaissait ses nombreuses aventures amoureuses.

Le virage vers le communisme et le boycott

Au milieu des années 1930, Alexandre Pen délaissa la poésie lyrique consacrée à l'amour, au vin et à l'érotisme et se mit à écrire avec enthousiasme des chants à la gloire du communisme : « Ils marchent, ils marchent, le peuple et ses fils, dans le tumulte des défilés. Ils sont anonymes, au regard pur. Ils bénissent le sel et le pain, ils marchent, le sang sur la bannière. Nous sommes pour, nous sommes pour... » Plus tard, ses poèmes devinrent plus radicaux : « Nous, notre drapeau est la loi et la justice / nous, notre chemin est pavé de Lénine / nous sommes pour / nous, les bataillons de la paix en marche... »

Le milieu bohème de Tel-Aviv, qui l'avait accueilli et couvert d'affection, ne lui pardonna pas et le considéra comme un ennemi du peuple juif. Certains le voyaient comme un communiste, d'autres comme un socialiste israélien. En 1934, Pen écrivit « Vision de Genève », où il dénonçait l'inaction de la Société des Nations. Un an plus tard, Pen reçut une lettre signée du président de l'Association des écrivains, Yaakov Fichmann, et de son secrétaire, Avraham Broides, l'informant de son exclusion : « Monsieur Alexandre Pen, vos dernières œuvres ont suscité une profonde inquiétude dans le cœur des écrivains fidèles à la maison d'Israël. Votre démarche sur les voies déplorables des païens, étrangères à l'esprit du contenu national de l'édification de notre patrie, assombrit l'atmosphère littéraire et rend votre appartenance à notre association pénible pour nous. Jusqu'à présent, nous nous sommes montrés indulgents envers vous, au-delà de ce que la règle exige, et avons fait preuve de tolérance. Mais après que vous avez publié dans un journal douteux votre poème “Contre !”, qui n'est qu'un appel à la provocation rouge dans le style des bolcheviks, maudits soient-ils, nous n'avons plus d'autre choix que de vous exclure de l'association. »

À partir de ce moment, les poèmes de Pen furent mis à l'index et ses chansons diffusées sans que son nom soit mentionné. Il vécut dans le dénuement, seul et malade, accro à la bouteille. Voici ce qu'il écrivit en ces jours sombres : « Éloignez-vous, éloignez-vous de moi, / chagrin, morosité et pensées. / Je suis vivant, je suis encore vivant, / je boirai de l'alcool, avec amour, / à ta santé, ma belle, ma petite sœur... / De l'alcool, de l'alcool, je boirai aujourd'hui, / et demain les poissons me mangeront. / Au diable tout le reste ! »

La maladie, l'adieu et le repos

À cause de son diabète, les médecins durent lui amputer une jambe, puis, quelque temps plus tard, l'autre. En 1972, il fut hospitalisé à l'hôpital Ichilov. Il avait conscience de son état, mais ne pouvait s'y résigner. Dans son poème « La rue de la tristesse à sens unique », il écrivit : « Je ne veux pas être absent, je veux être présent en tout : sur les pentes de la joie et les hauteurs de la tristesse, dans l'arbre, dans l'eau et dans le pain, dans le vin et dans la femme, et dans la poussière que j'écrase sous mes semelles... Je ne veux pas être absent ! Je veux être présent à chaque seconde, car le temps ne m'est pas accordé à crédit, sans rythme ni mesure... Je veux être présent. Et si le temps me manque, je me couche avant-hier et me lève hier pour façonner aujourd'hui le visage de demain, car demain n'est jamais né demain : il est l'enfant des jours passés et d'avant-hier, un duel indocile entre le temps et moi... »

Dès la fin des années 1950, Alexandre Pen comprit que la fin de sa vie approchait. Pourtant, il ne changea pas du tout ses habitudes. Il continua à boire et à fumer comme si cela ne lui avait pas été interdit. Au soir de la fête de l'Indépendance de 1972, son état s'aggrava. À son chevet, à l'hôpital, se trouvaient sa femme Rachel et ses filles Zroubavella et Sinilga. Soudain, il leva la main, se redressa légèrement, dit « Adieu » et mourut.

Bien qu'il fût communiste jusqu'à son dernier jour, Pen demanda dans son testament que ses funérailles soient juives et qu'aucun éloge funèbre ne soit prononcé. Il ordonna que l'on dise le Kaddish en son honneur et demanda à être enterré parmi ses confrères écrivains, près de la tombe du poète Avigdor Hameiri. Alexandre Pen fut inhumé au cimetière de Kiryat Shaul. Sur sa tombe furent gravés les mots « Terre, ma terre, compatissante jusqu'à ma mort », premier vers de son poème « Sur les collines de Sheikh Abrek », écrit à la suite de l'assassinat d'Alexandre Zaïd.