Un jour de juillet 1938, sous une chaleur accablante, la cloche appela les membres du kibboutz Alonim à se réunir en assemblée. Alexandre Zaïd, l’un des fondateurs du kibboutz et son guide spirituel et pratique, s’essuya le front, enfourcha sa jument et partit pour le kibboutz. Quelques minutes plus tard, un coup de feu isolé retentit... Alexandre Zaïd, âgé de 51 ans, fut atteint dans le dos et mourut.

D'une enfance en Sibérie à la commémoration

Alexandre naquit en Sibérie en 1886. Son père, Isaac Élie, qui exerçait le métier de fondeur à Vilna, avait été exilé en Sibérie pour 25 ans après avoir été accusé d’activités révolutionnaires devant un tribunal. Alors qu’il vivait encore à Vilna, sa femme et ses enfants furent assassinés par l’un des ouvriers de sa fonderie. Devenu veuf, Isaac Élie épousa Rebecca, la mère d’Alexandre, issue d’une famille subbotnik - une famille de Russes chrétiens convertis au judaïsme. Alexandre naquit robuste et obstiné, avec les traits acérés d’un paysan russe, et se laissa pousser, comme lui, une magnifique moustache.

Quand Alexandre eut quatre ans, sa mère mourut de maladie et son père se remaria pour la troisième fois. Sa nouvelle épouse adopta Alexandre et la famille retourna à Vilna (aujourd’hui en Lituanie). À 15 ans, devenu orphelin de père et désormais responsable de la subsistance de sa famille, il prit la direction de la fonderie de son père.

Sur la colline, non loin de la tombe du cheikh Abrek, des centaines de personnes se pressaient sous la chaleur accablante de juillet. Il y avait les paysans de Galilée, coiffés de casquettes kaki, les habitants des moshavim de la vallée, vêtus de salopettes bleues, les membres de l’Association des gardes et de nombreux jeunes qui voyaient en lui un héros et une source d’inspiration. Parmi les personnes présentes figuraient aussi les dirigeants du Yichouv de l’époque : David Ben Gourion, Berl Katznelson, Yitzhak Ben-Zvi, Mania Shohat, Dov Hoz et Eliahou Golomb. Ils passèrent devant le cercueil, déposé dans la grande pièce de la maison, puis se rendirent dans le bosquet de la colline pour rendre un dernier hommage à cet homme qui, de son vivant, était devenu un symbole de courage, d’intégrité, d’amour de la terre et de fierté nationale.

En 1901, Michael Halperin, à la grande barbe et au regard flamboyant, partit de Palestine pour Vilna. Il exposa aux jeunes de Vilna, fascinés, ses rêves de bravoure, d’audace et de création d’une armée de braves en Palestine. Parmi les membres de Hapoel Hatzair, Halperin choisit un groupe de trente jeunes hommes vigoureux, dont Alexandre Zaïd. Le samedi, les membres du groupe s’entraînaient dans les bois, mais apprenaient aussi à se défendre et à attaquer. À la fin des entraînements, ils s’asseyaient en cercle et Halperin les exhortait à abandonner les coutumes des Juifs de la diaspora, à changer leurs vêtements, leur coupe de cheveux et leur langue, et à partir pour la Palestine. Influencé par les paroles de Michael Halperin, Alexandre Zaïd décida de partir pour la Palestine.

Treize ans après les funérailles, sur les collines de Cheikh Abrek, la statue d’Alexandre Zaïd, à cheval sur sa jument, dominait la vallée qu’il aimait et qu’il avait protégée. Une cérémonie eut lieu au pied de la statue. Une petite femme aux cheveux blancs relevés tira en l’air avec son pistolet et demanda qui portait le nom d’Alexandre et célébrait sa bar-mitsva ce jour-là. « C’est Tsipora Zaïd », chuchotèrent les jeunes. Des dizaines d’entre eux, vêtus de chemises bleues, s’approchèrent d’elle et reçurent en cadeau le livre Les hommes des origines, d’Eliezer Shmali, qui raconte la légende d’Alexandre Zaïd. À la fin de la cérémonie, les jeunes chantèrent la chanson d’Alexandre Penn, « Sur les collines de Cheikh Abrek » : « Terre, ma terre, / tendre jusqu’à ma mort, / un grand vent a embrasé tes terres arides, / un grand vent les a embrasées. / Je t’ai fiancée à moi dans le sang, / qui a rougi puis s’est tu, / sur les collines de Cheikh Abrek et de Hartiya ! »

Photos de cette histoire: אלכסנדר זייד
פסל אלכסנדר זייד רכוב על סוסתו, על גבעת שייח' אבריק מעל בית שעריםצילום: אלה פאוסט, CC BY 2.5, אתר פיקיוויקי

L'alyah et la rencontre avec Tzipora

Alexandre Zaïd arriva seul en Palestine en 1904, à l’âge de 18 ans. À peine arrivé, il fut arrêté, car il n’avait pas les papiers nécessaires. Il fut libéré après avoir versé un pot-de-vin et alla travailler dans l’établissement vinicole de Rishon LeZion, où il rencontra Israël Shohat. Shohat, comme Michael Halperin, qui rêvait de façonner le combattant juif, voulait créer un groupe de gardes juifs chargés de protéger les colonies juives. De Rishon LeZion, Alexandre partit travailler comme gardien dans les vignobles de Zikhron Yaakov, avec son ami Yehezkel Hankin. De là, ils allèrent travailler à Ben Shemen, dans la savonnerie Atid, fondée par Nahum Wilbush, le frère de Mania Shohat. Après avoir quitté Ben Shemen, ils partirent tous deux pour Jérusalem et firent la connaissance de Boris Schatz, fondateur de l’école d’art Bezalel. Ils y apprirent la taille de la pierre et posèrent nus pour les étudiants. À Jérusalem, Alexandre rejoignit la commune d’Yitzhak Ben-Zvi, où il rencontra sa future épouse, Tsipora, arrivée de Vilna en Palestine avec sa sœur Keila. Il écrivit plus tard dans son journal : « Le soir de la conférence, j’ai rencontré Tsipora et un lien d’amitié s’est noué entre nous. Je n’osais pas espérer qu’elle resterait en Palestine. Elle était favorable à l’autonomie juive dans la diaspora. Le lendemain, les sœurs (Tsipora et Keila) sont venues visiter notre appartement commun, où vivait un groupe de tailleurs de pierre. Elles ont goûté à nos bebelekh (haricots), et notre mode de vie leur a plu... L’idée de son retour en Russie nous attristait tous deux. Finalement, la Palestine et moi l’avons emporté - et elle a décidé de rester. » Sa sœur Keila épousa Israël Gileadi.

La vengeance pour la mort d’Alexandre Zaïd fut décidée après qu’il fut établi hors de tout doute que Qassem al-Tabash était le meurtrier. En 1942, la Haganah envoya une équipe de combattants au campement de la tribu pour venger sa mort. L’équipe était dirigée par Yitzhak Hankin, fils de Yehezkel Hankin, le meilleur ami d’Alexandre Zaïd. Arrivé à la tente, Hankin demanda en arabe courant : « Qui est Qassem al-Tabash ? » Quand Qassem leva la main, Hankin sortit le pistolet d’Alexandre Zaïd, lui tira dessus et le tua.

À Sim'hat Torah, en 1907, Israël Shohat, Israël Gileadi, Yehezkel Nisanov, Yehezkel Hankin, Zvi Becker et Alexandre Zaïd se réunirent dans la chambre d’Yitzhak Ben-Zvi à Jaffa et décidèrent de fonder l’organisation Bar-Guiora, dont l’objectif était de prendre en charge la garde des localités juives. L’organisation adopta comme devise : « La Judée est tombée dans le sang et le feu, dans le sang et le feu la Judée renaîtra. » Ses membres rejoignirent le premier collectif créé par Mania Shohat à Sejera (Ilaniya). Deux ans plus tard, ils fondèrent Hashomer à Mes'ha (Kfar Tavor). Alexandre Zaïd travailla comme gardien à Karkour et à Sejera, puis à Milhamiya (Menahemia), Yavniel, Hadera, Rehovot et Rishon LeZion. En 1913, il partit pour Tel Adashim.

Entre la création de Bar-Guiora et celle de Hashomer, Alexandre Zaïd commença à tenir un journal : « Pour la première fois, je commence à écrire mon journal. Ce journal m’est devenu nécessaire. Je veux y examiner mes pensées, mes impressions du jour. Écrire, puis, peut-être, dans l’avenir, relire ces notes, ces jours passés... J’aurais honte que quelqu’un lise ces notes, mais je ne comprends pas de quelle honte il s’agit. Tsipora travaille aujourd’hui dans les vignes et, bien sûr, elle m’apportera du raisin. » Alexandre Zaïd, romantique, aimait profondément Tsipora et la considérait comme son âme sœur, forte et courageuse, excellente cavalière et femme d’action. Mais il voyait aussi en elle son contraire, car elle était stable et pragmatique : « Tsipora me manque. Elle ne quitte pas mes pensées... Bien souvent, je rêve que Tsipora me quitte pour toujours, qu’elle m’abandonne. Je me réveille, le cœur torturé, et si seulement je pouvais voir ma bien-aimée tout de suite. L’amour est le sentiment le plus délicat de l’être humain. »

Après 15 ans de mariage, il écrivit : « Tsipora est apparue comme une colombe, comme un soleil chaud et caressant, sans un mot. » Alexandre était également fier des amies de Tsipora : « Nos filles étaient considérées par Krause comme les meilleures. Elles accomplissaient toutes les tâches, labouraient avec les bœufs... Par leur volonté et leur énergie, elles se sont frayé un chemin dans ce nouveau métier. Elles ont quitté la cuisine étouffante pour les champs et ont vu la différence entre le travail domestique et le travail libre dans les champs. » Dans certains passages, il signait A. Mechi (Zaïd en yiddish) et, ailleurs, se faisait appeler Abou-Guiora, comme son fils aîné, nommé d’après l’organisation Bar-Guiora.

Bar Giora, Hashomer et Tel Haï

En 1913, environ un an avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale, le moshav de Tel Adashim fut fondé pour les membres de l’organisation Hashomer. La famine s’étendait dans le pays et un désaccord éclata au sein du groupe. Une partie de ses membres soutenait que Tel Adashim devait être la maison de tous les gardes. L’autre groupe, mené par Shmuel Haftar, Haim Sturman, ses sœurs et Eliezer Karol, estimait que la ferme ne pourrait faire vivre que les ouvriers permanents, et pas davantage. Alexandre Zaïd se rangea aux côtés de son ami et beau-frère Israël Gileadi. La décision fut prise à la majorité d’une voix : le groupe de Shmuel Haftar quitterait Tel Adashim.

Le groupe reçut la proposition de s’installer sur les terres de Hamara, au sud de Metoula. « Nous avons toujours rêvé d’un lieu d’implantation situé en hauteur, écrivait alors Zaïd dans son journal, et maintenant nous allons pouvoir réaliser notre rêve. » Ce noyau fonda la localité de Bar-Guiora. La vie dans cette localité du nord était très difficile. Israël Gileadi s’adressa aux institutions pour obtenir des budgets, du matériel et de l’aide, mais, épuisé et à bout de forces, il mourut. « Après la mort de Gileadi, il ne me restait pas un seul ami proche », écrivit Alexandre tristement dans son journal. Le village de Bar-Guiora fut rebaptisé Kfar Gileadi.

Kfar Gileadi se composait de trois groupes de familles : des anciens de Hashomer, les veuves des gardes et de jeunes membres du Bataillon du travail qui avaient rejoint la localité après les événements de Tel Hai. Les jeunes apportaient un autre esprit. Ils bousculaient les conventions et, selon Alexandre, négligeaient le travail et vivaient dans la liberté sexuelle. « Shohat a trouvé pour Kfar Gileadi une intelligentsia à sa mesure : des lycéens, d’anciens officiers turcs ivres, presque tous paresseux, un élément décadent. À Kfar Gileadi, ils ont introduit la débauche, et Shohat lui-même les a soutenus en cela. La vie familiale à Kfar Gileadi a presque entièrement été détruite. Des drames familiaux ont commencé quand les chevaliers lycéens ont volé les femmes de leurs camarades. »

À cette époque, l’enseignant de Jérusalem Eliezer Shmali arriva à Kfar Gileadi et y vécut environ deux ans, jusqu’à ce que les querelles entre les membres commencent et qu’il parte. Plus tard, Shmali reçut le prix de littérature pour enfants de l’Institut Bialik pour son livre Les hommes des origines, qui raconte la vie d’Alexandre Zaïd.

À Kfar Gileadi, un groupe clandestin appelé le « Kibboutz secret » commença à agir. Favorable à la Russie, il se mit à organiser la défense sans aucune coordination avec la Haganah. Alexandre Zaïd désapprouvait le système d’éducation collective, que Kfar Gileadi fut parmi les premiers à adopter, et sa famille fut « expulsée » de Kfar Gileadi, la localité fondée par Alexandre et Tsipora et baptisée du nom de leur beau-frère.

En 1924, la famille s’installa à Tel Hai. Alexandre Zaïd laboura, sema et cultiva une variété particulière d’orge sans enveloppe, connue aujourd’hui encore sous le nom d’« épi de Zaïd », mais il ne trouva pas davantage la paix là-bas. La localité était petite et démunie, et Kfar Gileadi cherchait à l’annexer. Alexandre Zaïd tenta d’empêcher la fusion et, lorsque des membres de Kfar Gileadi essayèrent de prendre le contrôle par la force, une violente bagarre éclata entre Zaïd et ses anciens camarades. Après avoir demandé à Ben Gourion d’intervenir pour empêcher la fusion, ce dernier se rendit à Kfar Gileadi et décréta que le « Kibboutz secret » était une organisation clandestine et les membres du kibboutz furent exclus de la Histadrout. Pour apaiser les esprits, la famille Zaïd dut quitter Tel Hai. À 40 ans, père de quatre enfants, après 22 années de travail et de gardiennage, Alexandre Zaïd se retrouva sans rien, sans maison, sans biens et sans amis.

En août 1926, la famille Zaïd s’installa dans une cabane près de Haïfa. C’est alors que le salut se présenta sous la forme d’une proposition : rejoindre les bergers et garder les terres de Cheikh Abrek. Alexandre écrivit dans son journal : « Je ne sais pas si Tsipora acceptera que nous vivions avec les bergers, de nouveau dans des huttes arabes, comme autrefois à Karkour. Le plafond s’effrite sans cesse, l’hiver, tout est humide, l’eau goutte du toit, il n’y a pas de fenêtres et tout est poussiéreux et enfumé. Il y a des trous partout, avec toutes sortes de moucherons. Il n’y a pas d’eau sur place. » La famille traversa des années difficiles dans les collines, subissant de nombreux actes d’hostilité de la part des Bédouins. Mais alors que les choses commençaient à s’arranger et à entrer dans une routine, une délégation de membres de Kfar Gileadi vint leur demander de revenir. Alexandre refusa : « Jusqu’au dernier moment, je n’oublierai pas ce que vous m’avez pris, mais à présent, de grands dangers menacent notre peuple et nos intérêts personnels ne sont rien. »

La maison de pierre et la commémoration

En 1931, la construction de la maison de pierre de Cheikh Abrek s’acheva. Une partie de la famille y vit encore aujourd’hui. Des membres venus de tout le pays participèrent aux travaux, notamment le groupe « Hevra Trask » de Tel-Aviv, des anciens de Hashomer et leurs fils, ainsi que des écrivains et des poètes. La cérémonie d’inauguration attira de nombreux participants et fut également relayée par la presse. Alexandre Penn écrivit alors : « Cette maison n’est qu’un symbole qui, tel un drapeau, se détache sur cette colline et appelle la jeunesse à gravir ses pentes... C’est ici que l’idée du travail et de la conquête s’est tissée dans les fils de la beauté et du charme de la nature. » Non loin de la maison, Alexandre Zaïd découvrit des vestiges archéologiques témoignant de la présence d’une localité juive. Sa joie fut sans bornes : c’est lui qui lança les fouilles de Beït Shéarim.

Le 10 juillet 1938, sa fidèle jument rentra seule à la maison familiale de Cheikh Abrek. On comprit alors qu’un grand malheur était arrivé. Quand les enfants de Tsipora lui demandèrent ce qu’ils feraient désormais, elle répondit : « Nous poursuivrons la voie de papa, nous resterons sur la colline et nous ne la quitterons pas. »

Photos de cette histoire: אלכסנדר זייד
קברם של אלכסנדר וציפורה זייד בחלקת "השומרים" בגבעות זייד, ליד קריית טבעוןצילום: ד״ר אבישי טייכר, CC BY 2.5, אתר פיקיוויקי