Un riche Juif égyptien et deux célèbres ingénieurs juifs allemands ne sont que quelques-uns des acteurs de l'histoire de l'une des maisons les plus célèbres d'Israël - la résidence du Premier ministre.
Atlantropa, Mendelsohn et Schocken
Il ne fait aucun doute que l'un des projets les plus ambitieux jamais conçus est le projet Atlantropa (d'abord appelé Panropa), qui, dans les années 1930, était considéré comme une chimère. L'idée consistait à construire un barrage de 35 km de large entre l'Espagne et le Maroc, afin de bloquer le détroit de Gibraltar et d'interrompre ainsi l'arrivée des eaux de l'océan Atlantique dans la mer Méditerranée. Ce barrage devait faire baisser le niveau de la Méditerranée d'environ 200 mètres et mettre à nu quelque 600 000 m² de terres qui auraient servi aux habitants pour l'agriculture et l'installation de communautés. L'idée était née dans l'esprit d'un ingénieur allemand nommé Herman Sörgel, dont le bras droit était le célèbre ingénieur juif Erich Mendelsohn. Parmi les projets d'Erich Mendelsohn figuraient la tour Einstein à Potsdam et les grands magasins Schocken, une chaîne de magasins appartenant au Juif allemand Salman Schocken. Avec la montée des nazis, Salman Schocken et Erich Mendelsohn comprirent que l'Allemagne où ils avaient grandi était devenue dangereuse pour les Juifs, et tous deux décidèrent de partir pour la Palestine. Erich Mendelsohn y ouvrit un cabinet d'architecture et commença à concevoir de nombreuses maisons, notamment celle de Chaim Weizmann à Rehovot, surnommée « le palais », ainsi que l'Institut Ziv, qui prendrait plus tard le nom d'Institut Weizmann des sciences. La résidence du président se trouve aujourd'hui dans son enceinte.
En Palestine, les deux hommes reprirent leur collaboration, et Salman Schocken demanda à Erich Mendelsohn de concevoir deux bâtiments dans le quartier de Rehavia, à Jérusalem. Le premier était sa maison, le second une grande bibliothèque destinée à accueillir la collection de manuscrits qu'il avait apportée d'Allemagne et qui comptait plus de 30 000 pièces provenant de la Gueniza du Caire. Salman Schocken fonda les éditions Schocken et acquit le quotidien Haaretz, que son fils Gershom Schocken dirigea jusqu'en 1990.
Édouard Aghion, Lydia et Kaufmann
Édouard Raphaël Aghion naquit en Égypte en 1883. Sa famille était originaire d'Espagne, d'un village appelé Ayllón, d'où venait son premier nom de famille. Elle émigra à Salonique, puis à Alexandrie, en Égypte, où elle modifia son nom en Aghion, un nom à consonance grecque qui signifie « saint ». Édouard Aghion appartenait à l'élite fortunée des Juifs d'Égypte, aux côtés du baron de Menasce et de la famille Cattaui (voir http://bit.ly/3if8IrX). Certains membres de cette aristocratie occupaient de hautes fonctions au sein du gouvernement. Ainsi, l'un des membres de la famille Cattaui fut ministre des Finances et des Communications, ainsi que membre du Sénat égyptien sous la domination britannique en Égypte, tandis qu'un autre fut écrivain, diplomate et rédacteur des discours du roi Fouad. Dans les années 1920 et 1930, les maisons des riches Juifs accueillaient des bals, des expositions, des conférences, des concerts, des représentations théâtrales et des divertissements.
Au début de la Première Guerre mondiale, lorsque les Turcs déportèrent en Égypte les Juifs qui possédaient la nationalité de pays ennemis (la Russie et la Pologne), ces riches Juifs découvrirent le projet sioniste. De décembre 1914 à septembre 1915, plus de 10 000 Juifs furent déportés, parmi lesquels David Ben Gourion. Édouard Aghion fut séduit par l'idée sioniste et accueillit dans sa somptueuse demeure d'Alexandrie Chaim Weizmann et Zeev Jabotinsky, arrivé avec les exilés. Parmi les invités de sa maison figuraient aussi le colonel Kisch et le colonel irlandais John Patterson, qui fondèrent le bataillon des conducteurs de mulets.
À Alexandrie, la famille fonda la Banque des frères Aghion, puis créa également la Bourse du coton en Égypte. Alors qu'il vivait encore en Égypte, Édouard investit dans différents projets en Palestine, notamment la compagnie d'assurance Migdal, l'usine de fonte d'acier Vulcan et la verrerie Phoenicia. À une époque où l'avenir de la Palestine était incertain, Édouard Aghion décida de lier son avenir à celui du pays et de s'y installer.
En 1920, Édouard Raphaël Aghion épousa sa bien-aimée, Lydia Bamba Shalom, lors d'une cérémonie fastueuse. Lydia, elle aussi née en Égypte, était intelligente et spirituelle. Elle fut la première femme en Égypte à être admise au barreau. Comme son mari, elle s'engagea dans le projet sioniste et présida l'organisation WIZO en Égypte.
Il est difficile d'exagérer l'importance du travail de l'architecte Richard Kauffmann. Ses plans furent qualifiés d'« ossature de l'État », et lui-même reçut le surnom de « père de l'urbanisme sioniste ». Il conçut le premier moshav, Nahalal, et le premier kibboutz, Degania, fut également construit selon ses plans. Il conçut des maisons pour de riches propriétaires en Palestine (comme la maison Ziv à Tel Mond), des quartiers à Haïfa et à Jérusalem, le campus de l'université hébraïque de Givat Ram et même la ville d'Afoula.
Richard Kauffmann naquit à Francfort et étudia l'art et l'architecture à l'âge adulte. Pendant la Première Guerre mondiale, il servit dans l'armée prussienne, où il fut blessé et reçut la Croix de fer. À la fin de la guerre, il travailla comme architecte pour la famille royale norvégienne. En 1920, alors qu'il avait 33 ans, Arthur Ruppin, alors directeur du département de la colonisation de l'Agence juive, l'invita à s'installer en Palestine et à devenir l'architecte de la société Hakhsharat Hayishouv. Jusqu'à la création de l'État, Kauffmann conçut plus d'une centaine de groupes de peuplement, de kibboutzim, de moshavim d'ouvriers, de moshavim coopératifs et de quartiers urbains.
Les biographies de Richard Kauffmann et d'Erich Mendelsohn présentent des traits communs, et leurs chemins se croisèrent à maintes reprises. Tous deux étaient des Juifs allemands qui avaient fréquenté la même école en Allemagne. Amis, ils collaborèrent à plusieurs projets. Mais tandis que Mendelsohn jouissait de l'aura d'un homme du monde et était proche des cercles huppés de la société de Jérusalem, Kauffmann n'était « qu'un » ouvrier qui bâtissait le Yichouv.
Les avatars de la maison Aghion
En 1935, Édouard Raphaël Aghion acheta un grand terrain à la limite des quartiers de Rehavia et de Talbiya. Rehavia était habitée par les figures éminentes du monde universitaire et de l'establishment politique du Yichouv juif. À Talbiya vivait l'élite palestinienne de l'époque du mandat, dont il connaissait la langue et la culture et avec laquelle il était même lié d'amitié. Ainsi, Aghion et son terrain devinrent, à cette époque, une sorte de pont terrestre et humain entre les deux peuples. À la fin de cette même année, Édouard et Lydia s'installèrent en Palestine avec leurs deux enfants et leur personnel de maison, puis commencèrent à construire leur demeure sur le terrain qu'ils avaient acheté. Le couple choisit Richard Kauffmann pour concevoir la maison, parce qu'il leur paraissait plus « israélien » et aussi parce qu'il leur était facile de parler anglais avec lui. Lorsque Kauffmann se mit à dessiner les plans, la maison Schocken et la bibliothèque conçues par Erich Mendelsohn se dressaient déjà à proximité. Kauffmann tint compte des bâtiments existants et créa une harmonie entre les maisons grâce au style architectural Bauhaus, alors en vogue.
L'entrepreneur choisi fut Avraham Biberman. La construction de la maison, qui comptait deux étages et 14 pièces, s'acheva environ deux ans plus tard. Les travaux s'étaient notamment prolongés en raison d'ajouts, comme un abri doté d'un téléphone et le renforcement de la maison contre les bombardements aériens. Lorsqu'on commença à creuser les fondations, on découvrit sur place une grotte funéraire datant de l'époque du Second Temple. Pour Édouard Aghion, c'était le signe qu'il était de retour sur la terre de ses ancêtres et que sa maison constituait une nouvelle strate dans la longue histoire du peuple juif.
En mars 1938, une fois les travaux achevés, l'inauguration de la maison fut célébrée en même temps que la bar-mitsva d'Abel, le fils d'Édouard et de Lydia. Parmi les invités se trouvaient Herbert Samuel, premier haut-commissaire britannique en Palestine, et son épouse, qui séjournaient alors dans le pays.
Comme à Alexandrie, leur maison devint ici aussi un lieu de rencontres culturelles et de collectes de fonds. Trois mois après son inauguration, Yitzhak Ben-Zvi vint y donner une conférence devant plus de deux cents personnes sur le thème « Les pays d'origine des Juifs d'Orient ». En 1942, un récital auquel participa la chanteuse Joséphine Baker fut organisé dans leur maison pour célébrer la victoire des Britanniques sur l'armée de Rommel à El-Alamein.
En Palestine, Édouard Aghion s'engagea dans la vie publique et, en 1938, fut nommé président de l'Association des amis de la Caisse d'assurance maladie des travailleurs nationaux. Il fut également l'un des fondateurs de Kfar Yedidia (conçu par Kauffmann), membre du conseil d'administration d'un centre commercial à Netanya, membre de la direction des thermes de Tibériade, membre de la direction d'une société de diamants à Netanya, entre autres.
À la fin de la guerre d'indépendance, le gouvernement égyptien nationalisa les biens de tous les Juifs fortunés. La situation financière de la famille se détériora et ils quittèrent la maison pour s'installer dans la villa qu'ils avaient construite à Haïfa, au 7, rue Ayalon. Ils louèrent la maison de Jérusalem. Parmi ses locataires figura le roi de Yougoslavie, qui y séjourna environ un an. Pendant la guerre d'indépendance, la maison servit d'hôpital aux combattants de l'Irgoun, sous la direction de Neta Bergman et de Rachel Rivlin, la mère du président de l'État, Reuven Rivlin. En 1953, la maison passa aux mains du gouvernement israélien, mais on ignore si elle lui fut donnée ou vendue. « Cette maison me répugne encore. Comment prendre possession de ces vastes espaces et comment les utiliser sans s'y perdre ? Toute l'affaire du choix de cette maison était semée d'embûches, mais faute d'autre solution, le sort en fut jeté », écrivit Moshe Sharett, alors ministre des Affaires étrangères, qui fut le premier à habiter cette maison, dès cette même année.
En 1974, la maison devint la résidence officielle du Premier ministre. Le premier à y habiter fut Yitzhak Rabin, suivi de Menahem Begin, Yitzhak Shamir, Shimon Peres et Benjamin Netanyahou. Aujourd'hui, le domaine comprend également la villa Schocken et la bibliothèque Schocken, conçues par Erich Mendelsohn.
Édouard Raphaël Aghion mourut en 1956, après une longue maladie, et fut enterré à Haïfa. La valeur de la maison est aujourd'hui estimée à environ 40 millions de dollars.





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