L'un était un penseur, l'autre un peintre célèbre. Deux bons amis qui aimaient la Terre d'Israël, ses paysages et ses habitants, et qui y passèrent une part importante de leur vie.

Le sionisme chrétien en terre d'Israël
Au milieu du XIXe siècle, la Terre d'Israël était une province reculée et désolée de l'Empire ottoman. Des immigrants-réfugiés juifs commencèrent à arriver dans la région, mais ils ne furent pas les seuls. Des chrétiens venus du monde entier, surtout des protestants, débarquaient sur les côtes de Jaffa. Certains étaient messianiques, d'autres excentriques, et la plupart idéalistes, ignorant les conditions de vie dans le pays, mais tous venaient se préparer à la venue du Messie. Parmi ces nouveaux arrivants se trouvaient un penseur et un peintre, qui devinrent de grands amis sur place. Chacun à sa manière contribua à faire progresser l'idée sioniste et le retour des Juifs en Terre d'Israël.
Henry Wentworth Monk naquit en 1827 sur les rives de la rivière des Outaouais, cinquième fils d'une famille chrétienne d'immigrants arrivée au Canada. Il grandit dans une ferme en Ontario et reçut une éducation religieuse, protestante par son père et catholique par sa mère. Alors qu'il avait sept ans, ses parents comprirent qu'il était plus fort d'esprit que de bras et décidèrent, avec beaucoup de sagesse, de se passer de son aide à la ferme et de l'envoyer étudier dans un pensionnat prestigieux de Londres, l'un de ces établissements austères et pieux. Au bout de huit ans, Henry retourna à la ferme. À 19 ans, il fut envoyé dans un séminaire pour devenir pasteur, mais le quitta, car il n'y trouvait pas de réponse aux questions difficiles qui le tourmentaient. Il retourna chez ses parents et, tout en travaillant à la ferme, se plongea dans la littérature messianique et poursuivit sa quête de réponses. C'est le livre de Clorinda Minor, qui vivait en Terre d'Israël et diffusait une vision messianique du rassemblement des Juifs sur la terre de leurs ancêtres, qui exerça une influence sur lui. Monk fut horrifié à l'idée qu'une guerre mondiale était imminente et que le monde restait indifférent. À 25 ans, il comprit qu'il était l'homme destiné à établir la paix dans le monde et que, dans un premier temps, les Juifs devaient se rassembler de nouveau sur la terre de leurs ancêtres et y recouvrer leur indépendance (Monk ne fut pas le premier à avancer cette idée. Des sionistes chrétiens protestants l'avaient précédé en Grande-Bretagne et en Amérique du Nord, parmi lesquels le comte britannique de Shaftesbury, qui, dès 1839, prêchait le retour des Juifs « à la grâce de Dieu et à leur pays ». Sous son influence, la Grande-Bretagne ouvrit un consulat à Jérusalem afin de défendre les intérêts juifs).
À l'hiver 1853, Monk embarqua pour la Terre d'Israël et arriva à Jérusalem l'année suivante, sans le sou. Il se lia au consul britannique James Finn et, peu après, s'installa à Artas pour travailler dans la ferme de John Meshullam, un juif converti au christianisme. Il y mit à profit l'expérience agricole acquise dans la ferme de ses parents. Durant cette période, Monk s'efforça d'interpréter l'Apocalypse dans le Nouveau Testament. Il croyait que les prophéties annonçaient le retour des Juifs en Terre d'Israël et la création, à Jérusalem, d'un siège pour un parlement mondial où siégeraient des représentants des nations du monde et qui administrerait un système politique et judiciaire destiné à résoudre les conflits et à instaurer la paix (on peut dire qu'il avait en fait anticipé le sionisme et la création de l'ONU). Vers la fin de l'année 1854, il rencontra sur place le peintre Holman Hunt, et ils se prirent d'amitié. À Artas, ils eurent de longues conversations, s'enthousiasmèrent à la découverte de nouvelles interprétations de la Bible et furent émus de voir les lieux mentionnés dans le Nouveau Testament.
Holman Hunt et les préraphaélites
Contrairement à Henry Wentworth Monk, né dans une ferme, William Holman Hunt vit le jour à Londres en 1827. Fils d'un gérant d'entrepôt, il se distingua très jeune par son talent pour le dessin. À 17 ans, il fut admis à la Royal Academy of Arts en Angleterre et, un an plus tard, exposait déjà ses tableaux à Manchester. Malgré son succès, Holman ne se reconnaissait pas dans la méthode d'enseignement de l'Académie et, à 21 ans, fonda avec d'autres peintres la confrérie préraphaélite. « Préraphaélite » signifie « avant Raphaël ». Cette période précédait de 400 ans celle de Holman. C'était l'époque de Raphaël et de la Renaissance, où les peintres travaillaient pour des mécènes qui influaient sur leur peinture et la finançaient. Mais, avant Raphaël, la peinture était naturelle et fidèle au réel, et c'est à cela que Hunt aspirait à revenir. Les peintres préraphaélites réalisaient des œuvres inspirées d'événements historiques et de scènes tirées d'œuvres, comme celles de Shakespeare, en mettant l'accent sur leur portée sociale. Les tableaux de Holman Hunt connurent un immense succès et lui apportèrent une grande aisance financière, mais il cherchait encore... d'autres histoires, empreintes de force et de profondeur morale. C'est dans le cadre de cette quête qu'il arriva en Terre d'Israël en 1854. Hunt comprit que, pour peindre les grandes histoires du Nouveau Testament et de la Bible, il devait se rendre sur les lieux où elles s'étaient déroulées. Il partit donc pour Jérusalem. Il croyait que le lieu et la communauté juive au sein de laquelle Jésus avait grandi transparaîtraient dans ses tableaux, qui seraient comme une prédication en faveur d'une vie modeste et d'une foi profonde. Sa vie dans le pays et son amitié avec Henry Wentworth Monk lui firent voir la Terre d'Israël sous un tout autre jour et firent de Holman Hunt un sioniste fervent. Comme Monk, il soutenait le retour des Juifs en Terre d'Israël et la création d'un État juif dans ce pays.
Holman Hunt décrivit ainsi son ami Monk : « Parmi les habitants se trouvait un homme nommé Henry Wentworth Monk, que les membres du clergé de Jérusalem considéraient comme un bavard dépourvu de piété. Ses ambitions n'étaient rien de moins que l'accomplissement des prophéties des prophètes hébreux et leur aspiration à instaurer sur terre le royaume de la paix. Il était venu du Canada pour découvrir de près le caractère de la Terre promise. Sa connaissance approfondie de l'histoire et son enthousiasme pour l'immense richesse de la pensée avant-gardiste contenue dans la Bible faisaient de lui, à mes yeux, un homme des plus fascinants. À partir de l'étude du passé, il avait élaboré son plan pour l'avenir : mettre fin aux guerres entre les peuples du monde qui vénèrent le Dieu d'Abraham [...] Monk déployait tous les moyens pour faire connaître et diffuser ses idées auprès des papes, des tsars, des empereurs, des rois, des présidents de républiques, des ministres, des chefs religieux, des écrivains - locaux et étrangers - et des rédacteurs en chef. Il était naturel qu'on le prenne pour un fou, mais cela le satisfaisait pleinement, car le problème qu'il dénonçait bénéficiait ainsi d'une large publicité. »

Son aspiration à une peinture authentique, qui transmette l'esprit des récits, se retrouve dans plusieurs tableaux de Hunt. Le premier qu'il avait prévu de peindre était « Jésus discutant avec les sages dans le Temple » ; à cette fin, il repéra de jeunes garçons juifs. Pour son tableau « La Découverte de Jésus dans le Temple », il se servit de portraits de Juifs de Jérusalem. Son tableau le plus célèbre, celui qui lui valut le plus de gloire et auquel il est associé comme La Joconde l'est à Léonard de Vinci, est « Le Bouc émissaire ».
Pour son tableau, Hunt emmena un bouc dans le désert de Judée afin de lui donner l'apparence d'un animal sans vie. Comme l'exigeait le sujet, il le « dessécha » au soleil, puis se mit à le peindre. Le bouc ne résista pas à l'épreuve et mourut. Il en essaya deux autres, qui périrent eux aussi sous l'effet de la chaleur intense. Seul le quatrième réussit à survivre au soleil et à regagner Jérusalem vivant. Le tableau était très troublant et oppressant : le portrait d'un bouc en proie à une détresse désespérée, sans espoir de guérison, les sabots plantés dans la terre d’un monde voué à l’opprobre éternel. Hunt ne commença à peindre ce célèbre tableau qu'après avoir étudié en profondeur le rite du « renvoi du bouc à Azazel » le jour de Yom Kippour, à l'époque du Temple. Sous l'influence de son grand ami Henry Wentworth Monk, Hunt interprétait la tradition du bouc émissaire comme un signe prophétique annonçant la venue du Messie chrétien, qui s'était offert en sacrifice et avait ainsi expié, par le sacrifice de son corps, les péchés de toute l'humanité. Le bouc du tableau se trouve à Azazel, un lieu qui serait celui de Sodome, sur le rivage de la mer Morte, face aux monts de Moab. Hunt décrivit le site comme un « paysage de désolation terrifiant et magnifique ». Dans la mer Morte, il vit un « terrible symbole du péché », croyant, comme beaucoup de ses contemporains, que Sodome biblique se trouvait précisément là. Le jour de Yom Kippour, Hunt s'y rendit pour saisir la lumière à « Azazel », à l’heure où l’on y envoyait jadis le bouc.
La suite du chemin de Monk et Hunt
En 1857, Henry Wentworth Monk partit pour Londres afin de faire publier son livre, « Commentaire de l'Apocalypse ». Son ami Hunt, déjà peintre célèbre, l'aida à diffuser l'ouvrage et peignit Monk en prophète : il tient dans une main le Nouveau Testament ouvert à l'« Apocalypse » et, dans l'autre, un exemplaire du Times du jour, symbole du fait que les événements évoqués dans les textes sacrés se déroulent de son vivant. La publication du portrait mobilisa l'opinion publique en faveur de la diffusion du livre de Monk.
Monk tenta également de diffuser ses idées aux États-Unis et rencontra même le président Lincoln. En 1863, il se rendit de nouveau à Jérusalem, mais n'y trouva pas le repos et reprit le bateau pour Boston. Le navire fit naufrage au large des côtes américaines et Monk fut le seul survivant. Il nagea vers la côte, mais, alors qu'il s'en approchait, sa tête heurta un rocher. À bout de forces, il se traîna jusqu'au rivage rocheux et boisé, où une meute de chiens sauvages l'attaqua. Il réussit à leur échapper et grimpa dans un arbre, mais un fermier du coin lui tira dessus, le prenant pour un ours. Lorsqu'il comprit son erreur, le fermier prit soin de Monk avec dévouement jusqu'à son rétablissement.

Une fois rétabli de sa blessure par balle, Henry Wentworth Monk supplia les Juifs de mettre en place une représentation élue, qui choisirait elle-même un chef pour les diriger, car il était certain qu'ils avaient besoin de quelqu'un pour les faire sortir de l'exil et les conduire à Sion. Monk les exhorta à choisir celui qui le méritait parmi les chrétiens, celui qui, « depuis quarante ans », appelait le peuple juif à « se réveiller et se lever » - et il faisait sans doute allusion à lui-même. Henry Wentworth Monk mourut en août 1896 et, en août 1897, exactement un an après sa mort, le premier congrès sioniste se réunit.
À son retour en Angleterre en 1856, Holman Hunt exposa des œuvres qui établirent un nouveau style de peinture religieuse, réaliste et symbolique. Il revint plusieurs fois en Terre d'Israël et, en 1876, fit construire sa maison au 64, rue des Prophètes à Jérusalem. Sa famille habitait au premier étage et le second lui servait d'atelier. À la fin de sa vie, il soutint l'idée sioniste et Benjamin Zeev Herzl, dans le cadre de sa foi religieuse. Hunt mourut à Londres en 1910 et fut enterré dans la cathédrale Saint-Paul. William Holman Hunt avait l'habitude de s'asseoir pour peindre sur une colline près du monastère de Mar Elias. Après sa mort, son épouse Edith fit installer face au monastère un banc de pierre, qui existe encore aujourd'hui et d'où l'on peut contempler la ville.







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