Il n’était pas un simple militant sioniste de la deuxième aliya. Il participa à la première initiative du yichouv juif visant à faire monter les Juifs du Yémen.

Pour les Juifs du Yémen, la terre d’Israël n’a jamais été un simple souvenir lointain, mais l’objet d’un désir ardent, vivant et inlassable. Ils considéraient leur vie au Yémen comme une réalité provisoire, un corridor dans l’attente du jour où le Messie viendrait les ramener chez eux. Contrairement à d’autres communautés qui attendaient un miracle, le Yémen était marqué par une tradition de messianisme actif. Les Juifs croyaient qu’ils devaient agir par différents moyens pour hâter la rédemption et rapprocher la fin de l’exil.

Ce terreau spirituel brûlant était le cadre idéal pour l’appel venu d’une direction inattendue, le Bureau palestinien de Jaffa. En 1911, sous la direction du Dr Arthur Ruppin, l’organisme le plus important du mouvement sioniste décida de ne pas attendre l’arrivée des immigrants, mais d’aller les chercher. C’est ainsi que naquit la « mission Yavnieli ». La mission de Samuel Yavnieli au Yémen fut la première initiative active et directe du mouvement sioniste visant à « importer » des immigrants. Son objectif pratique était de constituer une main-d’œuvre juive « naturelle », capable de rivaliser avec les ouvriers arabes dans les colonies et d’ancrer le travail hébraïque dans la terre.

Mais au-delà de l’objectif économique, un nouveau lien historique vit le jour. Dès lors que le mouvement sioniste envoya un émissaire pour appeler des hommes à quitter leur foyer et à monter en terre d’Israël, une alliance de responsabilité mutuelle se créa :

Le mouvement contracta une dette morale envers les immigrants et s’engagea à prendre soin de ceux qui avaient répondu à son appel. De leur côté, les immigrants développèrent un profond sentiment d’appartenance à l’entreprise sioniste, comprenant qu’ils participaient à un vaste projet organisé.

Certes, des Juifs du Yémen étaient montés en terre d’Israël avant 1911, mais la mission de Yavnieli changea la donne. Elle transforma l’aliya, jusque-là initiative privée, en entreprise nationale et lia indissolublement les aspirations ancestrales des Juifs du Yémen à Sion à la renaissance sioniste moderne en terre d’Israël.

Les premières alyot du Yémen

Dès le XVIe siècle, bien avant les vagues d’aliya modernes, se distinguait la figure fascinante de Rabbi Zacharie al-Dhahiri, l’un des plus grands sages du Yémen, poète audacieux et aventurier dans l’âme. À tout juste 20 ans, al-Dhahiri entreprit un voyage autour du monde qui le conduisit en Inde, en Perse, en Irak, en Turquie et, bien sûr, en terre d’Israël. Dans son livre « Sefer Hamoussar », il décrit son arrivée à Safed et à Tibériade vers 1567. Il eut la chance d’arriver à Tibériade au moment même où Donna Gracia et Don Joseph Nassi connaissaient l’apogée de leurs tentatives d’implantation, et vit de ses propres yeux dans la construction de la ville un signe manifeste des prémices de la rédemption.

La première aliya organisée, appelée « E'eleh be-Tamar », commença en 1882 (année hébraïque 5642). Son nom fut choisi en raison de la valeur numérique et de l’inversion des lettres du mot « Betamar », qui renvoient à l’année 5642, ainsi que sous l’inspiration du verset du Cantique des Cantiques : « J’ai dit : je monterai au palmier ».

Les immigrants arrivés à Jérusalem sans rien durent affronter de grandes difficultés d’intégration. À leur grande stupéfaction, la communauté séfarade, alors dominante, mit en doute leur judaïté. Le journaliste Israël Dov Frumkin, rédacteur en chef de « Havatselet », leur vint en aide en fondant l’association « Ezra Nidahim ». L’association acheta pour eux des terres à Kfar Hashiloah (Silwan), où fut créé le « village des Yéménites ». À son apogée, le quartier comptait environ 160 familles yéménites et ashkénazes vivant côte à côte.

La deuxième vague d’aliya (1907-1909) donna un nouvel élan à des colonies comme Rehovot, Rishon LeZion et Petah Tikva. Les agriculteurs des colonies voyaient dans les Yéménites l’« ouvrier naturel » : une main-d’œuvre travailleuse, qualifiée, modeste et bon marché (!) capable de remplacer les ouvriers arabes et de supporter les rudes conditions climatiques, contrairement aux immigrants d’Europe, considérés à l’époque comme plus délicats.

Ces immigrants du Yémen voulaient prendre part à l’idéal sioniste et à la construction de la terre d’Israël. Ils acceptèrent donc tous les travaux qu’on leur confia. Ils devinrent ainsi l’épine dorsale du travail hébraïque dans les vergers. Au fil des ans, ils s’enracinèrent durablement dans le pays : ils fondèrent le célèbre quartier de Sha’arayim à Rehovot et s’intégrèrent à des moshavim ouvriers comme Nahalat Yehuda, achevant ainsi leur chapitre héroïque de la construction du pays.

Aussi douloureux que cela soit, il faut dire la vérité : les dirigeants ouvriers originaires d’Europe discriminèrent les Juifs orientaux. Ils considéraient les Juifs du Yémen et d’Orient uniquement comme une main-d’œuvre destinée à apporter leur aide, tandis que les immigrants d’Europe de l’Est étaient perçus comme le « noyau de qualité » appelé à diriger l’État en devenir.

Au-delà de l’image d’« ouvriers naturels » qui se contentaient de peu, les immigrants du Yémen possédaient des atouts stratégiques. Premièrement, leur statut de sujets ottomans leur conférait une position politique plus avantageuse que celle des immigrants d’Europe de l’Est, considérés comme des ressortissants étrangers. Deuxièmement, leur maîtrise de l’arabe et leur connaissance du climat local leur permettaient de traiter facilement avec leurs voisins et de s’adapter aux conditions de travail sur place. Enfin, leur attachement à la tradition créait un langage commun et un lien naturel avec les agriculteurs de la première aliya, contrairement aux tensions religieuses qui éclataient parfois avec les ouvriers laïques venus d’Europe.

La mission de Yavnieli au Yémen

Samuel Yavnieli arriva à Aden en janvier 1911 et rentra en terre d’Israël en avril 1912. Pendant cette période, il effectua deux voyages au Yémen. Le premier le conduisit principalement dans les régions rurales du sud du Yémen, ainsi que dans les communautés du centre du pays autour de Sanaa (janvier-juillet 1911). Le second le mena dans les districts du sud-est du Yémen, jusqu’à Habban (janvier-mars 1912). Avant de partir pour son premier voyage à l’intérieur du Yémen, Yavnieli rédigea un « appel à monter » : « Tout homme parmi vous qui porte en son cœur une haine profonde de l’exil et un amour ardent pour la terre d’Israël, qui possède un corps sain, apte aux durs travaux agricoles, et qui dispose des frais de voyage jusqu’à la ville de Jaffa, celui qui réunit ces trois conditions montera en terre d’Israël. »

L’appel promettait du travail et un logement : « Travail à la houe, c’est-à-dire creuser des trous et des fossés, biner les champs, les vignes et les vergers ; labourer, semer, moissonner ; c’est-à-dire garder les vignes la nuit, surveiller les colonies, les vergers et les champs ; travailler avec des chevaux... Les habitants des colonies s’efforcent de fournir aux Yéménites qui montent en terre d’Israël des endroits où loger à leur arrivée, par exemple des maisons, des étables, des tentes ou des caves, et autres lieux du même genre. »

Lorsqu’il visita les communautés juives du sud du Yémen, il fut frappé par leur bonne situation économique et par leurs bonnes relations avec leurs voisins musulmans. Dans une lettre adressée en mars 1911 au Dr Ruppin, au Bureau palestinien, il écrivit : « Il m’arrive de me demander comment je peux leur vanter la terre d’Israël et les travaux des champs, et comment ils pourraient passer d’un tel environnement et d’un tel monde à la terre d’Israël. »

Au début, la mission de Yavnieli ne suscita guère d’enthousiasme. Ses auditeurs lui opposaient surtout que « la véritable rédemption n’est pas encore venue... et vous précipitez la fin avant l’heure ». D’autres, intéressés par l’aliya, affirmaient qu’ils n’avaient pas les moyens de payer le voyage.

Yavnieli définit donc les conditions de l’aliya des Juifs du Yémen : (1) financer au moins la moitié des frais de voyage des immigrants... ; (2) préparer à l’avance des lieux d’accueil... ; (3) susciter « un état d’esprit particulier : l’éveil en faveur de la terre d’Israël » ; (4) trouver parmi les Yéménites des hommes qui travailleraient comme assistants de Yavnieli...

Et, de fait, les institutions financèrent une partie des frais de voyage. Pour susciter cet élan, Yavnieli s’appuya sur l’attente du Messie qui les animait. Lorsqu’on lui demanda : « As-tu une nouvelle à nous annoncer ? L’heure approche-t-elle ? Avez-vous des signes ? », il répondit dans leur langue fleurie : « Je ne suis ni prophète ni fils de prophète, ni le Messie ni le héraut du roi Messie. Pourtant, je suis bien un héraut et j’ai une nouvelle à vous annoncer. Je vous annonce la rédemption, car elle est proche : la rédemption de notre peuple, la rédemption des âmes de notre peuple, qui s’éveillent pour monter en terre d’Israël et la faire revivre par le travail de leurs mains et la sueur de leur front, jusqu’au sacrifice de leur vie. C’est avec l’espoir qu’elle est proche, et dans la joie, que je vous annonce la rédemption de notre pays. Chaque parcelle de notre terre que des mains juives cultivent est libérée ! Cette parcelle elle-même est libérée. La terre a commencé à rendre ses fruits à ses fils, ceux qui la travaillent, et c’est pour nous le signe que la rédemption est proche... »

Il ajouta : « Qui sait, peut-être la fin est-elle vraiment arrivée ? Peut-être est-elle sur le point de venir, auquel cas il faut bel et bien monter. En outre, puisqu’il est possible de gagner sa vie dans le pays, après tout, “quiconque réside en terre d’Israël voit toutes ses fautes pardonnées”. »

Ses auditeurs lui répondirent sur le même ton : « De nombreux sages venus de la terre d’Israël nous ont rendu visite, mais aucun ne nous a parlé de la terre d’Israël ; nous n’avons entendu de la bouche d’aucun d’entre eux l’annonce de la rédemption. Tu es le premier à nous annoncer la rédemption » - une allusion à leur douloureuse expérience du faux messie Sabbataï Tsevi. Yavnieli retourna à Aden et son appel à monter commença à porter ses fruits : « Le peuple s’est davantage éveillé. Les nouvelles qui circulent dans le pays deviennent toujours plus réjouissantes, presque légendaires ; et le mouvement ne cesse de grandir et de prendre de l’ampleur. »

Grâce à ses efforts, plus de mille Juifs quittèrent le Yémen en l’espace d’une seule année pour se rendre en terre d’Israël. Quelques centaines d’autres Juifs arrivèrent du Yémen en terre d’Israël au cours de l’année 1914. Mais le pays n’était pas prêt à les accueillir et Yavnieli reçut l’ordre de suspendre l’aliya.

Ces immigrants furent accueillis dans de mauvaises conditions et exploités de façon honteuse. Des milliers de pages ont été écrites à ce sujet, mais l’épisode est évoqué dans la chanson « Zamorot Yevashot » de Dan Almagor, qui raconte l’histoire de l’agriculteur Yonatan Makov, de Rehovot. Il surprit deux de ses ouvrières yéménites en train de ramasser des sarments secs pour chauffer leur maison. Il les frappa, les attacha à son âne et les fit défiler dans la rue principale, les humiliant sous les yeux des habitants de la colonie, parmi lesquels se trouvaient les enfants des deux femmes. J’ai découvert plus tard que l’une d’elles était la grand-mère d’un de mes meilleurs amis.

Entre 1949 et 1950, lors de l’opération « Sur les ailes des aigles » (Exode, chapitre 19, verset 4 : « Je vous ai portés sur des ailes d’aigles et vous ai amenés vers moi »), la majeure partie des Juifs du Yémen fut amenée en Israël. Cette opération visait à mettre définitivement fin à l’exil. Elle fut également appelée opération « Tapis magique » et opération « Venue du Messie ». Environ 50 000 Juifs, qui constituaient la majeure partie de la communauté juive du Yémen, arrivèrent en Israël dans le cadre de cette opération. La dernière aliya eut lieu en mars 2016, lorsque 17 Juifs furent exfiltrés au cours d’une opération secrète et complexe menée avec l’aide de l’Agence juive. L’aliya des Juifs du Yémen prit ainsi effectivement fin. Ce groupe comprenait les derniers membres de la communauté.

Ce n’est qu’après de nombreuses années, et malgré les difficultés, que la plupart des immigrants réussirent peu à peu à s’intégrer aux différents domaines de la vie du pays et à devenir une partie intégrante du yichouv.

Le parcours de Samuel Yavnieli

Samuel Yavnieli naquit sous le nom de Varshavski, à l’été 1884, dans une famille sioniste qui vivait dans le village de Kazanka, dans le gouvernement de Kherson (aujourd’hui en Ukraine). L’histoire de Samuel Yavnieli prend racine dans une longue tradition de travail de la terre. Sa famille était originaire d’une région qui resta sous domination de l’Empire ottoman jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, avant d’être conquise par les Russes et de devenir le théâtre d’un vaste projet de colonisation agricole juive. Sa mère était la fille de l’un des fondateurs des colonies juives de la région de Kherson. Pour le jeune Samuel, l’idée qu’un Juif pouvait et devait cultiver la terre allait donc de soi. Il grandit avec la conviction que transformer le mode de vie juif et faire du Juif un agriculteur productif était la clé pour résoudre la détresse du peuple et faire naître un « Juif nouveau », alliant idées modernes et tradition ancienne. Les pogroms d’Odessa bouleversèrent son monde et le décidèrent définitivement : il monterait en terre d’Israël.

À Hanoucca 1905, Yavnieli arriva à Jaffa à bord d’un bateau transportant un groupe de 85 immigrants, parmi lesquels figuraient des personnalités qui devinrent des piliers du yichouv, comme Noah Naftolski et Hannah Sprinzak. Son premier emploi fut celui d’ouvrier dans la savonnerie Hadid, près de Ben Shemen. De là, il rejoignit la petite Ahuzat Bayit, qui deviendrait un jour Tel-Aviv, la première ville hébraïque.

Mais le cœur de Yavnieli l’attirait vers la Galilée. Il arriva dans la colonie de Yavne’el et, animé par un sentiment de mission et le désir de renaître comme travailleur de la terre, changea son nom de famille en Yavnieli. Quatre ans après son aliya, à seulement 25 ans, il faisait déjà partie du groupe fondateur qui s’installa sur les terres d’Oum Juni, où allait naître Degania Alef. C’est là, au milieu des mottes de terre, que se noua son amitié avec David Ben Gourion.

En 1914, il épousa Hania, infirmière de profession et figure à part entière de la deuxième aliya. Hania avait étudié à Bobrouïsk avec des personnalités remarquables telles que Sarah Schmucler, la bien-aimée de Berl Katznelson, et Yokheved Rabinovitz.

Yavnieli fut l’un des fondateurs de la caisse d’assurance maladie des ouvriers de Samarie. Après la Première Guerre mondiale, il se consacra à l’action politique et participa à la fondation de la Histadrout. Après la création de l’État, il continua à servir le public au sein du ministère de l’Éducation.

Pendant de nombreuses années, Yavnieli refusa de parler ou d’écrire sur l’opération de l’aliya des Juifs du Yémen. Ce n’est qu’au soir de sa vie, une fois achevée l’aliya du « Tapis magique », qu’il décida de révéler son voyage dans son livre « Voyage au Yémen ».

Samuel Yavnieli s’éteignit en avril 1961, à l’âge de 76 ans. Dans son testament, il formula un vœu modeste et émouvant : être enterré au cimetière de Kinneret, non aux côtés des grands de la nation, mais parmi les tombes des immigrants du Yémen morts alors qu’ils s’établissaient à Kinneret, bouclant ainsi le cercle d’un amour et d’une estime profonds pour ses compagnons de route.

Photos de cette histoire: שמואל יבניאלי
בית הקברות כנרת, מקום קבורתו של שמואל יבנאליצילום: שלמה רודד, CC BY 2.5, אתר פיקיוויקי

Aujourd’hui, son nom est commémoré dans des rues de tout le pays.