Itamar Ben Avi, Sarah Aaronsohn, Benjamin Ze'ev Herzl, David Ben Gourion, Yitzhak Rabin, Tzivia Lubetkin, Tuvia Kushnir, Zohara Levittov, Yaakov Meridor et Mania Shohat : elle a écrit un livre sur chacun d’eux.

Déborah Omer

Une enfance de perte et d'imagination

Elle n’avait qu’un an lorsque ses parents divorcèrent. « Papa venait me rendre visite et, à la fin de chaque visite, je pleurais », raconta Déborah. « Je voulais qu’il reste, mais il repartait toujours. Un jour, il m’a demandé d’ouvrir la main et a posé sa paume vide sur la mienne, comme s’il y avait quelque chose dedans. Il m’a dit : “Voilà, je t’offre un gnome. Il s’appelle Kreshindo, il est invisible et il est à toi seule. Tu peux partir avec lui, en imagination, où tu veux.” Puis il est parti combattre dans la guerre la plus juste qui soit, la Seconde Guerre mondiale. » Et Déborah se mit à rêver. Son père, Moshé, fut envoyé en Europe avec la Brigade juive de l’armée britannique, et Déborah resta au kibboutz Maoz Haïm, sans père. Elle grandit auprès de deux femmes : sa mère, Léa Lipschitz-Shereszewski, et Galia, l’éducatrice de la maison des enfants. Le 17 janvier 1944, alors que Déborah avait 11 ans, un coup de feu retentit dans le kibboutz. « Maman s’est suicidée », lui annonça-t-on. Ce jour-là, Galia quitta elle aussi le kibboutz, et Déborah se retrouva seule.

Un mois plus tard seulement, elle reçut une lettre de son père : « Ma chère petite Déborah. La terrible nouvelle m’est parvenue. J’aurais voulu venir te voir, mais c’est impossible. Comment trouverons-nous du réconfort, ma fille ? Il m’est si difficile de t’écrire cette lettre. Si seulement je pouvais être auprès de toi en ces jours-ci, mais c’est ainsi. Nous porterons cette douleur ensemble, ma Dvori. Ce qui est arrivé ne peut être changé. Souviens-toi seulement, ma Dvori, que le rêve de maman a toujours été de te voir grandir et t’épanouir, joyeuse et studieuse. J’ai devant moi sa dernière lettre, celle qu’elle m’a écrite, et elle parle tout entière de toi. Si nous voulons exaucer son souhait, tu dois surmonter ta douleur et ton chagrin, beaucoup étudier et devenir une jeune fille studieuse et bonne. Nous garderons le souvenir de maman dans nos cœurs. Comme elle était bonne, dévouée et intelligente. Écris-moi, ma fille, et moi aussi je t’écrirai souvent. De loin, je te serre contre mon cœur, ma Dvori, et je partage ta peine. Papa. »

Personne n’expliqua à la fillette pourquoi sa mère s’était suicidée. À ses funérailles, on lui dit : « Ne pleure pas. Chez nous, on ne pleure pas aux enterrements. » Sa sœur raconta : « Elle était persuadée que maintenant que maman était morte, papa allait revenir... Mais il n’est pas revenu. Il n’est rentré qu’au bout de deux ans et demi ou trois ans. En réalité, elle a grandi toute seule. » Des années plus tard, la fille de Déborah déclara : « Ma mère est restée bloquée à l’âge de 11 ans. » Déborah mit à profit cette capacité à rester bloquée à 11 ans pour écrire 89 livres, pour la plupart destinés aux adolescents. Elle écrivait à travers les yeux d’une jeune fille. Comme l’exprima si justement le président de l’État, Shimon Peres, dans la lettre qu’il adressa à sa famille après sa mort : « Déborah, paix à son âme, est considérée comme une grande écrivaine pour enfants... Elle écrivait avec une plume intelligente et une encre pleine d’amour... Son écriture était comme le ciel d’Israël, presque sans nuages. Ainsi, de véritables rayons de lumière pouvaient pénétrer dans nos cœurs... Elle écrivait l’Histoire, elle écrivait de la pédagogie, mais sans placer ces grands titres au-dessus de la portée du regard d’un enfant. Elle nous aimait. Nous, lecteurs de tous âges, nous l’aimions... Elle nous permettait, à nous les adultes, d’être des enfants. Elle permettait aux enfants d’être plus adultes... Elle nous a laissé un héritage qui continuera de jaillir avec force, même après son départ... »

Ses livres intemporels se vendent à des centaines de milliers d’exemplaires, même des années après leur parution. Parmi eux, Sarah, héroïne de Nili, dont environ cinq mille exemplaires se vendent chaque année depuis des décennies. Selon la traductrice des livres, Atara Ofek, « Déborah avait une sensibilité pour les êtres hors du commun. Dans les livres pour la jeunesse qu’elle a écrits sur des personnages atypiques, elle savait les saisir sur le papier, pour qu’ils restent dans les mémoires au fil des générations. Elle avait une immense compréhension de l’âme de l’enfant. »

Enfance et écriture au kibboutz

Déborah naquit en 1932 et fut la première fille née au kibboutz Maoz Haïm. Sa mère, Léa Lipschitz-Shereszewski, était l’une des fondatrices du kibboutz, et son père était l’écrivain Moshé Mussinson, frère d’Yigal Mussinson, créateur de la série Hasamba. « L’encre coule dans tes veines, pas le sang », comme le disait si bien Yigal. Dès son plus jeune âge, l’écriture fut pour elle un refuge.

Déborah commença à écrire à l’adolescence, inspirée par son père. Ses premières histoires parurent dans le journal Bama'ale, destiné aux jeunes du mouvement Hanoar Haoved, dont son père était le rédacteur en chef. « Il m’avait promis qu’il publierait mes histoires pour leur qualité, et non parce que j’étais sa fille... Mais je préférais les signer uniquement de mon prénom », disait-elle.

À la fin de son service militaire, l’assemblée des membres du kibboutz décida de l’envoyer étudier pour devenir enseignante. « Je n’avais jamais pensé à devenir enseignante, et je n’étais pas une bonne élève à l’école, mais ils avaient sans doute vu en moi quelque chose que je ne voyais pas encore moi-même », raconta-t-elle. Elle étudia à l’école normale d’Oranim et, de retour au kibboutz, enseigna à une classe de sixième. Inspirée par ses élèves, elle commença à écrire la chronique « Les pages de Tamar » dans l’hebdomadaire Davar Leyeladim. Publiées en feuilleton chaque semaine, les histoires formaient une sorte de journal intime de Tamar, une fillette du kibboutz Rimon, dans la vallée, qui grandissait dans une famille très unie avec ses parents et ses deux frères. Déborah fut la première écrivaine à écrire des livres destinés aux filles.

C’est Ouriel Ofek qui l’encouragea à rassembler ces pages en un livre. Elles devinrent ensuite une série qu’il dirigea, et tous les livres furent des best-sellers. Après son succès, Déborah surnomma Ouriel Ofek « mon fer à cheval porte-bonheur » et lui confia pour révision chaque livre qu’elle écrivait. « J’ai tenu des journaux intimes, de l’âge de 7 ans à celui de 17 ans, mais je n’ai jamais pensé devenir écrivaine. J’ai grandi dans un kibboutz et je voyais mon avenir dans le travail collectif du kibboutz. Je pensais que je deviendrais peut-être conductrice de tracteur », disait Déborah à propos de cette époque.

Transformer l'histoire en récit

Au kibboutz, elle épousa Shmouel Varnik. Après leur mariage, ils changèrent leur nom de famille en Omer. Dès lors, elle fut connue comme l’écrivaine Déborah Omer. Ses livres eurent du succès et le couple quitta le kibboutz. En 1960, ils partirent à Winnipeg, au Canada, en mission pour l’Agence juive. Pendant quatre ans, Déborah enseigna dans une école juive de la ville, parmi les premières émissaires à s’y rendre. C’est là que naquit son fils Gil, qui deviendrait directeur général du théâtre Habima. À leur retour en Israël, elle rencontra Ehud Ben Yehuda, fils d’Eliezer Ben Yehuda, le rénovateur de la langue hébraïque, lors d’une soirée de shabbat organisée par Dan Ben Amotz au club Hamam, à Jaffa. Leur conversation la conduisit à entreprendre de longues recherches, qui aboutirent au livre L’Aîné de la maison Ben Avi, paru en 1967.

« Ce qui m’intéresse, c’est l’histoire du pays. Les Colons de la montagne, de Rivka Alper, c’est mon phare vert. Ce livre m’a profondément marquée. C’est ce que je veux faire. C’est un exemple fantastique de ce qu’on peut écrire. Chaque fois que je passe près de Motza, sur la route de Jérusalem, mon cœur fait un bond. J’aimerais raconter l’histoire de l’implantation d’Ein Ganim. Mes enfants ne savent pas, par exemple, que ma grand-mère est morte de la fièvre jaune. Tali, ma fille, ne sait même pas ce qu’est la fièvre. » (Les Colons de la montagne est le récit héroïque de la famille Cohen et des épreuves qu’elle a traversées en s’installant à Motza.)

Après avoir lu L’Aîné de la maison Ben Avi, l’écrivain Ouriel Ofek proposa à Déborah d’écrire un livre dans le même esprit sur le réseau clandestin Nili, actif à l’époque ottomane. Elle reprit l’idée et décida de placer Sarah Aaronsohn au centre du livre. Là encore, après de longues recherches, Sarah, héroïne de Nili parut et connut un grand succès. Ces deux livres furent suivis d’autres biographies adaptées à la lecture des adolescents et consacrées à des figures de l’histoire du sionisme et de la communauté juive en Palestine, parmi lesquelles Aimer jusqu’à la mort (sur Zohara Levittov) ; Une voix retentit dans l’obscurité (sur Herzl et sa famille) ; Des larmes de feu (sur Tzivia Lubetkin) ; Vers le sommet de la montagne (sur David Ben Gourion) ; Au galop (sur Mania Shohat) ; J’ai prêté serment (sur Yitzhak Rabin).

Le secret de famille

Malgré le succès de ses livres, le suicide de sa mère resta une énigme : « Comment peut-on abandonner ainsi une fillette et deux bébés ? J’espérais qu’elle ne s’était pas suicidée, mais je n’osais pas poser la question. J’avais peur de la réponse. » Ce n’est que bien des années plus tard, alors qu’elle était elle-même mère, que Shlomo Ben-Elkana vint la voir. Cet ancien policier, spécialiste de la recherche des personnes disparues, avait retrouvé dans le Sinaï les ossements d’Avshalom Feinberg. Ben-Elkana demanda à Déborah d’écrire un livre sur lui et se vanta de pouvoir obtenir toutes les informations dont elle aurait besoin. Déborah le mit au défi et lui demanda d’éclaircir ce qui était arrivé à sa mère.

Par une nuit pluvieuse d’hiver, Ben-Elkana organisa une rencontre entre Déborah et Galia, l’éducatrice de la maison des enfants à laquelle elle était attachée dans son enfance au kibboutz. Galia révéla à Déborah que sa mère ne s’était pas suicidée : elle avait été tuée par un coup de feu accidentel lors d’un entraînement de la Haganah. L’histoire du suicide avait été inventée pour cacher aux Britanniques que des entraînements clandestins avaient lieu. Et ce n’était pas tout : Galia raconta à Déborah que c’était elle qui avait accidentellement fait partir le coup de feu qui avait tué sa mère. Cette révélation bouleversante donna naissance au livre Tir direct, que Déborah écrivit après avoir découvert le secret, 30 ans après la mort de sa mère.

À propos des personnages de ses livres, Déborah disait : « Il est très important pour moi de savoir comment ces personnalités resteront dans les mémoires, et c’est l’une des choses qui me poussent à écrire... Il y a tant de tombes d’hommes et de femmes qui ont beaucoup œuvré pour le sionisme et que personne ne se rappelle. Cela me fait mal, et je veux faire quelque chose à ce sujet. »

Prix et héritage

Déborah Omer reçut de nombreux prix, parmi lesquels le prix Yatziv de littérature jeunesse (1959) ; le prix du Premier ministre pour les écrivains hébraïques, pour Les pages de Tamar (1979) ; la médaille d’honneur Hans Christian Andersen, décernée par l’Organisation internationale des écrivains pour enfants, un prix remis par la reine du Danemark et considéré comme le Nobel des écrivains pour enfants (1986) ; la médaille Korczak de l’Association des écrivains polonais (1987) ; le prix de la ministre de la Culture dans la catégorie jeunesse et enfants (2005) ; le prix Israël pour sa contribution à la culture israélienne (2006).

Durant ses dernières années, Déborah Omer souffrit de démence et déclina. En mai 2013, à l’âge de 81 ans, elle s’éteignit. Elle vivait dans le moshav Kfar Ma'as, où elle fut également enterrée.