La petite fille qui bégayait devenue une oratrice très demandée. Une enfant gâtée élevée dans un domaine, qui partit vivre dans une petite baraque. Une femme de caractère et militante sioniste.

Le lien d'Irma avec l'implantation

« Sur huit kilomètres, cette route étroite, tracée de façon primitive, serpente entre de hautes collines, jusqu'à ce que, soudain, apparaisse devant vos yeux, au sommet de l'une d'elles, un groupe de maisons blanches... Ein HaShofet. C'est ici, entre les contreforts des monts d'Éphraïm, que sont arrivés, ces dernières années précisément, des jeunes gens et des jeunes filles du peuple d'Israël venus d'outre-mer, d'Amérique. Le lieu porte ainsi le nom du grand juge juif d'outre-mer. Il y a aussi des jeunes venus de Pologne, ainsi qu'un enfant du pays... Et ici, entre ces montagnes désertes et sauvages, au milieu de ces passages étroits et effrayants, de ces sentiers qui ont maintes fois bu le sang, les colons ont construit une route de leurs propres mains. Ils ont débarrassé les collines et les vallées de leurs pierres, planté des arbres, mis en terre des plants de légumes et semé du blé, de l'orge et des lentilles... L'expression de leurs visages et l'éclat de leurs yeux témoignent de la joie de créer qui les habite; ils ont trouvé leurs racines dans le sol, que des générations d'ancêtres ont enrichi de leur sang et de l'âme des enfants du pays. Les nouveaux fils d'Éphraïm. » C'est ainsi que l'écrivain Moshe Smilansky, de la première Aliyah, décrivit avec beaucoup d'émotion sa visite au kibboutz Ein HaShofet, nommé en l'honneur du juge Louis Brandeis en reconnaissance de sa contribution considérable à la fondation de la localité. Les propos de Yehoshua Leibner, membre du kibboutz envoyé en mission aux États-Unis, permettent de comprendre l'attachement du juge Brandeis au kibboutz. Il raconta : « Je viens de rencontrer Brandeis. De temps à autre, je vais le voir, ne serait-ce que pour une petite conversation, afin de le rapprocher davantage de nous. J'ai l'impression que la question du kibboutz américain lui tient tant à cœur qu'il n'y a rien à craindre pour l'avenir. Je suis sûr que nous pourrons nous adresser à lui chaque fois que nous serons en difficulté. » C'est Irma Lindheim qui rallia le juge Brandeis à la cause du kibboutz.

Les trente jeunes Américains arrivés en 1932 à Mishmar HaEmek semblaient pleins d'enthousiasme. Ils avaient l'intention d'acquérir une parcelle de terre et d'y fonder une localité. Irma Lindheim, déjà connue à l'époque - elle dirigeait Hadassah à l'échelle mondiale, l'organisation des femmes sionistes d'Amérique -, se chargea de la collecte de fonds. Celle-ci n'aboutit pas et elle revint, puis fut admise comme membre du kibboutz Mishmar HaEmek. Deux ans plus tard, les Américains partirent pour une ferme de préparation à Hadera, avec un groupe de membres du mouvement Hashomer Hatzair venus de Pologne. C'était un groupe de grande qualité. Le journaliste yiddish Abraham Ravutzky les rencontra et parla de leur esprit pionnier. Hommes et femmes, tous diplômés de l'université et capables de trouver leur place dans l'économie américaine, avaient préféré quitter l'abondance dans laquelle ils avaient grandi pour participer à la fondation de l'État juif. Pour cela, ils s'étaient formés à l'agriculture. Après cinq ans, ils étaient prêts à « passer l'épreuve décisive ». En 1936, les institutions chargées de l'implantation dans le pays décidèrent que le kibboutz « America-Banir » serait transféré à Jouara. Le 04 juillet 1937, jour de l'indépendance américaine, le groupe américain chargea du matériel et des matériaux de construction dans quatre camions, puis se rendit au kibboutz Mishmar HaEmek pour les derniers préparatifs. Avraham Herzfeld, venu à l'assemblée, les encouragea et conclut son discours par la chanson : « Regardez, regardez et voyez combien ce jour est grand... »

Le groupe traversa bien des difficultés. Le site permanent fut établi un peu plus à l'ouest. À la fin de cette même année, les fondations de la maison des enfants furent posées, comme pour envoyer un message clair : « Nous ne bougerons plus d'ici, et c'est ici que nous élèverons les générations à venir. » Le kibboutz fut conçu par Noach, le fils d'Irma, et la colline où ils s'installèrent fut nommée en son honneur, Givat Noach (c'est Jouara). À l'emplacement ainsi libéré fut créée l'école militaire supérieure de la Haganah. Plus tard, le lieu fut surnommé « l'école des chefs d'état-major », en raison du grand nombre d'officiers supérieurs de Tsahal qui y reçurent leur première formation. C'est aussi là que Moshe Bar-Tikva (Mundek Pasternak) dessina l'emblème de l'épée et du rameau d'olivier, devenu l'insigne de chef de section remis encore aujourd'hui aux diplômés du cours d'officiers de Tsahal.

Ce n'était pas la première empreinte laissée par Irma Lindheim dans le pays. Elle y fit sa première visite à l'été 1925, accompagnée de sa nièce Bertha Guggenheimer, originaire de Virginie. Toutes deux étaient invitées à la cérémonie d'inauguration de l'Université hébraïque et profitèrent de l'occasion pour parcourir le pays. Pendant six semaines, elles voyagèrent à cheval au cours d'une tournée organisée par leur amie Mania Shohat. Elles découvrirent ainsi la situation difficile des enfants qui erraient dans les rues sans rien faire. Elles décidèrent de créer des terrains de jeux pour les enfants, aujourd'hui connus sous le nom de « terrains de jeux Guggenheimer ». Le premier, connu sous le nom de « mont Sion », fut inauguré dès septembre 1925 dans le quartier juif et placé sous la direction de Lillian Cornfeld, pionnière parmi les auteurs de livres de cuisine en Israël. D'autres jardins furent ensuite créés à Tel-Aviv, à Rehovot, à Haïfa, à Safed, ainsi que dans des moshavim et des kibboutzim. En 1947, une quarantaine de terrains fonctionnaient déjà et accueillaient quelque 700 000 enfants, qui profitaient d'activités variées, dont certaines étaient organisées par Rachel Schwartz, la mère de Ruth Dayan et de Reuma Weizmann. Dans certains jardins, des activités réunissaient des enfants juifs et arabes, laïques et religieux. On peut dire que les terrains de jeux Guggenheimer ont posé les bases de l'éducation non formelle dans le pays.

De New York au sionisme

Irma Lindheim naquit à New York à la fin de l'année 1886, dans une famille laïque, riche et assimilée. Dans sa biographie, elle raconta qu'elle avait ressenti dès l'enfance qu'elle n'avait pas de racines. Elle ajouta que son fort bégaiement la condamnait à la solitude et qu'elle consacrait donc toute son énergie à ses études. À 21 ans, elle épousa l'homme qu'elle aimait, Norvin Lindheim, et le couple eut cinq enfants. Dix ans après leur mariage, la Première Guerre mondiale éclata et Irma s'engagea dans l'armée américaine comme conductrice dans le corps des transports, avec sa Cadillac. Elle entra dans l'histoire comme la première femme juive à atteindre le grade de lieutenant dans le corps des transports de l'armée américaine. La même année, à la suite de la déclaration Balfour, elle se rallia à la vision sioniste. Elle se rapprocha du judaïsme et, en 1922, s'inscrivit à l'Institut de religion juive de New York; elle devint ainsi la première femme à étudier dans cet établissement. Irma décida de suivre le cursus rabbinique, bien qu'il fût réservé aux hommes. Ce n'est qu'après sa pétition que l'établissement ouvrit ses portes aux femmes et aux hommes sur un pied d'égalité.

En 1920, son mari Norvin fut accusé d'avoir fait du commerce avec des entreprises allemandes pendant la Première Guerre mondiale. Il fut jugé et emprisonné pendant deux ans; son innocence ne fut établie qu'en 1928. En 1939, Irma perdit son mari, mais son malheur ne s'arrêta pas là. Son fils Noach (Norvin) mourut d'une maladie rénale alors qu'il préparait la construction du bâtiment de la Terre d'Israël pour l'Exposition universelle de New York, et, en 1945, elle perdit son fils Donald en Allemagne, pendant la Seconde Guerre mondiale.

La mission de préservation de l'identité juive

Après la Seconde Guerre mondiale, d'une cruauté extrême, les Juifs étaient divisés sur l'existence de Dieu. Parmi ceux qui avaient perdu la foi, certains arrivèrent aux États-Unis et s'assimilèrent. Irma raconta qu'un soir de shabbat, à la fin de l'année 1964, elle eut une révélation semblable à celle d'Abraham, auquel Dieu était apparu et avait ordonné de quitter son pays pour se rendre en Terre promise. Mais, à la différence d'Abraham, Irma reçut l'ordre de mettre un terme à l'assimilation des Juifs des États-Unis.

Irma créa le projet « Programme pour la survie juive » (Operation Jewish Survival), dont le but était de transmettre aux descendants les connaissances des grands-parents, en particulier sur ce que signifie « être juif ». Le projet fut ainsi surnommé le « projet des grands-mères ».

En 1926, Irma Lindheim fut la troisième présidente de l'organisation Hadassah et, parallèlement, vice-présidente de l'Organisation sioniste d'Amérique. Son rôle principal consistait à promouvoir l'Aliyah vers la Terre d'Israël, contrairement à ses prédécesseures, qui s'étaient occupées uniquement d'éducation et de santé. Après la mort de son mari, elle décida de montrer l'exemple et émigra en Terre d'Israël avec ses enfants. Elle échangea ainsi son immense domaine de Long Island contre une petite baraque au kibboutz Mishmar HaEmek, connue sous le nom de « baraque de Rama ». Pionnière d'un certain âge, enthousiaste et débordante d'énergie, elle participait à tous les travaux agricoles, vêtue avec soin, ce qui témoignait du sérieux avec lequel elle prenait son travail. En parallèle, elle continuait à collecter des fonds et contribua à la fondation du premier kibboutz américain, Ein HaShofet, ainsi qu'à la création de l'imprimerie du kibboutz Merhavia. Dans les médias israéliens, elle devint célèbre comme la « grand-mère des kibboutzim ».

Irma Lindheim obtint la citoyenneté israélienne à la fin de la guerre d'indépendance. Elle publia son autobiographie sous le titre « Quête parallèle : à la recherche d'une personne et d'un peuple » (Parallel Quest: A Search of a Person and People). Vers la fin de sa vie, elle retourna aux États-Unis, où elle mourut à l'âge de 91 ans, en 1978. Conformément à sa volonté, ses cendres furent inhumées auprès de celles de son mari, de son fils Noach et de l'épouse de celui-ci, Helen, morte dans un accident d'avion à la fin des années 1930, au kibboutz Mishmar HaEmek.

La « baraque de Rama » du kibboutz Mishmar HaEmek est préservée comme lieu de mémoire.