Première écrivaine de la Terre d'Israël, l'une des premières militantes pour les droits des femmes, « la mère des Yéménites » et première femme élue au comité de la colonie. Nehama Feinstein Pukhachevsky
Seuls environ 25 000 Juifs sur les quelque 4,5 millions qui émigrèrent d'Europe arrivèrent en Terre d'Israël. La plupart étaient des religieux venus s'y installer pour des raisons idéologiques - les pionniers de la Première Aliyah. Ce sont eux qui fondèrent les premières colonies : Rishon LeZion, Rehovot, Zikhron Yaakov, Rosh Pina et d'autres. Parallèlement, environ 5 000 Juifs du Yémen, eux aussi religieux, arrivèrent pour des raisons idéologiques. Mais, contrairement aux immigrants d'Europe, qui bénéficiaient du soutien des Juifs européens, les Yéménites arrivèrent démunis.
Les Yéménites et la voix féministe
En 1909, dans le désir de « conquérir » le travail jusque-là effectué par les ouvriers arabes, 75 Yéménites arrivèrent à Rishon LeZion et furent logés dans le sous-sol de la maison du peuple. Les conditions déplorables et la promiscuité provoquèrent des maladies, et deux enfants moururent.
Afin d'améliorer les conditions de vie des Yéménites, Nehama Pukhachevsky et les femmes de l'association « Linat Tsedek » se mobilisèrent. Elles organisèrent des cours pour les enfants et en financèrent les frais de scolarité. Quatre ans plus tard, un nouveau groupe de dizaines d'immigrants du Yémen arriva et fut installé à la périphérie de la colonie. Nehama les prit sous son aile et fut surnommée « la mère des Yéménites ». Voici ce que racontait Nedra Saïbhi, l'épouse du rabbin Saïbhi : « Nous étions tout juste arrivés. Pauvres, nous n'avions rien... Nous sommes venus... On avait besoin de Yéménites. Nous ne savions pas parler. Et il y avait Mme Nehama... Elle procurait des chaussures, des vêtements, de la nourriture à tout le monde... Elle venait dans les maisons, regardait la maison, les enfants, les femmes. Elle voyait ce qu'ils avaient, qui était enceinte, quand on pourrait lui donner du lait. Elle disait : “Note : des chaussures pour les enfants, un jardin d'enfants...” Elle s'occupait de nous jusqu'à ce qu'on nous trouve des maisons. Jusqu'à ce qu'on nous trouve des terres. Elle aidait tout le monde. Qu'elle repose au paradis. »
Nehama Pukhachevsky arriva à Rishon LeZion à l'âge de 20 ans, sept ans après la fondation de la colonie, en 1882. Elle y rencontra 35 familles. La même année, sous le pseudonyme de « Nefesh » (Nehama Feinstein), elle publia son premier article dans le journal Ha-Melitz. L'article, résolument féministe, portait sur l'éducation : « Comme si les femmes n'avaient pas été créées pour prendre part à toute chose bonne et utile, comme si elles ne comptaient pour rien dans la vie de la nation et ne pouvaient lui être d'aucune utilité, comme si elles étaient dépourvues de tout esprit. Si la jeune génération manque d'amour pour Israël, c'est parce que les mères ne savent pas semer dans le cœur de leurs filles, qui seront un jour mères, l'amour de leur peuple et de leurs frères, afin qu'elles puissent transmettre cet esprit sacré à la génération qui naîtra sur leurs genoux et en faire des enfants fidèles à leur peuple. » Elle devint une figure admirée à Rishon LeZion. Tous reconnaissaient ses dons exceptionnels, sa fidélité à ses principes, son intelligence et son ardeur au travail.
Nehama ne pouvait accepter que la révolution de la conquête du travail ne s'accompagne pas des droits des femmes. À l'époque, les femmes n'avaient pas le droit de participer aux assemblées de la colonie, de voter et, à plus forte raison, d'être élues. Déçue par son mari Mikhaël, qui ne soutenait pas ses positions, elle retourna avec son fils Asaël chez ses parents en Russie après la naissance de celui-ci, et y apprit la photographie. Mikhaël, resté en Terre d'Israël, continua à lui envoyer des lettres d'amour et à lui demander pardon. Au bout d'un an, elle accepta de revenir au pays avec leur fils.
De la Russie à Rishon LeZion
Nehama Pukhachevsky naquit en 1869 à Brest, en Lituanie, dans la famille Feinstein, aisée et cultivée. À l'âge de neuf ans, elle déménagea à Tsaritsyne, dans le sud de la Russie. Au lycée, un noble russe, non juif, marié et père de famille, tomba amoureux d'elle et remarqua ses qualités. Ses parents, craignant qu'elle ne soit enlevée, engagèrent un précepteur qui habita chez eux et lui enseigna l'hébreu, la Bible et l'histoire du peuple juif. Grâce à lui, la jeune fille devint une sioniste fervente et, dès l'âge de 16 ans, correspondit avec le grand poète de l'époque, Yehouda Leib Gordon (Yalag).
Alors qu'elle se trouvait encore en Russie, Nehama commença à correspondre avec Mikhaël Pukhachevsky, un homme originaire de la même ville, surnommé « l'homme de l'arbre », qui fut l'un des six premiers conseillers agricoles en Terre d'Israël, au service du baron Rothschild. Lorsque Mikhaël retourna en Russie, ils se marièrent et, juste après leurs noces, partirent pour la Terre d'Israël et s'installèrent à Rishon LeZion. Leur fils Asaël écrivit à propos de son père : « Que sa compagne lui ait été désignée par le ciel, comme le disent nos sages, selon lesquels on décide là-haut de la fille qui sera destinée à tel homme, ou bien par l'un des Amants de Sion de Brest... toujours est-il qu'en se mariant, tous deux virent leurs aspirations comblées. Et quelle fut leur joie en arrivant à Rishon LeZion ! »
À son arrivée à Rishon LeZion, Nehama Pukhachevsky mobilisa les femmes de la colonie pour des activités bénévoles au service de la communauté. Elle fonda l'association « Lina » (« Hébergement »), chargée de prendre soin des nouveaux immigrants arrivés dans la colonie, comme elle l'écrivit elle-même : « De nouveaux immigrants se sont installés dans la colonie sans avoir encore trouvé de quoi gagner leur vie. Ils avaient besoin d'aide et de conseils. Et qui s'en occuperait, sinon la femme, plus sensible que l'homme aux souffrances d'autrui ? » Plus tard, l'association prit le nom de « Linat Tsedek » et, sous cette nouvelle appellation, les femmes de Rishon LeZion s'occupèrent également des malades. Nehama créa une caisse de prêts afin d'apporter une aide financière et d'accorder des prêts. Aux côtés d'Eliezer Ben-Yehuda, elle milita pour la diffusion de l'hébreu, et l'on ne parlait que cette langue chez elle. Avec les femmes de la colonie, elle fonda l'association « Déborah » (du nom de l'épouse d'Eliezer Ben-Yehuda), qui avait notamment pour objectif culturel de transmettre l'hébreu par l'intermédiaire des mères. Nehama et Mikhaël Pukhachevsky reçurent chez eux de nombreuses personnalités du monde culturel, dont Hemda et Eliezer Ben-Yehuda, Bialik, Ahad Haam, Moshe Smilansky, Menachem Ussishkin et le professeur Nahum Slouschz.
Les luttes dans la colonie et au tribunal
Nehama Pukhachevsky mobilisa aussi les femmes de la colonie pour améliorer et promouvoir la condition féminine et l'égalité des droits. Elles luttèrent pour obtenir le droit de voter et d'être élues. Ainsi, en 1919, elles connurent une victoire lorsque les deux femmes qui obtinrent le plus grand nombre de voix pour le comité de la colonie furent Nehama Pukhachevsky et Adina Kahansky. Malgré sa victoire, et parce que c'était « une période d'urgence et de lourdes responsabilités », Nehama céda sa fonction à un autre membre du comité, qui avait déjà de l'expérience.
L'année suivante, Nehama fut membre du comité central de l'« Union des femmes hébraïques pour l'égalité des droits » et déléguée à la première Assemblée des élus. Elle fut également membre du comité de l'école de la colonie, représentante de l'« Association des femmes », représentante du « Conseil national » au nom de la colonie, membre de la commission culturelle de la colonie, membre d'une commission de juges et membre de l'« Association des écrivains hébraïques ». Amie proche d'Henrietta Szold, elle fut aussi une membre active de WIZO.
Nehama Pukhachevsky n'avait pas de formation juridique, mais, en raison de son engagement dans la lutte pour les droits des femmes, elle siégea comme juge au tribunal local de Rishon LeZion. Ces tribunaux laïques avaient été créés par les colons dès 1909, afin de ne pas avoir recours aux tribunaux ottomans ou rabbiniques. Les tribunaux locaux faisaient office de médiateurs et, dans certains cas, d'arbitres. Ils traitaient d'affaires d'argent, d'honneur, de calomnie et de diffamation. Les juges étaient des membres de la communauté, choisis pour leur intégrité et leur bon sens. La plupart avaient étudié la Guemara et connaissaient les décisions halakhiques ainsi que les innovations des rabbins et des juges religieux. On comprend donc à quel point Nehama Pukhachevsky était une exception, tant parce qu'elle était une femme que parce qu'elle n'avait pas étudié au heder. Elle avait toutefois pour elle le fait que son père, qui craignait qu'elle ignore la culture juive, lui avait engagé un précepteur pour lui enseigner l'hébreu et les lois juives.
Le tribunal local de Rishon LeZion fut créé en 1924 et fonctionna pendant 22 ans sous la présidence d'Aharon Mordechai Freiman. Parallèlement, un tribunal chargé de régler les conflits familiaux siégeait au domicile de Nehama Pukhachevsky. Sa fille Efrat Ben-Cohen racontait : « La maison était toujours ouverte. Les gens venaient demander de l'aide et des conseils, qu'ils soient en difficulté financière ou en détresse morale... Nehama éprouvait le besoin profond d'aider, et les gens trouvaient auprès d'elle une oreille attentive... Maman n'était pas seulement écrivaine. C'était une militante. Elle s'impliquait dans tous les domaines. La maison abritait un tribunal privé et on y apportait une aide sociale... C'était une autorité. » Dans ce tribunal domestique, Nehama Pukhachevsky reçut le titre de « consul des Yéménites ». Dans son rôle d'arbitre-juge au sein de la communauté, elle appliquait une pratique courante chez les Yéménites : si un mari battait sa femme, celle-ci lui était interdite jusqu'à ce qu'il l'apaise, et seule une personne acceptée par les deux époux pouvait rétablir la paix entre eux. Le vendredi, tous les couples qui s'étaient disputés dans la semaine se réunissaient chez les Pukhachevsky. À 14 heures, Nehama sortait sur le balcon, s'asseyait sur le banc et essayait de réconcilier les époux. Si la médiation échouait, elle prenait la femme sous sa protection. Ce fut le cas de Lulu, l'épouse de David Ratsabi, qui souffrait terriblement des coups de son mari. Nehama Pukhachevsky la prit sous son aile et pourvut à tous ses besoins jusqu'à ce qu'elle soit convaincue que son mari ne la frapperait plus, comme le racontait Nedra Saïbhi : « Elle était seule, lui aussi. Elle lui a trouvé du travail, lui a donné des vivres. Ils n'ont pas vécu ensemble pendant peut-être un an, peut-être deux... À la fin, elle les a réconciliés. Ils ont vécu ensemble jusqu'à aujourd'hui. »
La littérature contre les injustices
Deux sujets faisaient particulièrement souffrir Nehama Pukhachevsky et lui semblaient profondément injustes : la loi sur l'héritage et la loi sur la bigamie. La loi sur l'héritage est évoquée dans sa nouvelle « Sur la pente », qui raconte l'histoire d'une paysanne devenue veuve jeune. Elle continua seule à s'occuper de la ferme tout en élevant deux jeunes enfants. La ferme prospéra, « au point que la veuve fut comptée parmi les paysans les plus riches ». Les années passèrent. Ses fils, désormais adultes et mariés, estimèrent que leur mère était devenue inutile et cherchèrent à la dépouiller de ses biens, conformément à la loi sur l'héritage, qui attribuait la ferme aux fils.
Chez les Ashkénazes, la bigamie était interdite par le décret de Rabbénou Gershom, qui prohibait le mariage avec plus d'une femme. Chez les Yéménites, en revanche, il était d'usage que le mari prenne une seconde épouse si la première ne lui avait pas donné d'enfants.
Nehama Pukhachevsky mourut le 21 mai 1934 à Rishon LeZion, où elle fut également enterrée. Aujourd'hui, à Rishon LeZion, au pied de la Grande Synagogue, une petite rue discrète porte le nom de Nehama. C'était là que vivaient les premiers immigrants du Yémen arrivés dans la colonie. En 2016, le service philatélique israélien a émis un timbre à son effigie.
Nehama Pukhachevsky écrivit dès son jeune âge. Elle commença par des lettres, puis passa aux articles et, après son arrivée en Terre d'Israël, se mit à écrire des nouvelles, de courts romans et un roman. Elle puisait sa matière dans son environnement proche et, avec un regard pénétrant et sensible, décrivait avec justesse son époque, les femmes des paysans et les Yéménites. Elle écrivait sur l'injustice et les torts : « Que fait donc l'écrivain ?... Il prend un fragment de vie, le découpe dans le quotidien et le place dans un cadre appelé livre. » Ailleurs, elle écrivait : « Il écrit à partir de sa propre vie, du passé et du présent... Mais il y a aussi ce qui jaillit du plus profond de son âme. Alors, il se demande si la description est juste, si les traits qu'il a tracés sont vrais. Il n'y a pas de réponse absolue, mais sa conviction... dit à son cœur que telle est bien la physionomie de la vie. » La publication de son premier livre en hébreu fut considérée comme indécente par l'establishment rabbinique de l'époque. Il lui fallut un certain temps avant de faire paraître le livre sous le pseudonyme de Nefesh (Nehama Feinstein, son nom de jeune fille). Son livre « En nouvelle Judée », publié en 1911, lui valut le titre de première écrivaine de la Terre d'Israël. Une femme qui était à la fois paysanne et écrivaine.
Dans ses nouvelles, Nehama Pukhachevsky décrit les débuts de la colonisation du point de vue des paysans ashkénazes et de celui des immigrants du Yémen, en particulier des femmes, dont le sort était particulièrement difficile. Dans ses récits, leur destinée est dure, cruelle et injuste. Avec sa sensibilité, Nehama dépeint avec justesse la différence entre la pénibilité physique vécue par les femmes ashkénazes et celle des femmes yéménites. Son premier recueil, « En nouvelle Judée », comprend dix nouvelles. Les cinq premières ont des Ashkénazes pour protagonistes, les autres des Yéménites. « Ses membres sont meurtris et brisés, mais elle reste à son poste, fait la cuisine, lave et nettoie » : un portrait classique de l'héroïne ashkénaze, épuisée physiquement par le travail harassant à la ferme et à la maison. Le corps des femmes ashkénazes tout entier est mobilisé au service de l'entreprise sioniste par le travail physique pénible. Le versant romantique et familial est lui aussi dépeint sous un jour sombre. Le mari ashkénaze n'exige ni que la famille s'agrandisse ni qu'elle ait des enfants : « Nous parlons debout... Je commence à sentir de légers frémissements dans mon cœur lorsque le bord de son manteau effleure la manche de ma chemise. Et parfois, quand il pose sur moi un regard tendre et profond, un courant électrique me traverse les tempes. » Elle ne se permet pas d'espérer que ces sentiments aboutissent, car « j'ai refermé la tombe sur ma jeunesse ». Nehama prête aux femmes ashkénazes des pensées suicidaires, dont certaines les conduisent effectivement à la mort. Les femmes yéménites aussi connaissaient de grandes souffrances, mais, contrairement aux Ashkénazes, la plupart venaient de leur position subordonnée à l'homme. Alors que les Ashkénazes mettaient leur corps au service de l'entreprise sioniste, les Yéménites gagnaient leur vie en faisant des travaux ménagers chez les Ashkénazes, un travail sans idéal ni gloire sioniste. L'homme yéménite est décrit comme regardant la femme comme un objet, ou, dans le meilleur des cas, comme une bonne marchandise : « Il contemple son corps droit et s'en réjouit ! La plus belle des filles, Afia ! Le ciel l'a vraiment aidé à l'acheter. Il a payé dix rials. Mais une fille comme celle-là pour dix rials ! » Puisque la femme est la propriété de l'homme, celui-ci s'autorise tout : la battre, voire lui ordonner de mourir et de le rejoindre, comme Saadia l'ordonne à sa femme Afia sur son lit de mort. Elle n'a pas le droit de vivre sans lui.
Un voyage dans le nord du pays
En 1908, Nehama Pukhachevsky partit pour un voyage de plusieurs semaines dans le nord du pays. À cette époque, les communications étaient lentes et les voyageurs étaient la source des informations sur les colonies et les villes. Depuis, le pays a connu plusieurs changements, mais certaines choses, peut-être à des niveaux plus profonds, sont restées les mêmes. Elle publia le récit de son voyage dans plusieurs articles de la revue HaOlam, dirigée par Nahum Sokolow. On peut aujourd'hui lire le récit complet dans son livre « Je traverserai le pays : voyages en Terre d'Israël des pionniers de la Première Aliyah », sous la direction de Yaffa Berlovitz et édité par Rehavam Zeevi. Le voyage de Nehama nous ramène à cette époque et nous entrouvre une fenêtre sur ces années. Le récit de voyage de Nehama Pukhachevsky, sioniste et colonisatrice, nous fait découvrir son enthousiasme pour les colons, mais aussi les critiques qu'elle adressait aux juifs ultraorthodoxes des grandes villes. La première colonie qu'elle rencontra au cours de son voyage fut Motza, tout près de Jérusalem, où se trouvait l'arbre planté par Herzl. Herzl était mort quatre ans avant son voyage, et le chagrin était encore vif.
« Au bord de la route s'étend la petite Motza, avec ses huit cents dunams. On éprouve une joie particulière quand, soudain, sur la grand-route, on rencontre un groupe d'enfants hébreux qui s'écrient à tue-tête : “Bonjour, monsieur !” ou “Bonjour, madame de Rishon LeZion !” Les familles qui vivent ici sont éloignées les unes des autres, et leurs parcelles aussi. En véritables héros, ils vivent ici sans gardes ni veilleurs. Et loin, presque à la limite de leurs terres, Herzl leur a laissé un précieux souvenir. Il y a planté un cèdre, et l'arbre a grandi, fleuri et prospéré... Je me suis approchée de cet endroit. Quelle sainteté plane sur lui ! Le cœur battant, on se tient devant le grand cèdre : un instant, on croit que l'âme délicate du grand dirigeant repose ici. On voudrait s'agenouiller, enlacer cet arbre... Une profonde nostalgie de l'homme qui a planté le cèdre s'éveille en soi... Pourquoi nous a-t-il quittés si tôt ? » Aujourd'hui, le cèdre évoqué n'existe plus, mais la localité d'Arza rappelle ce célèbre arbre.
Avec une jalousie qu'elle ne cherchait pas à dissimuler, elle décrivit aussi la colonie allemande des Templiers à Haïfa et les débuts de l'industrie dans le pays : l'usine de savon « Atid », fondée par Nahum Wilbusch, frère de Mania Shohat et mari de Shoshana Feinberg, dont le père, Israël Lulik, était l'un des premiers habitants de Rishon LeZion ; Nehama le connaissait depuis sa colonie : « Nous sommes arrivés de Rishon LeZion à Haïfa le soir. Après avoir traversé la vieille ville, nous sommes entrés dans la colonie allemande. La maison de mes connaissances, où je devais passer la nuit, se trouvait à l'autre bout de la colonie, et je devais la traverser de part en part. Il faisait sombre, mais on remarquait malgré tout l'ordre et la propreté, la beauté et la richesse de l'endroit. Pour la première fois, en Terre d'Israël, j'ai éprouvé de la jalousie envers les autres. Sans bruit ni agitation, les étrangers se créent des jardins d'Éden dans ce pays... Quelle fierté : ici, on voit les débuts de l'industrie hébraïque ! “Atid” est encore jeune, et pourtant son savon à lessive et son savon de toilette, remarquables par leur qualité et leur parfum, lui ont déjà valu une grande réputation dans le pays. »
Nehama Pukhachevsky, militante pour les droits des femmes, fut émue à Menahmia : « Nous avons pris congé de Milhamia et de nos nouvelles connaissances. En quittant la colonie, nous avons aperçu au coin de la rue, près de la pharmacie, deux jeunes femmes intéressantes qui travaillaient dans un jardin. Le spectacle était si nouveau pour moi que je ne pus en détacher les yeux pendant longtemps. Quand aurons-nous la chance de voir des jeunes femmes travailler dans un jardin en Judée ? » En revanche, Tibériade essuya ses traits les plus acérés : « Il y a environ huit mille Juifs à Tibériade. Un quart sont ashkénazes, les autres séfarades. Avant d'entrer dans la ville, près des sources chaudes de Tibériade, nous sommes passés devant le bâtiment construit sur la tombe de Rabbi Meïr Baal Haness. Il y a là deux yeshivot, l'une pour les Ashkénazes et l'autre pour les Séfarades. La plupart des Juifs de Tibériade vivent de la halouka. Ils sont entassés dans leurs logements étroits, dans des rues malodorantes. J'ai traversé une ruelle étroite, pleine de boue et de fange... Les rues sont encombrées et les ruelles resserrées. Elles s'entrelacent les unes aux autres, un véritable labyrinthe. Des gens voûtés, au visage pâle, aux yeux enfoncés, vêtus de haillons sales, errent en marmonnant. Bref : la vie... Fange et saleté, manque d'air et de lumière, papillotes descendant jusqu'au cou, ignorance, stupidité, “halouka”, misère dégradante. »
Nehama fut également enthousiasmée par Rosh Pina : « Belle Rosh Pina, paradis ! La nature lui a généreusement offert ses beautés : au sud de la colonie s'élève le mont Canaan. À l'est, les monts du Bashan, couverts au matin d'une rosée argentée ; et au nord, le vieillard en personne, souriant avec grâce et la douceur de la jeunesse, contemple les eaux paisibles de Mérom. Nous entrons dans l'école de Rosh Pina, la plus réputée des écoles des colonies, dirigée par l'un des enseignants les plus remarquables de la Terre d'Israël. Près de deux cents enfants étudient dans cette école, presque tous en bonne santé, beaux et charmants. La classe supérieure m'a particulièrement impressionnée par les connaissances de ses élèves et leur propreté. Bénie soit Rosh Pina, qui fait grandir de telles pousses !... »
De Rosh Pina, elle monta à Safed et, comme à Tibériade et à Jérusalem, se heurta à l'ancien Yichouv et décocha de nouveau ses traits critiques : « Me voici à Safed. Les rues juives sont étroites et pleines d'immondices et de boue, qui répandent une odeur épouvantable... Une fange et une saleté qu'on ne voit nulle part ailleurs au monde. Voilà la ville sainte de Safed ! En marchant dans cette mer de fange, on se demande : comment des gens peuvent-ils vivre ici ? Comment les maladies contagieuses ne se propagent-elles pas ? Et en se souvenant du cadre charmant, on se dit : c'est sûrement l'air des montagnes qui les arrête. »
Le testament et l'héritage
Peu avant sa mort, Nehama Pukhachevsky rédigea un testament littéraire : « Ai-je dicté ? Non ! Je n'en ai pas eu le temps : le dur labeur a englouti l'écrivaine, et je ne sais pas comment ni quand ce qui a été publié est sorti de ma plume. Si, après que j'aurai rejoint ma demeure éternelle, quelqu'un souhaite réunir dans un recueil les textes qu'on trouvera dans ces pages et en quelques autres endroits, imprimés ou manuscrits, je demande que ce travail soit confié à des mains fidèles, disposées à s'occuper des œuvres inachevées. » Elle faisait allusion à son roman « La Pente », qu'elle n'avait pas réussi à faire publier. En 2000, ses arrière-petits-enfants exécutèrent ses dernières volontés et le firent paraître.

La passion de l'écriture s'est transmise à ses descendants. Son fils, Asaël Pukhachevsky, était un poète resté inédit, dont les poèmes dormaient dans un tiroir jusqu'à ce que ses petits-enfants Ora, Asaël et Atsmon Yaniv les redécouvrent et les réunissent dans le recueil « Braise ». Les poèmes d'Asaël montrent qu'il fut le premier poète sabra hébreu de la Terre d'Israël. L'arrière-petite-fille de Nehama, la docteure Ora-Nehama Asaël (Silberstein), est une créatrice prolifique et active qui a publié à ce jour huit livres de poésie, de prose et de recherche. Son arrière-petit-fils Atsmon Yaniv a publié jusqu'ici quatre recueils de poésie.





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