Il fut l’un des fondateurs du quartier de Méa Shéarim et de la colonie de Petah Tikva, fonda le quartier de Neve Shalom et, sans la chanson de Yoram Taharlev, il aurait disparu des pages de l’histoire.

La dispute et la fondation de la colonie

Le conflit entre les époux fut porté devant le rabbin de Jérusalem Shmuel Salant, réputé pour sa sagesse. D’un côté se tenait Rachel Léa, une femme ultraorthodoxe au caractère bien trempé, une mère qui protégeait ses enfants. Elle soutenait avec véhémence qu’après le drame de la mort de son fils aîné, elle refusait de suivre son mari Zerah dans les terres désolées et les marécages, au risque de mettre en danger leurs quatre jeunes enfants. Rachel Léa demanda instamment au rabbin d’empêcher son mari de la contraindre à l’accompagner et que, s’il insistait malgré tout, le tribunal rabbinique reconnaisse qu’elle était en droit de divorcer. L’argument parut tout à fait raisonnable au rabbin Shmuel Salant, qui prit immédiatement son parti. Sans même entendre le mari, le rabbin déclara que Zerah Barnett ne pouvait pas obliger son épouse à l’accompagner dans ses périlleux voyages et que, s’il persistait, elle aurait le droit de lui réclamer un guett, l’acte de divorce religieux.

Zerah Barnett s’adressa au rabbin et lui dit : « Si le rabbin considère mes actes comme les folies d’un homme qui a perdu la raison, alors le guett que je lui remettrais ne serait pas non plus valable selon la loi » (le divorce ne serait pas valide puisque Zerah « a perdu la raison »). Il ajouta qu’il était certain que, grâce à l’établissement dans le pays, Dieu transformerait les terres désolées en paradis et que sa femme n’y souffrirait pas. Touché par ses paroles, le rabbin Salant revint sur sa décision et ordonna à Rachel Léa de suivre son mari. À l’été 1878, la famille Barnett et douze autres familles fondèrent la colonie de Petah Tikva. Pour la première fois de sa vie, Barnett travailla sa propre terre. Il créa une exploitation et construisit sa maison avec l’aide des membres des autres familles. Elle était faite d’argile, de sable, de terre et de paille.

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כיכר המייסדים בפתח תקווהצילום: Chenspec, CC BY-SA 4.0, ויקישיתוף

Cet événement est resté gravé dans la mémoire collective grâce à la chanson « La Ballade de Yoel Moshe Salomon », écrite par Yoram Taharlev. La chanson commence par les mots « Par un matin humide de l’année 1878 » et raconte l’histoire de cinq cavaliers qui quittent Jaffa à cheval. Leurs noms sont cités dans le deuxième couplet : « Stampfer est là, Gutman est là, Zerah Barnett et Yoel Moshe Salomon, le sabre à la ceinture. »

L'hiver rude et la séparation

Contrairement aux espoirs de Zerah, les terres désolées ne se transformèrent pas en paradis. L’hiver arriva avec des pluies torrentielles qui firent déborder le Yarkon. Des maisons furent détruites et le paludisme, qui se répandit dans la nouvelle colonie, fit de nombreuses victimes, dont quatre enfants. Certains colons partirent et s’installèrent à Jérusalem. La situation de la colonie ne cessa d’empirer. Quatre ans après leur installation, l’année sabbatique arriva, compliquant encore la vie de ceux qui étaient restés, et la plupart décidèrent de partir. Les économies de Zerah Barnett étaient épuisées et il décida de retourner à Londres. Juste avant son départ, afin de « ne pas décourager les agriculteurs bâtisseurs fidèles qui étaient restés sur leurs terres », comme il l’écrivit dans ses mémoires, il réunit ses amis et leur jura que, si Dieu l’aidait à faire fortune, il reviendrait sur sa terre « pour la cultiver et la garder ». Il décrivit ainsi la douleur de quitter la terre d’Israël : « Je sentais mon cœur se détacher de moi, avec ses trésors - les collines de sable du Sharon. » Il prit le bateau avec sa famille pour Londres et, lorsque la côte disparut à l’horizon, il s’enferma dans sa cabine et n’en sortit pas pendant deux jours.

Ce n’était pas la première fois qu’un projet auquel Zerah Barnett avait pris part échouait et qu’il perdait son argent. En 1874, des années avant l’installation à Petah Tikva, Zerah Barnett avait participé à la fondation du quartier de Méa Shéarim à Jérusalem. L’année suivante, à court d’argent, il retourna à Londres pour deux ans, puis revint avec le capital nécessaire à l’achat des terres de Petah Tikva. Mais ce n’était pas non plus la première fois. Zerah Barnett était arrivé en Palestine en 1871 et, après un an, ayant perdu son argent, il était retourné à Londres. Entre cette première arrivée et 1906, il « monta en Palestine » quinze fois, chaque voyage étant suivi d’un retour à Londres afin de réunir de nouveaux fonds pour financer ses projets dans le pays. Sûr de sa foi et animé par un profond sentiment de mission et d’engagement envers l’établissement dans le pays, il était convaincu que chaque fois que son argent viendrait à manquer, il pourrait réunir de nouveaux fonds et recommencer exactement la même chose... Et c’est bien ce qui se passa.

Pendant son séjour à Londres, Barnett tenta de rallier des Juifs fortunés au projet de rachat de la terre. En 1882, l’année de la naissance de son fils Abraham, Zerah s’adressa au baron Rothschild, venu de Paris. Le baron, qui avait déjà fait des dons aux colonies, refusa sa demande.

À son retour à Petah Tikva, Zerah Barnett trouva sa maison détruite et la colonie déserte. Il reconstruisit sa maison, une somptueuse demeure en pierre de deux étages, sans équivalent dans la colonie (à l’angle des rues Stampfer et Bar-Kokhba). Zerah planta également des oliviers et une vigne. En 1884, il repartit pour Londres afin d’y collecter des fonds.

Des racines en Lituanie et un mariage

Zerah Barnett naquit en 1843 à Zietovian (aujourd’hui en Lituanie, alors dans l’Empire russe). Il grandit dans une famille ultraorthodoxe et, enfant, étudia dans une école talmudique. À l’âge de dix ans, il fut confié à son oncle, le rabbin Eliahou, puis, en grandissant, il entra à la yeshiva de Slobodka. Il y découvrit pour la première fois le sionisme et se prit de passion pour la terre et le désir de la peupler, sous l’influence de son maître Haïm Kreizer, mystique et ardent amoureux de Sion. En 1865, un riche marchand de Londres, le rabbin Yitzhak Hacohen, lui-même originaire de Lituanie, vint rendre visite à la yeshiva. Il cherchait un mari convenable pour sa fille Rachel Léa. Le rabbin de la yeshiva lui recommanda Zerah Barnett, mais celui-ci ne voulait ni se marier ni partir pour Londres, comme le souhaitait le père de la jeune femme. « Si je dois quitter la Lituanie, ce sera pour la terre d’Israël », dit Zerah. Mais son maître le bénit, souhaitant qu’il « soit parmi les premiers bâtisseurs », qu’il réussisse dans ses affaires à Londres et qu’il dispose de l’argent nécessaire pour peupler le pays. Sa citoyenneté britannique lui permettrait en outre d’y acheter des terres. « Je dois aller à Londres pour y faire fortune, afin de pouvoir ensuite investir en terre d’Israël », écrivit Zerah. « Car, même alors, dans nos cercles, on pensait généralement que pour faire revivre les terres désolées de notre terre sainte, il fallait, outre le travail manuel, la diligence et une grande énergie, disposer également de moyens matériels considérables. »

Zerah Barnett épousa Rachel Léa. Pendant deux ans, il vécut chez son beau-père et apprit le métier de fourreur. Il créa ensuite une entreprise prospère. En 1868, leur fils aîné naquit et mourut deux semaines plus tard. « À cette époque, un grand malheur me frappa : mon fils aîné, Moïse, que sa mémoire soit bénie, s’éteignit », écrivit-il dans ses mémoires. En 1870 naquit Hanna, leur deuxième fille, et l’année suivante, après avoir obtenu un passeport britannique, la famille décida de partir pour la Palestine.

À l’hiver 1871, la famille Barnett arriva pour la première fois sur les côtes de Jaffa et, deux semaines plus tard, partit pour Jérusalem. Au cours de sa première année dans le pays, Zerah perdit tout l’argent qu’il avait économisé pendant sept ans et se retrouva salarié chez un Allemand de Jérusalem, où il cousait des chapeaux. Dans ses mémoires, il raconte qu’un jour, son employeur allemand, mécontent de son travail, lui lança sur la tête un fer à repasser brûlant. Pour protester, il se leva et démissionna.

À cette époque, il se lia avec Yosef Rivlin (dont l’un des descendants est l’ancien président Reuven Rivlin) et Yoel Moshe Salomon, fondateurs de la société « Méa Shéarim », créée en 1872 dans le but de bâtir un quartier hors des remparts, entreprise audacieuse pour l’époque. Le quartier lui-même fut fondé deux ans plus tard. Zerah n’avait pas les moyens nécessaires pour y construire une maison et décida de rentrer seul à Londres afin de réunir de nouveaux fonds. Rachel Léa, enceinte, resta dans le pays et leur fille Rozi naquit en 1873. Lorsque Zerah revint pour construire sa maison dans le quartier, dix maisons étaient déjà sorties de terre. Il prêta l’argent qui lui restait à d’autres habitants afin qu’ils puissent achever la construction de leurs maisons. Le quartier fut dessiné par l’architecte allemand Conrad Schick. Ses maisons formaient un mur continu. Les murs extérieurs entouraient une cour intérieure et les portes étaient fermées la nuit. Chaque maison avait un jardin et le quartier possédait aussi des citernes. Plus tard, Conrad Schick construisit sa maison juste à côté du quartier. Elle existe toujours et est considérée comme l’une des plus belles maisons de Jérusalem.

Zerah attendit le remboursement des prêts, mais l’argent ne revint pas et il se retrouva de nouveau à court de fonds. En 1875, toute la famille repartit pour Londres, où naquit leur fils Éliahou. En 1877, la famille revint au pays avec de l’argent, des marchandises nouvelles et vingt barils de poissons salés, les premiers à arriver dans le pays.

Vers les terres d'Umlabes

À son retour, il rejoignit Yoel Moshe Salomon, Yehoshua Stampfer et David Gutman, et ils partirent ensemble à la recherche d’un terrain propice à la fondation d’une colonie agricole. Il est émouvant de lire dans le journal de Zerah le récit de leurs recherches, et surtout la joie avec laquelle on l’accueillit à son retour à Jérusalem. « Un jour du mois de Tammouz, nous sommes partis dans les environs de Jaffa pour visiter les terres qui nous avaient été proposées par les courtiers séfarades. J’avais dit à ma femme et à ma famille que nous serions absents trois jours tout au plus, et ils n’avaient accepté mon départ qu’avec beaucoup de réticence. Mais notre expédition dura treize jours. Nous avons visité et étudié les terres de Duran (Rehovot), de Rishon LeZion et divers terrains aux alentours de Ramla. Finalement, nous avons choisi les terres du village arabe de Mlabbes. Par l’intermédiaire du vice-consul britannique à Jaffa, M. Amsalik (Haïm Amzalak), nous avons acheté au Grec Kasser 3 500 dunams, au prix de cinq francs le dunam. Les fondateurs ne disposaient alors d’aucun argent et, pour conclure l’achat, j’ai remis sur place un chèque de 300 livres tiré sur une banque de Londres, en guise de premier versement. Lorsque nous sommes ensuite rentrés à Jérusalem, nous avons apporté à nos familles et aux habitants une joie redoublée. Nos amis et nos proches se sont réjouis de notre retour comme d’une résurrection, car dès le cinquième jour de notre départ, ils nous croyaient massacrés par les couteaux de pillards bédouins et avaient demandé à la police de suivre nos traces. À présent que nous étions revenus, ils nous voyaient comme des hommes revenus à une nouvelle vie, et presque tous les autres habitants de la ville se réjouissaient de ce que Dieu avait accompli de si grand et de si merveilleux pour nous, en nous confiant une terre où nous pourrions bâtir une colonie agricole juive en terre d’Israël. » Ce récit montre que sans l’avance versée par Zerah, Petah Tikva n’aurait pas vu le jour. Dans ses mémoires, il raconte avec émotion le jour où, en juillet 1878, ils revinrent sur la colline choisie pour y fonder Petah Tikva : « Dès que nous avons aperçu au loin la colline que nous avions choisie pour nous établir, j’ai lancé mon cheval au galop, me suis précipité vers le terrain, j’ai embrassé la terre et l’ai arrosée de larmes de joie et d’allégresse. Mes compagnons ont fait de même... J’avais alors l’impression d’être né à nouveau et que c’était là que j’avais été conçu et que j’étais né. » Il décrivit ainsi la maison d’argile qu’il bâtit sur cette même colline : « Quelques semaines plus tard, j’avais achevé de poser le toit de ma maison. Cette maison d’argile m’était et me restera toujours aussi chère et précieuse qu’un palais royal, car elle me rappelle ces jours de création et de nouvelle vie. » Quelques mois plus tard, de fortes pluies firent déborder le Yarkon et emportèrent les maisons. La perte de leurs maisons et la propagation du paludisme poussèrent les habitants à quitter la colonie, et Zerah et sa famille repartirent pour Londres.

Il convient ici de raconter l’origine de la fortune de Zerah Barnett. Quelques années après que Zerah eut quitté la Lituanie pour se rendre à Londres, son frère Meir le rejoignit et prit la direction de la manufacture de fourrures fondée par Zerah. Un autre frère, Yaakov, émigra en France, devint courtier à la Bourse de Paris et l’aida à y commercialiser les fourrures. Le réseau des frères Barnett s’étendait à Londres et à Paris, et allait jusqu’à New York. Une foire internationale de la fourrure se tenait chaque année à Leipzig et Barnett avait l’habitude d’y participer. Zerah fit de ses frères ses associés : ils veillaient à la bonne marche de l’entreprise et considéraient ses initiatives comme une mitsva importante qu’il fallait soutenir, afin de participer eux aussi à la mitsva de peupler le pays. Chaque fois qu’il rentrait à Londres, Zerah développait son entreprise, qui lui servait de fonds pour ses projets. Lorsqu’on lui demandait d’où venait son argent, il répondait toujours qu’il s’agissait d’un prêt que Dieu lui avait accordé pour accomplir ses commandements.

En 1885, cinq ans après la destruction de sa maison par les pluies, Zerah retourna à Petah Tikva et y construisit une demeure en pierre de deux étages, somptueuse et unique en son genre dans la colonie. La fête d’inauguration de la maison fut relatée dans le journal Hamaguid : « Le lendemain du shabbat tombait Lag BaOmer. Ce jour-là, Zerah Barnett donna une grande fête pour inaugurer sa maison. De nombreux invités étaient présents, parmi eux tous les habitants de la colonie, ceux des colonies voisines et des notables de Jaffa... Je ne commettrai pas d’erreur en affirmant que, depuis l’exil d’Israël de sa terre, jamais une foule aussi nombreuse, près de quatre cents personnes, ne s’était réunie en ce lieu pour se réjouir. » À la construction de la maison, il planta une oliveraie et une vigne. L’année suivante, la maison servit de forteresse lors d’une attaque arabe contre la colonie, jusqu’à l’arrivée des renforts militaires de Jaffa. Sa fille Rivka y fit preuve de courage : elle partit à cheval chercher les hommes qui travaillaient dans les champs et, depuis lors, les Arabes la surnommèrent « Baki Effendi ».

Des sources de financement aux Amants de Sion

En 1884, un an avant la construction de la maison en pierre, Zerah Barnett fonda à Leipzig la société « Yishouv Eretz Israël ». À la fin de la même année, il participa à la célèbre conférence de Katowice, le premier congrès officiel des Amants de Sion, qui visait à encourager l’implantation dans le pays. Lors de cette conférence, dont les initiateurs comprenaient le Dr Yehuda Leib Pinsker et le rabbin Shmuel Mohilever, Pinsker définit pour la première fois la solution à la situation des Juifs : elle passerait « uniquement par un changement de lieu et de mode de vie ». Autrement dit, l’achat de terres en terre d’Israël et le travail agricole pouvaient résoudre le problème juif. La conférence était enveloppée d’un sentiment historique, celui de l’ouverture d’une nouvelle ère dans la vie du peuple juif.

C’est lors de cette même conférence que se révélèrent les extraordinaires talents de communicateur de Zerah Barnett, comme il le raconte lui-même : « J’ai donc eu recours à une ruse sensationnelle. J’ai mis un fez turc que j’avais gardé depuis mon séjour en terre d’Israël, puis je me suis rendu à l’hôtel de Rome, où logeaient les invités de marque. Ce fez avait déjà attiré sur moi l’attention de tous les convives. Ils avaient compris qu’ils avaient devant eux un Juif venu de terre d’Israël et commencèrent à s’intéresser à moi et à me demander qui j’étais, ce que je faisais... Je leur ai exposé toute l’histoire de l’implantation agricole en terre d’Israël, ses possibilités et ses besoins... J’ai demandé de l’aide pour les agriculteurs de Petah Tikva, qui avaient beaucoup souffert et s’étaient considérablement appauvris : un prêt pour construire des maisons et des étables, et acheter du bétail, ainsi que de l’aide pour les membres de Bilu à Guedera. J’ai souligné la nécessité d’acheter davantage de terres pour de nouveaux colons... On a alors alloué et envoyé 10 000 francs à Petah Tikva, 30 000 à Guedera, et choisi M. Tiomkin pour se rendre en terre d’Israël afin d’y acheter des terres. Les personnes présentes firent alors de généreux dons à cette cause, et j’y contribuai moi aussi à hauteur de mille roubles. »

Après la conférence, Zerah rentra à Londres en passant par Paris et rencontra de nouveau le baron Rothschild. Le baron ne voyait plus en Zerah un pauvre agriculteur venu demander l’aumône, mais un homme fortuné capable de le regarder dans les yeux et de discuter avec lui de l’avenir du peuple juif. Cette fois, le baron manifesta de l’intérêt et promit d’élaborer un nouveau plan pour les colonies, dont Petah Tikva.

Neve Shalom à Jaffa

Les revenus de l’agriculture à Petah Tikva ne suffisaient pas à faire vivre la famille et l’année sabbatique approchait. En 1887, Zerah Barnett vendit sa maison et tout son contenu aux enchères, puis repartit à Londres avec sa famille pour trois ans. Il parvint alors de nouveau à faire fortune. À Londres, il en vint à la conclusion que sa vie agricole était terminée. « Chaque fois que je songeais à revenir pour renouveler ma tentative de séjour à Petah Tikva, je sentais mes forces m’abandonner », écrivit-il. « J’ai 47 ans et je ne suis plus en mesure de continuer à travailler la terre et à porter ce lourd fardeau. Pendant quatorze ans, j’ai aspiré à ce travail, avec ses dangers et ses épreuves, mais je n’en suis plus capable. » Il ajouta cependant : « Je n’ai pas renoncé à participer de différentes façons à la construction du pays. » Zerah Barnett ouvrit un nouveau chapitre de sa vie, consacré aux entreprises. En 1890, il revint au pays avec sa famille et s’installa cette fois à Jaffa. Il remarqua que le nombre de Juifs dans la ville avait augmenté et que beaucoup vivaient dans de petites maisons délabrées appartenant à des Arabes. Il acheta à Aharon Chelouche « 15 000 coudées carrées (environ 7 000 m²) de terrain sablonneux à la lisière de la ville », au prix d’un franc le dunam, et célébra la pose de la première pierre du quartier qui allait s’appeler Neve Shalom. Beaucoup se moquèrent de lui et affirmèrent que « ces folies et cette perte d’argent ne feront pousser que des herbes sur tes joues, et aucune colonie ne s’élèvera sur ces sables ». Mais Zerah ne se laissa pas troubler et écrivit : « Je croyais de tout mon cœur que l’implantation urbaine finirait elle aussi par se développer dans le pays et que le mérite de la grande mitsva de développer l’implantation juive dans le pays m’éviterait de perdre mon argent en vain. » Dans ses mémoires, il raconte que, lorsqu’il acheta les terres de Neve Shalom, il dut transporter sur ses hanches une grande quantité de pièces d’or depuis Jérusalem. Ce lourd chargement lui abîma les hanches et il dut rester alité plusieurs jours. Shmuel Yosef Agnon intègre cette histoire à son roman Hier encore.

Juste après l’achat des terres, Zerah Barnett y construisit une rangée de maisons. Il laissa sa famille à Jaffa et partit vivre seul dans l’une des maisons situées à l’extérieur des remparts de Jaffa. La troisième nuit, un voleur armé d’un couteau entra pour le dépouiller, mais Zerah eut le dessus. « Je sais que tu ne veux pas me tuer parce que je suis juif, mais parce que tu n’as pas d’argent. Tiens, prends de l’argent et rentre chez toi », lui dit-il. Il sortit de sa poche une somme conséquente et la donna au voleur. Le lendemain, celui-ci frappa à la porte de Zerah et le supplia : « Je ne savais pas que vous étiez citoyen britannique. Ne le dites pas aux autorités, ils me pendront. »

Malgré ce vol, Zerah ne se laissa pas décourager et installa sa famille à Neve Shalom. Il proposa les maisons à un prix abordable, mais aucun acheteur ne se présenta, car il n’était pas prudent de vivre hors des remparts. Comme il le croyait, la Providence vint à son secours. À cette époque, la femme du grand rabbin de Jaffa, Naftali Herz Halevi, tomba malade et les médecins lui conseillèrent de chercher de l’air pur pour améliorer sa santé. Le rabbin partit avec sa famille passer l’été dans l’une des nouvelles maisons du quartier de Barnett. L’air pur et l’espace eurent effectivement un effet bénéfique sur la santé de la rabbanite. Le couple décida de s’installer dans la maison et de l’acheter. D’autres Juifs suivirent le rabbin et vinrent dans le quartier. Contrairement à Neve Tzedek, un quartier destiné aux riches qui voulaient échapper à la promiscuité de Jaffa, Zerah rêvait de créer une véritable ville avec des boutiques, un mikvé et des synagogues. Et le quartier grandit et prospéra. Zerah construisit des maisons de deux étages. Le rez-de-chaussée était destiné au commerce et l’étage à l’habitation. Les lettres ZB, initiales de Zerah Barnett, étaient gravées au-dessus de chaque boutique et, le vendredi, environ une heure avant l’entrée du shabbat, il passait de boutique en boutique et frappait à leurs portes pour qu’elles ferment et ne profanent pas le shabbat. Il construisit aussi un hôtel dans le quartier pour les nouveaux immigrants. On considère aujourd’hui que les quartiers de Neve Tzedek et Neve Shalom ont favorisé la fondation du quartier d’Ahuzat Bayit, qui allait devenir la première ville hébraïque, Tel-Aviv.

Le dernier voyage et l'héritage

En 1904, Zerah Barnett se rendit à Londres pour la dernière fois et revint l’année suivante. Cette fois, il acheta des terres près du quartier de Neve Shalom, comme il le raconte : « En 5666 [1906], je revins de Londres en terre d’Israël. C’était ma quinzième arrivée, la dernière. J’achetai 20 000 coudées carrées de terrain près de Neve Shalom, pour 40 000 francs, et j’y construisis d’autres maisons, qui se trouvent aujourd’hui au cœur de la communauté juive de Jaffa. Je construisis alors la synagogue Chone Halakhot à Neve Shalom... Lors de la construction de la synagogue, on y ajouta une galerie en béton et en planches. Quand je suis allé inspecter les travaux, je suis monté sur la galerie, qui n’avait pas été réalisée correctement. Le béton s’effrita aussitôt sous mes pieds et je tombai. Je restai étendu sans connaissance pendant vingt minutes. On fit immédiatement venir un médecin... Je repris mes esprits et demandai : “Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qui se passe ?” On tenta ensuite de me remettre debout et l’on découvrit que l’une de mes jambes était cassée. On me transporta jusqu’à mon lit, on m’attacha les jambes avec une corde et on les maintint surélevées. Je restai ainsi alité pendant près de deux mois. Je me suis alors dit que cet accident m’était peut-être arrivé parce que j’avais négligé l’étude de la Torah, que j’aurais dû développer et soutenir en aidant les étudiants, et que je ne m’y étais pas consacré comme il convenait. Je me suis alors promis de fonder une yeshiva. » Il fonda effectivement la yeshiva Or HaZoréah, d’où partit plus tard son cortège funèbre.

De son vivant, Zerah était conscient de son influence sur l’histoire de la terre d’Israël. À l’âge de 87 ans, il rédigea ses mémoires, dont nous avons cité des extraits. En février 1948, les Britanniques firent sauter la rue Barnett et la magnifique yeshiva qui s’y trouvait.

Zerah Barnett mourut en octobre 1935, à l’âge de 92 ans, et fut enterré sur le mont des Oliviers, aux côtés de son épouse Rachel Léa, morte en 1924. Il termina ses mémoires par ces mots : « En achevant le récit de mes souvenirs, que je livre aujourd’hui, je me rappelle avec une profonde douleur mon épouse Rachel Léa, de mémoire bénie, qui s’est éteinte à Jaffa le 16 Kislev 5685 et fut conduite à sa dernière demeure sur le mont des Oliviers. À tous ceux qui m’ont honoré et qui ont estimé mes actions, je dis ceci : ce qui m’appartient lui appartient ! Si mon épouse Rachel Léa ne m’avait pas soutenu, je n’aurais pu réaliser aucun de mes projets. Que son âme soit liée au faisceau des vivants. J’appelle mes fils et mes amis : suivez nos traces, multipliez et développez vos efforts pour bâtir le pays, et ne reculez devant aucun obstacle, car nous accomplissons une œuvre sainte afin d’élever pour nous un rempart en Judée et à Jérusalem, jusqu’à l’avènement de notre rétablissement et de notre véritable renaissance, grâce au Saint d’Israël, dans le pays de son désir. »

Photos de cette histoire: זרח ברנט
בית הקברות היהודי בהר הזיתים, מקום קבורתו של זרח ברנטצילום: brionv, CC BY-SA 2.0, ויקישיתוף